Discours du Président de l'Assemblée parlementaire à l'ouverture de la troisième partie de session
(Strasbourg, 24 juin 2002)

Le Sommet des chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union européenne s'est terminé à Séville sans qu'aucun progrès significatif ait été réalisé au sujet de la préparation à l'élargissement. Alors que la signature des accords d'adhésion avec plusieurs nouveaux Etats membres (dix au maximum) doit intervenir dans moins d'un an, des questions clés telles que la question des subventions à l'agriculture n'ont pas encore été résolues. Cela n'est pas rassurant. Peut-être les chefs d'Etat et de gouvernement auraient-ils pu faire davantage s'ils avaient consacré à ces questions davantage de temps. Mais tel n'est pas le cas.

Le Sommet de Séville a été consacré en grande partie à la lutte contre l'immigration illégale. Il s'est achevé sur un ensemble de compromis - conclus hâtivement - entre, d'une part, les tenants de mesures plus dures et, d'autre part, les partisans d'une approche plus humaine. On peut en concevoir un certain soulagement. L'UE s'abstiendra, du moins pour le moment, de pénaliser les pays d'origine qui ne veulent pas coopérer à l'adoption de mesures tendant à réduire l'immigration clandestine. Le plan d'action commune contre l'immigration clandestine comporte plusieurs mesures fort judicieuses, telles que l'unification des procédures de traitement des demandes d'asile, ou encore la volonté de définir une stratégie globale commune en matière d'immigration. Au bout du compte, le problème ne se situe pas tant dans le contenu des décisions que dans la manière dont elles ont émergé.

La façon dont les dirigeants de l'UE traitent la question de l'immigration n'est pas sans influencer les opinions et les attitudes des populations; et le Sommet de Séville a peut-être été une occasion manquée - l'occasion d'influencer l'opinion publique dans un sens positif. Si j'ai choisi de m'exprimer ouvertement sur ce thème, c'est pour plusieurs raisons. Les dirigeants européens étaient tout à fait dans le sujet lorsqu'ils ont déclaré que l'immigration requiert une approche commune. Mais cette approche, il faut la définir au niveau européen, et pas seulement au niveau de l'Union européenne. Si l'UE adopte une politique plus restreinte, cela ne fera que déplacer les problèmes vers les pays voisins.

En tant que Président de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, je me sens obligé d'exprimer ma préoccupation au sujet de mesures, ou d'attitudes, qui risquent de générer de nouveaux facteurs faisant obstacle aux contacts, à la coopération et aux échanges dans la zone du Conseil de l'Europe. Enfin, en tant que représentant d'une organisation qui a reçu mission de protéger les droits de l'homme et de défendre l'état de droit, y compris le droit international, je ne peux pas ne pas constater qu'en durcissant leurs approches en matière d'immigration, les gouvernements européens font bon marché des grandes conventions internationales sur le droit humanitaire et les droits de l'homme. Nous ne pouvons nous permettre de piétiner les conventions de Genève par opportunisme électoral.

Le Sommet de Séville est l'illustration la plus récente d'une tendance qui se développe en Europe. La lutte contre l'immigration et l'insécurité occupe désormais une place privilégiée dans les débats politiques et les campagnes électorales d'un grand nombre de nos Etats membres. Peut-être serait-il temps que nous marquions une pause et que nous nous demandions où tout cela va nous conduire. Le moment est venu de poser quelques questions brutales.

L'immigration illégale a-t-elle véritablement pris des proportions aussi spectaculaires, ou bien cette question a-t-elle été exagérée et artificiellement grossie? Si la classe politique, toutes sensibilités politiques confondues, consacre tellement de temps et d'énergie à ce problème, est-ce parce que nous pensons sincèrement que cette attitude est la bonne, ou bien sommes-nous en train de céder à la panique et d'essayer de détourner à notre profit l'attention qui s'était portée sur les populistes après leurs succès électoraux dans plusieurs pays européens?

Prenons-nous en compte les inquiétudes réelles de nos citoyens, ou bien sommes-nous simplement en train de réagir à un sentiment impulsé par les tabloïdes et que l'extrême droite interprète avec noirceur pour servir ses propres fins politiques? Pensons-nous sincèrement qu'une version atténuée de la paranoïa extrémiste anti-immigration nous aidera à contrer la tendance électorale? Ou bien sommes-nous en train de tomber naïvement dans le piège que nous tendent les extrémistes?

Dernière question: jusqu'où sommes-nous prêts à aller dans notre tentative néfaste pour gagner quelques voix, au prix d'un compromis sur les droits de l'homme et les valeurs humanistes qui, depuis plus de cinquante ans, forment le socle de la construction européenne?

Comme je l'ai déjà dit, il s'agit de questions brutales mais il est grand temps que nous les posions, et grand temps que nous y répondions honnêtement. Il ne fait aucun doute que l'immigration illégale constitue un défi. La capacité de l'Europe à absorber de nouveaux immigrants n'est pas illimitée. Nous devons trouver des moyens de réguler et de limiter l'afflux de populations, peut-être par l'instauration de quotas ou l'adoption d'autres mesures, mais, grâce, à coup sûr, à une stratégie européenne commune et en étroite coopération avec les pays d'origine. Réguler l'immigration est un défi que l'on peut relever sans compromettre nos valeurs fondamentales que sont les droits de l'homme et la dignité humaine, et sans provoquer plus de mal que de bien, aussi bien pour les immigrants que pour les pays dans lesquels ils cherchent à entrer. Ce n'est pas une tâche facile que de répondre au défi de l'immigration, y compris de l'immigration clandestine, mais nous ferions avancer les choses si nous commencions par dissiper toute confusion possible sur plusieurs aspects essentiels.

Premièrement, les êtres humains ont toujours fui la misère et la persécution et continueront de le faire. Aucun mur ne peut arrêter ceux qui s'efforcent d'échapper à la famine et au désespoir. Les Européens devraient être les premiers à comprendre cette vérité toute simple, elle nous a été enseignée sans relâche, tout au long de notre histoire, dans les circonstances les plus tragiques.

Deuxièmement, le nombre d'immigrants illégaux en Europe est en baisse. Que les extrémistes ignorent ce fait ou même mentent, de manière éhontée, à ce sujet n'est pas surprenant, mais ce qui est plus difficile à comprendre, c'est la raison pour laquelle les gouvernements ne font pas davantage d'efforts pour fournir des informations objectives aux citoyens.

Troisièmement, les communautés d'immigrés de nos pays sont des contribuables nets à nos budgets. Il est vrai que les immigrés reçoivent une part proportionnellement supérieure des prestations sociales, pour la simple raison qu'une proportion relativement plus élevée d'entre eux se situe au bas de l'échelle sociale, mais les sommes versées aux moins privilégiés sont plus que compensées par les sommes versées sous forme d'impôts par la majorité des immigrés qui ont trouvé du travail et subviennent à leurs besoins et à ceux de leur famille.

Quatrièmement, la population européenne vieillit rapidement et un flux continu d'immigrants est le meilleur moyen de garantir que, dans quelques décennies, il y aura assez d'actifs pour payer les pensions des retraités.

Cinquièmement, des pans entiers de notre économie, du tourisme au bâtiment, aux soins de santé et à d'autres secteurs encore, sans même parler du football, dépendent considérablement de la main-d'œuvre immigrée. Sur les plans économique et démographique, de tous les futurs scénarios possibles concernant l'immigration, le plus dommageable serait que les immigrés ne viennent plus !

Toutefois, ce problème urgent présente d'autres facettes qui vont au-delà de l'économie. Les immigrants, qui cherchent refuge ailleurs pour des raisons politiques ou simplement pour échapper à la pauvreté, sont, en tout premier lieu, des êtres humains. Très peu d'entre eux s'engagent sur la voie périlleuse de l'exil à la recherche du luxe. Derrière chaque visage que l'on voit sur nos écrans de télévision, sur les plages d'Espagne ou de l'Italie du sud, dans les centres d'accueil de France ou sur les bateaux surchargés qui se maintiennent tout juste à flot le long de la côte turque, il y a une histoire humaine, souvent tragique. Il ne faut jamais oublier cette vérité toute simple.

Nous ne pouvons peut-être pas prendre en charge chacune de ces personnes, mais nous ne devons jamais cesser de nous préoccuper d'elles et de faire ce que nous pouvons pour les aider. Il en va de notre propre dignité d'homme ainsi que de la leur. Au lieu de nous engager subrepticement dans une rhétorique extrémiste, nous devrions nous concentrer sur la lutte contre les criminels qui exploitent la misère humaine, qui extorquent aux migrants clandestins leurs économies de toute une vie et les exposent à des risques considérables.

Nous devrions aussi nous concentrer sur les pays d'origine, non pas en leur infligeant des sanctions mais en leur apportant une aide au développement, en les aidant à améliorer les conditions de vie qui conduisent actuellement tant de personnes à partir et à chercher ailleurs une vie meilleure. Nous devons nous atteler plus sérieusement à cette tâche et consacrer davantage de temps, d'énergie et de ressources à intégrer les nouveaux venus dans notre société.

Nous devons leur donner une occasion de participer à la vie sociale et de se sentir chez eux. Nous ne pouvons protéger notre prospérité en érigeant des murs. A long terme, nous ne pouvons conserver et étendre cette prospérité que si les conditions de vie s'améliorent dans le monde entier. Notre planète est trop petite pour que coexistent des disparités extrêmes de richesse et de pauvreté. Au lieu de chercher à tenir à distance les candidats à l'émigration, nous devrions nous efforcer de créer un monde où chacun puisse, à son gré, s'installer à l'étranger ou rester chez soi, un monde où chacun puisse voyager librement et n'ait plus besoin de fuir.