Recommandation 1744 (2006)1

Suivi du 3e Sommet: le Conseil de l’Europe et la création de l’agence des droits fondamentaux de l’Union européenne


1. Rappelant sa Résolution 1427 (2005), l’Assemblée parlementaire réaffirme que «la création d’une agence des droits fondamentaux au sein de l’Union européenne pourrait apporter une contribution utile, à condition, toutefois, qu’un rôle et un domaine d’action pertinents soient définis et que cette agence vienne donc “combler une lacune” et présente une réelle valeur ajoutée et une complémentarité indiscutables en termes de promotion du respect des droits de l’homme».

2. Pour déterminer l’existence d’une telle lacune, il est nécessaire dans un premier temps d’étudier le système actuel de protection des droits de l’homme dont le Conseil de l’Europe a jeté les bases. Au cours de ses cinquante-six ans d’histoire, le Conseil de l’Europe – qui regroupe désormais 46 pays d’Europe – a conçu tout un arsenal d’instruments et de mécanismes de promotion et de protection des droits de l’homme.

3. Tous les Etats membres de l’Union européenne étant également membres du Conseil de l’Europe, la manière dont ils appliquent le droit de l’Union européenne est régie par les normes et mécanismes de suivi du Conseil de l’Europe. De fait, les lacunes les plus graves sont constatées dans les institutions de l’Union européenne elle-même: il s’agit des seules autorités publiques actives dans les Etats membres du Conseil de l’Europe qui échappent à la juridiction de la Cour européenne des Droits de l’Homme, bien qu’en pratique les décisions de la Cour européenne de justice se conforment à la jurisprudence de la Cour européenne des Droits de l’Homme.

4. Le souci de l’Assemblée en ce domaine est dû au désir d’assurer à l’ensemble des Européens la jouissance d’un système global de protection des droits de l’homme qui soit le plus efficace possible. Avant toute chose, l’agence devrait s’attacher à combler les principales lacunes. Si ses activités devaient, de surcroît, empiéter sur celles du Conseil de l’Europe (ou de commissions nationales de protection des droits de l’homme), cela pourrait être très préjudiciable à l’ensemble du système. En effet, ces chevauchements risqueraient de créer des incohérences et de donner la possibilité aux pays soumis aux différents mécanismes de faire du «tourisme institutionnel» et d’opter pour la juridiction la plus avantageuse.

5. Les conséquences pourraient également être néfastes quant aux perspectives d’intégration européenne. La coexistence de deux institutions parallèles se livrant à des activités similaires au sein de la même région géographique, l’une ayant des effectifs inférieurs à ceux de l’autre, créerait en Europe de nouvelles lignes de partage quant à la situation institutionnelle des Etats et aux organes qui se consacrent aux droits de l’homme, l’un des principes mêmes qui visent à unir l’Europe. L’incohérence apparente de la création d’un nouvel organisme de l’Union européenne dont les travaux feraient double emploi avec d’autres activités menées ailleurs avec succès provoquerait la confusion d’un public européen déjà peu convaincu de l’intérêt du processus d’intégration européenne. Ces doublons entraîneraient aussi un gaspillage de l’argent public, dans une période d’austérité budgétaire généralisée, éloignant davantage encore les citoyens des institutions européennes, y compris des mécanismes de protection des droits de l’homme.

6. Lors du Sommet de Varsovie qui s’est tenu en mai 2005, les chefs d’Etat et de gouvernement des Etats membres du Conseil de l’Europe – dont ceux de l’ensemble des Etats membres de l’Union européenne – ont réaffirmé le rôle central que joue le Conseil de l’Europe dans la protection et la promotion des droits de l’homme, et se sont déclarés résolus à renforcer ce rôle en tant que mécanisme privilégié de la coopération paneuropéenne en ce domaine, en garantissant notamment que l’Union européenne et ses Etats membres feront un meilleur usage des instruments et des institutions actuels du Conseil de l’Europe. Au Sommet de Varsovie, M. Jean-Claude Juncker, Premier ministre du Luxembourg, a également été chargé de préparer un rapport sur les relations entre le Conseil de l’Europe et l’Union européenne. L’Assemblée considère que la création d’un nouvel organisme distinct de protection des droits de l’homme dont les activités chevaucheraient celles du Conseil de l’Europe irait totalement à l’encontre des décisions prises lors du Sommet de Varsovie et serait contraire aux conclusions du rapport Juncker.

7. Au début de la procédure de consultation, la Commission européenne a produit un document contenant, entre autres, les points suivants:

8. L’Assemblée regrette profondément que des évolutions ultérieures semblent avoir négligé ces points et est fermement convaincue que ces derniers demeurent la base la plus appropriée pour le bon fonctionnement d’une agence analogue à un organisme national de protection des droits de l’homme, capable d’apporter une véritable valeur ajoutée au système européen global de protection des droits de l’homme.

9. Le traité établissant une Constitution pour l’Europe est souvent évoqué pour justifier la création de l’agence, même si c’est en évoquant le blocage de son processus de ratification. L’Assemblée fait observer que ce traité, conclu comme un train de mesures, aurait aussi conféré de bien plus grands pouvoirs aux parlements nationaux concernant le processus législatif de l’Union européenne, notamment pour ce qui concerne l’application du principe de subsidiarité. Toutefois, malheureusement, la voix des parlements nationaux dans les discussions relatives à l’agence n’a pas été entendue comme elle aurait dû l’être, bien que nombre d’entre eux – dont ceux de la République tchèque, de la France, de l’Allemagne, des Pays-Bas, du Royaume-Uni et, conjointement, de l’Estonie, de la Lettonie, de la Lituanie et de la Pologne – aient exprimé de sérieuses réserves à son encontre.

10. L’Assemblée recommande que tous les parlements nationaux des Etats membres de l’Union européenne qui ne l’ont pas encore fait étudient sérieusement la proposition de création de l’agence, dans le but d’adopter une position fondée sur la présente recommandation. Les délégations à l’Assemblée des parlements concernés devraient montrer l’exemple en entamant les procédures nécessaires.

11. Eu égard au double mandat de ses membres en leur qualité de représentants de la démocratie aux niveaux national et européen, l’Assemblée s’appuie sur ses positions existantes et sur les objections soulevées au sein des parlements nationaux pour formuler les recommandations suivantes à l’intention des institutions et des Etats membres de l’Union européenne:

12. Gardant à l’esprit les travaux plus généraux actuellement en cours sur les relations entre le Conseil de l’Europe et l’Union européenne, l’Assemblée croit fermement que la question de l’agence ne devrait pas être abordée en dehors de ce contexte. L’Assemblée adresse donc les recommandations suivantes au Comité des Ministres, ainsi qu’aux institutions et aux Etats membres de l’Union européenne:

13. Enfin, cette question revêtant une importance considérable pour le système global européen de protection des droits de l’homme et, donc, en particulier pour le Conseil de l’Europe, l’Assemblée recommande au Comité des Ministres de continuer d’étudier la question de manière sérieuse et dans le détail afin de définir une position commune s’appuyant sur la présente recommandation.


1 Discussion par l’Assemblée le 13 avril 2006 (14e séance) (voir Doc.10894, rapport de la commission des questions juridiques et des droits de l’homme, rapporteur: M. Jurgens).

Texte adopté par l’Assemblée le 13 avril 2006 (14e séance).