Peter SCHIEDER
Président de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe

Discours du Président de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe à la séance de clôture de la journée européenne "asile, migrations et réfugiés"

Lucerne, 27 mai 2002

Vérification à l’ecoute

        Pour certains, l'immigration serait la forme la plus sincère de flatterie. En effet, de par ses réussites économiques, politiques et sociales, l'Europe attire de partout dans le monde des gens qui veulent s'y installer, y travailler et y vivre. À en croire, pourtant, un nombre croissant d'Européens, c'est là un compliment dont ils se pourraient se passer. De plus en plus, on parle de  l'immigration en termes presque uniquement négatifs, comme étant une menace pour notre sécurité, notre prospérité, notre identité culturelle et même nos valeurs. Dans presque tous les pays européens, des partis soutenant un point de vue extrémiste sur l'immigration acquièrent de la notoriété, sinon de l'influence. Leurs succès électoraux sont variables, mais les questions qu'ils soulèvent dominent souvent les campagnes électorales, et leurs opinions gagnent du terrain.

        Nous avons au moins trois raisons de réagir à cela.

        La première est d'ordre historique et moral. Depuis la nuit des temps, des gens ont fui la misère et la persécution, et il en sera toujours ainsi. N'oublions jamais que les Juifs qui tentaient d'échapper à l'horreur de l'Allemagne nazie étaient considérés alors comme des immigrants illégaux par les lois de nombreux pays, que ceux-ci soient neutres ou qu'ils soient alliés ou ennemis de Berlin.

        Des siècles durant, beaucoup de nos devanciers - habitants de pays d'Europe aujourd'hui riches - ont essayé d'échapper à la faim, aux guerres et à l'intolérance religieuse et ont cherché refuge loin de chez eux, parfois avec l'accord des populations indigènes, parfois sans lui.

        Nous ne devons jamais oublier ce que des millions de travailleurs immigrés ont apporté à la reconstruction de l'Europe après la Seconde Guerre mondiale.

        Ces mouvements de population ont des conséquences économiques et culturelles considérables pour les pays d'origine comme pour les pays de destination ; elles sont positives dans l'ensemble, car nous y avons trouvé une aide à devenir ce que nous sommes ainsi qu'à acquérir ce que nous possédons, et il n'existe aucune raison de penser que les flux migratoires actuels n'auront pas des effets analogues, en dépit des difficultés qu'ils créent.

        Aujourd'hui, contrairement à ceux qui veulent se mettre à l'abri de persécutions politiques, religieuses, ethniques ou autres, les gens qui cherchent à venir dans nos pays pour des raisons économiques n'y trouvent plus que rarement un accueil favorable.

        Mais réfléchissons un peu. Les gens qui arrivent à nos frontières n'abandonnent pas la vie qu'ils menaient jusque là, n'investissent pas toutes leurs économies et ne s'exposent pas eux-mêmes et leurs familles à des risques souvent mortels parce qu'ils veulent simplement pouvoir acheter un DVD ou partir en vacances à bord de vols charter !

        Beaucoup sont issus de pays d'une pauvreté inimaginable, et avant de formuler un jugement moral sur la perversion de ceux qui viennent dans nos pays sans y être invités, posons-nous la question suivante :

        Que ferions-nous si nos enfants étaient affamés ou n'avaient pas la moindre perspective d'une vie qui vaille la peine d'être vécue ? Peut-être ne sommes-nous pas tenus de nous occuper de tous ceux qui fuient le désespoir, mais il nous faut savoir qu'à long terme, notre effort devra tendre à améliorer les conditions de vie qu'ils subissent dans leurs pays d'origine. La pauvreté et la faim sont de puissants moteurs, et tant qu'on ne donnera pas à ces gens l'espoir d'une vie meilleure dans leurs propres pays, ils continueront à venir chez nous en trop grand nombre pour que l'Europe puisse les absorber.

        La deuxième est d'ordre à la fois éthique et pragmatique. Les campagnes contre toute forme d'immigration, souvent bourrées de préjugés racistes, de sectarisme culturel et d'intolérance religieuse, ne sont pas seulement injustes ; elles sont aussi dangereuses.

        Elles ne font qu'ajouter l'insulte à l'injure envers les communautés d'immigrés déjà installées dans nos pays, au sein desquelles elles provoquent des réactions négatives, créent une résistance à l'intégration culturelle et sociale et renforcent les opinions extrêmes de certains milieux, notamment chez les jeunes.

        Les conditions sociales et économiques dans lesquelles vivent une grande majorité des membres de ces communautés sont plus difficiles que celles de la population majoritaire, ce qui ne fait rien pour aider à l'acceptation mutuelle, au dialogue et à la tolérance.

        Bref, au lieu de faire partie de la solution, les communautés en question sont de plus en plus perçues comme faisant partie du problème. Au lieu de servir de ponts entre le pays hôte et les nouveaux-venus en aidant ceux-ci à s'intégrer culturellement et économiquement, elles apparaissent de plus en plus comme une menace en elles-mêmes, et on leur impute sans discernement toutes sortes de difficultés réelles, exagérées ou inventées.

        On est là en présence d'un cercle vicieux, et c'est à la majorité qu'incombe la responsabilité prioritaire, sinon exclusive, de le rompre, car c'est elle qui en a le pouvoir politique et économique.

        La troisième raison est d'ordre purement économique. Sans la contribution continue et croissante des travailleurs immigrés, des pans entiers de notre économie risquent non seulement de se lézarder, mais aussi de s'effondrer.

        La société européenne vieillit rapidement et a besoin d'immigrés pour maintenir ses niveaux actuels de développement économique, de vie et de protection sociale. Si les tendances démographiques actuelles se maintiennent, les enfants nés en Europe ne seront pas assez nombreux pour accomplir nos tâches et payer nos pensions de demain. Réfléchissons à cela ne serait-ce qu'un moment avant de glisser notre bulletin de vote dans l'urne.

        À leur récente réunion, les Ministres européens responsables de la Sécurité sociale ont insisté sur la contribution positive que les travailleurs migrants pourraient apporter, dans l'avenir, aux systèmes de sécurité sociale. Ils ont recommandé l'intégration des travailleurs migrants dans les sociétés où ceux-ci vivent et travaillent, par l'application effective du principe d'égalité de traitement comme par l'application d'instruments juridiques du Conseil de l'Europe tels que la Charte sociale européenne, la Convention européenne de sécurité sociale et la Convention européenne sur le statut juridique des travailleurs migrants.

        Rien de ce que je viens de dire ne signifie que nous devions nous borner à laisser les portes ouvertes au monde entier. Ce qu'il faut, c'est appuyer nos opinions, attitudes et politiques vis-à-vis de l'immigration sur des faits objectifs et les valeurs qui sont les nôtres, au lieu de nous incliner devant une présentation déformée des réalités et devant l'hystérie publique. Il nous faut rejeter la perception exclusivement négative de l'immigration qui domine le débat public dans nos pays.

        Au lieu de cela, l'immigration doit être perçue comme un défi, comme un phénomène social, économique, politique et culturel qui ne doit ni ne peut être combattu, mais qui peut et doit être géré et maîtrisé. Nous avons à lutter contre la maffia des passeurs clandestins, qui agissent pour de l'argent, et celle des individus qui exploitent les immigrés - une fois ceux-ci sur place - comme un sous-prolétariat privé de tous droits. Nous devons aussi mettre fin de façon très ferme aux pratiques incompatibles avec nos lois et nos normes de droits de l'homme, mais il nous faut veiller - ce faisant - à prendre appui sur la justice, non sur les préjugés.

        Les problèmes posés par l'accroissement des flux migratoires doivent être traités de manière intelligente, et non pas émotionnelle.

En maîtrisant ces flux dans le cadre d'une étroite coopération avec les pouvoirs publics des pays d'origine - par des quotas ou tout autre moyen -, nous aurons une chance d'influer sur la structure des populations immigrées ainsi que de décourager l'immigration illégale, car beaucoup de candidats à l'immigration hésiteront à compromettre leurs chances d'être légalement admis dans nos pays.

        Qui plus est, il nous faut accroître dans des proportions considérables nos efforts visant à améliorer économiquement et politiquement les conditions de vie dans les pays d'origine, par des investissements et une aide au développement comme par une insistance sur le respect des droits et libertés fondamentaux.

        Pour accomplir tout cela, nous devons travailler ensemble au niveau de l'Union européenne, mais aussi à celui de l'Europe tout entière. Les différences, voire les oppositions qui existent entre plusieurs politiques nationales ne profitent à personne, si ce n'est les criminels qui gagnent leur vie en faisant passer clandestinement des gens d'un pays à un autre.

        Cela explique l'importance de réunions comme celle-ci, qui rassemble les autorités nationales et locales de la Suisse, les représentants de la société civile, la présidence de l'Union européenne et les parlementaires du Conseil de l'Europe.

        Ces réunions offrent, en effet, l'occasion d'échanger des vues et des idées, non pas sur la manière de lutter contre la menace des migrations, mais sur celle de relever le défi que celles-ci nous lancent.