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Recommandation 1547 (2002)[1]
Procédures dexpulsion conformes aux droits de lhomme et exécutées dans le respect de la sécurité et de la dignité
1. LAssemblée est fortement préoccupée par le nombre de décès résultant des méthodes utilisées dans lexécution des procédures dexpulsion forcée dans les Etats membres du Conseil de lEurope. Durant leur expulsion dAutriche, de Belgique, dAllemagne, de France, dItalie et de Suisse, dix personnes ont ainsi trouvé la mort entre septembre 1998 et mai 2001.
2. Ces décès sont de tristes exemples de ce qui peut arriver de pire pendant une procédure dexpulsion. Amnesty International reçoit régulièrement, depuis au moins sept ans, des plaintes concernant le mauvais traitement des personnes susceptibles dêtre expulsées. Toutes les organisations destinataires de plaintes en signalent une nette augmentation durant ces deux dernières années, correspondant à un nombre croissant dexpulsions et, parallèlement, dexpulsions forcées et violentes.
3. LAssemblée estime que, dans les Etats membres du Conseil de lEurope, la multiplication des incidents lors des expulsions montre quil ne sagit pas dévénements isolés. Trop souvent, des étrangers attendant leur expulsion sont, au mépris de la Convention européenne des Droits de lHomme, sujets à des discriminations, des abus verbaux de caractère raciste, des méthodes de rétention dangereuses, voire des violences et des traitements inhumains ou dégradants. Trop souvent, les agents chargés de lexécution des expulsions recourent à la force de manière injustifiée ou abusive, voire dangereuse. Le Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants (CPT) considère quil existe des risques manifestes de traitements inhumains dans lexpulsion détrangers, tant dans sa phase préparatoire que pendant son exécution (par avion et par bateau) et à larrivée.
4. LAssemblée sinquiète du rôle prépondérant, voire exclusif, des forces de police et de sécurité, souvent mal formées dans la mise en uvre des expulsions. Elle ne peut que regretter lintervention limitée, à tous les stades de la procédure, des professionnels du soutien psychosocial ou de laide humanitaire, dune part, et des avocats, des juges et des médecins, dautre part. Elle sinquiète également des responsabilités exorbitantes que les Etats font peser directement ou indirectement sur les transporteurs.
5. Dans ce contexte, il nest pas surprenant quil soit difficile de réunir des informations fiables sur lesprocédures dexpulsion. On ne doit souvent quau hasard la connaissance dun mauvais traitement au cours dune expulsion. Très rares sont les personnes qui se retournent contre ceux qui ont été chargés de leur expulsion, faute de moyens et de soutien après leur retour dans leur pays dorigine.
6. LAssemblée déplore que les procédures dexpulsion manquent de transparence dans tous les Etats membres du Conseil de lEurope. Elle accueille avec intérêt les réflexions menées et les réformes entreprises à ce sujet par un certain nombre dEtats membres du Conseil de lEurope, mais constate avec préoccupation queles cadres juridiques qui permettent dexécuter lordre dexpulsion ne sont souvent pas respectés dans la pratique.
7. LAssemblée est davis que lexpulsion ne doit intervenir quen tout dernier ressort, quelle ne saurait concerner que les personnes opposant une résistance manifeste et persistante, et quelle peut être évitée par un véritable travail daccompagnement et de préparation au départ, dans le cadre dune prise en charge individuelle et suivie.
8. LAssemblée souligne avec force que les principes fondamentaux du Conseil de lEurope sont menacés si lon nagit pas contre le climat dhostilité qui se crée à légard des réfugiés, des demandeurs dasile et des immigrés, et pour encourager le respect de leurs sécurité et dignité en toutes circonstances.
9. Elle remercie le commissaire européen aux droits de lhomme davoir récemment réuni les organisations non gouvernementales dans un séminaire portant sur les normes relatives aux droits de lhomme applicables à la détention détrangers souhaitant entrer dans un Etat membre du Conseil de lEurope et à la mise en uvre des décisions dexpulsion, qui lui a permis dobtenir des informations précieuses sur le déroulement des expulsions.
10. LAssemblée rappelle et réaffirme ses récentes recommandations tendant à améliorer la protection et le traitement réservés aux demandeurs dasile, à savoir sa Recommandation 1475 (2000) sur larrivée de demandeurs dasile dans les aéroports européens, la Recommandation 1467 (2000) sur limmigration clandestine et la lutte contre les trafiquants, ainsi que la Recommandation 1440 (2000) sur les restrictions au droit dasile dans les Etats membres du Conseil de lEurope et de lUnion européenne, ainsi que la Recommandation n° R (99) 12 du Comité des Ministres sur le retour des demandeurs dasile déboutés.
11. LAssemblée recommande au Comité des Ministres de mener une étude de fond et dassurer un suivi par le biais de rapports périodiques sur les procédures et les pratiques mises en uvre dans les Etats membres du Conseil de lEurope, y compris les Etats dEurope centrale et orientale, pour effectuer les expulsions légalement décidées, en réunissant des informations précises et circonstanciées:
i. sur les cadres légaux et réglementaires pertinents dans les droits nationaux, le sens et la portée des réformes entreprises et envisagées;
ii. sur la pratique mise en place par les autorités chargées dexécuter lexpulsion et les directives qui sont à la base de cette pratique;
iii. sur le nombre de plaintes, le résultat des enquêtes et, le cas échéant, les condamnations judiciaires et disciplinaires.
12. LAssemblée recommande également au Comité des Ministres détablir, à léchelle européenne, un groupe de travail mixte (composé, entre autres, de représentants de gouvernement, de parlement et dorganisations concernées, de membres des forces chargées dexécuter lexpulsion, de professionnels de la santé et du soutien psychosocial, de pilotes, de juges et de conseillers juridiques), afin délaborer, dans un esprit pragmatique et humain, un code de bonne conduite comportant à la fois:
i. un inventaire exhaustif des normes de droits de lhomme applicables aux étrangers en situation dexpulsion et de leurs garanties;
ii. une liste de principes minimaux concernant les modalités de suivi, dencadrement et de soutien des personnes susceptibles dêtre expulsées, au regard de leur dignité et de leur sécurité;
iii. des lignes directrices sur les techniques de contrainte;
iv. un statut des membres descorte et des agents de liaison, garantissant que les responsabilités en matière dexpulsion sont pleinement assumées par les pouvoirs publics.
13. LAssemblée recommande enfin au Comité des Ministres dinviter instamment les Etats membres:
i. à mettre en place un contrôle indépendant des procédures dexpulsion, par exemple par linstitution dobservateurs, de médiateurs ou dombudsmans, et à mener des enquêtes impartiales et approfondies, à tous les niveaux, en cas dallégation de mauvais traitements;
ii. à faire en sorte que tout étranger visé par une procédure dexpulsion bénéficie, sous légide dun référent, dune prise en charge qui soit:
a. individualisée, par une évaluation de la situation personnelle de chaque étranger concerné, portant non seulement sur son statut administratif et juridique, mais également sur son appréhension de lexpulsion et son état de santé;
b. globale, en faisant intervenir une cellule pluridisciplinaire associant, dans le respect de leurs principes déontologiques, médecins, psychologues, travailleurs sociaux, conseillers juridiques, des organisations proposant une assistance humanitaire ou juridique, en particulier les organisations non gouvernementales;
c. suivie à tous les stades de la procédure dexpulsion, cest-à-dire pendant la préparation du départ, en particulier dans les locaux de détention, dans les centres et au cours du voyage, et au retour dans le pays;
iii. à faire en sorte que tout mineur accompagné visé par une procédure dexpulsion ne puisse être emmené par les services compétents quen présence de ses parents et accompagné de ceux-ci;
iv. à développer de manière systématique les programmes de retour volontaire ou forcé, en partenariat avec lOrganisation internationale pour les migrations (OIM) ou tout autre organisme compétent, notamment en y affectant les moyens financiers nécessaires;
v. à adapter sans délai leurs législations et leurs pratiques en matière de rétention préalable à lexpulsion, afin:
a. de limiter la durée de rétention en zone dattente ou de transit à un maximum de quinze jours;
b. de limiter la durée de rétention dans les commissariats de police au temps strictement nécessaire à léventuelle procédure darrestation, et de séparer les étrangers visés par lexpulsion des personnes interpellées pour des faits de droit commun;
c. de restreindre la rétention en prison aux personnes représentant un danger avéré pour lordre public ou la sécurité, et de séparer les étrangers visés par lexpulsion des détenus de droit commun;
d. déviter de détenir les étrangers devant être expulsés dans un environnement carcéral, et, en particulier:
de mettre fin à la détention en cellule;
de prévoir laccès à lair libre ainsi quà des espaces privés et à des espaces de communication avec lextérieur;
de ne pas entraver les contacts avec la famille et les organisations non gouvernementales;
de garantir laccès aux moyens de communication avec lextérieur, tels que le téléphone et la poste;
dassurer
que, pendant la détention, les étrangers
puissent travailler, en dignité et avec une rémunération
adéquate, et participer à des activités sportives et culturelles;
de garantir le libre accès à la consultation et à la représentation juridique indépendante;
e. de garantir, sous contrôle régulier du juge, la stricte nécessité et la proportionnalité du placement et du maintien en détention pour lexécution de lexpulsion, et de fixer la durée de la détention à un maximum dun mois;
f. de privilégier les alternatives à la rétention moins restrictives de liberté, telles que lassignation à résidence ou dautres formes de contrôle ou de suivi, comme lobligation de sinscrire; et de mettre en place des centres daccueil ouverts;
g. dorganiser lencadrement des centres de rétention par des personnes spécialement sélectionnées et formées au soutien psychosocial, et dy assurer la présence permanente, ou au moins régulière, de «médiateurs interculturels», dinterprètes, de médecins, de psychologues ainsi que la protection juridique par des conseillers juridiques;
h. de prendre en considération, dans toute décision de limiter la liberté personnelle, les besoins des groupes vulnérables, en particulier:
le principe de lunité de la famille doit être respecté en toutes circonstances;
les mineurs non accompagnés doivent être traités selon leur âge; ils doivent être pris en charge par un juge pour les mineurs sans aucun délai et ils doivent avoir accès à une consultation et une représentation juridiques indépendantes;
les femmes seules doivent pouvoir utiliser des installations séparées;
les personnes âgées doivent avoir accès aux soins médicaux que nécessite leur âge;
vi. à assurer que lexécution de lexpulsion sera effectuée par des agents de lEtat spécialement formés et en habillement civil, et non par des agents privés, et à éviter tout traitement traumatisant, surtout à légard des personnes vulnérables;
vii. à informer lEtat de destination des mesures prises, afin déviter que les personnes expulsées soient considérées comme des criminels;
viii. à mettre en place un système de suivi dans le pays de destination, mené par le personnel des ambassades, ayant pour objectif déviter que la personne expulsée soit soumise à des violations des droits de lhomme, ou considérée comme criminelle, ou menacée de chantage ou de détention arbitraire;
ix. à adapter sans délai leurs législations et pratiques en matière de transport des étrangers expulsés, afin:
a. dinformer la personne expulsée, au plus tard trente-six heures avant le voyage, des modalités: horaires, destination, moyen de transport et, le cas échéant, accompagnement par une escorte;
b. de limiter le recours à une escorte aux cas de résistance avérée, de prendre en considération attentivement tout refus dêtre escorté et dorganiser une rencontre préalable avec les membres de lescorte, si elle est indispensable;
c. dassurer aux membres des escortes des formations adéquates, en particulier en matière de médiation et de gestion du stress, et de connaissances linguistiques et culturelles;
d. de privilégier en toutes hypothèses le transport par voie aérienne régulière et de sassurer de linformation exhaustive et de laccord formel du transporteur et du commandant de bord, à défaut de prévoir la présence dobservateurs indépendants ou de réaliser des enregistrements vidéo;
e. de permettre également la présence dobservatrices/ observateurs indépendants ou de pratiquer des enregistrements vidéo des moments précédant le départ, en raison des menaces ou des agressions susceptibles dêtre proférées pour persuader la personne de partir; les observatrices/observateurs indépendants doivent être présents au départ et à larrivée;
f. détablir des certificats sur létat de santé physique et mentale de la personne expulsée, de manière systématique, au départ et à larrivée;
g. dintroduire dans le droit national des réglementations spécifiques interdisant de manière absolue les pratiques suivantes:
lobstruction partielle ou totale des voies respiratoires;
le bâillonnement avec de la bande autocollante;
lutilisation de gaz asphyxiants ou paralysants;
ladministration de substances tranquillisantes contre le gré de la personne et de médicaments en dehors dindications médicales;
toutes formes dentraves autres que les menottes aux poignets;
limmobilisation par des menottes durant le voyage;
le port de masque ou de cagoule par les membres de lescorte;
le recours arbitraire ou disproportionné à la force;
h. dassurer la proportionnalité et le respect de la sécurité et de la dignité humaine dans toute autre mesure prise pendant la procédure dexpulsion, en prenant en compte les besoins particuliers des personnes vulnérables telles que les enfants, les mineurs non accompagnés, les femmes seules et les personnes âgées;
i. dassurer que les personnes expulsées bénéficient au cours du voyage de nourriture et de boisson, et quelles peuvent emporter et récupérer leurs effets personnels;
x. à introduire dans la loi les garanties juridictionnelles nécessaires à lexercice effectif de leur droit de recours par les personnes qui sont victimes dune violation de leurs droits pendant la procédure dexpulsion, à savoir:
a. la possibilité de porter un recours devant une instance juridictionnelle, par la victime ou toute autre personne quelle mandate à cette fin, y compris, le cas échéant, auprès des représentations diplomatiques de lEtat dont elle a été expulsée;
b. la pleine information de toute personne visée par une procédure dexpulsion concernant lexistence et les modalités dexercice du recours, informations sur les conséquences possibles dun refus de collaborer et les moyens de contrainte prévus par la législation nationale;
c. la présence de la victime sur le territoire de lEtat qui a décidé son expulsion, pendant toute la durée de la procédure ouverte par le recours, si nécessaire par le biais:
de leffet suspensif de la procédure dexpulsion dune personne encore présente sur le territoire de lEtat dont elle doit être expulsée; ou
du retour de la personne déjà expulsée sur le territoire de lEtat qui la expulsée.
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[1] Discussion par lAssemblée le 22 janvier 2002 (3e séance) (voir Doc. 9196, rapport de la commission des migrations, des réfugiés et de la démographie, rapporteuse: Mme Vermot Mangold).
Texte adopté par lAssemblée le 22 janvier 2002 (3e séance).