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Doc. 9626
8 novembre 2002
Coopération culturelle entre l’Europe et les pays du sud de la Méditerranée
Rapport
Commission de la culture, de la science et de l’éducation
Rapporteur : M. Lluís Maria de Puig, Espagne, Groupe socialiste
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Résumé
Les relations entre l’Europe et les pays du sud de la Méditerranée doivent et peuvent être améliorées. Une coopération accrue dans les domaines de l’éducation, du patrimoine et des arts, de la science, de la jeunesse, du sport et des médias devrait aider à diminuer les tensions existantes.
L’Assemblée s’adresse simultanément et parallèlement aux autorités compétentes des Etats membres du Conseil de l’Europe et à celles de l’Algérie, de l’Egypte, de la Libye, du Maroc, de la Mauritanie et de la Tunisie et leur propose d’adopter des mesures concrètes dans les domaines de l’éducation, de la culture, de la religion, des médias et autres.
L’Assemblée recommande aussi au Comité des Ministres de considérer la coopération culturelle avec les pays du sud de la Méditerranée comme une priorité pour le Conseil de l’Europe et charge sa commission de la culture, de la science et de l’éducation de poursuivre ses travaux en cette matière.
I. Projet de résolution
1. L’Europe est constitué de pays de cultures et de traditions différentes. Ce qui unit les 44 pays du Conseil de l’Europe est leur adhésion à un ensemble de valeurs : la démocratie, le respect des droits de l’homme, l’état de droit, ainsi que leur volonté de coopérer sur un projet d’avenir commun, tout en préservant la spécificité culturelle de chacun.
2. L’Assemblée est convaincue que les valeurs défendues par le Conseil de l’Europe sont universelles et croit que la meilleure manière de réagir à la mondialisation est d’utiliser ce phénomène pour coopérer avec des pays non européens qui partagent certaines de ces valeurs, en commençant par ceux qui leur sont le plus proche.
3. Les relations entre l’Europe et les pays du sud de la Méditerranée - qui ont tous signé la Charte des Nations Unies et la Déclaration Universelle des droits de l’homme - doivent et peuvent être améliorées. La culture, qui comprend l’éducation, le patrimoine et les arts, la science, la jeunesse, le sport et les médias, s’y prête plus particulièrement.
4. Des tensions existent un peu partout dans le monde englobant des aspects économiques, politiques, sociaux mais aussi culturels. On constate une certaine incompréhension et des malentendus. L’Assemblée rejette l’explication facile de ces tensions comme un choc des civilisations. Il y a certes des différences culturelles importantes entre les peuples mais ces différences devraient conduire au dialogue plutôt qu’à la confrontation.
5. Considérant la laïcisation des institutions politiques en Europe comme une conquête, l’Assemblée reconnaît toutefois la contribution positive à la civilisation européenne des diverses traditions culturelles et religieuses à savoir le judaïsme, l’islam et notamment le christianisme.
6. Le Conseil de l’Europe ne prétend pas apporter des solutions globales et définitives à tous les problèmes. L’Assemblée, quant à elle, est persuadée qu’une amélioration des relations culturelles entre l’Europe et les pays du sud de la Méditerranée apporterait un début de solution aux problèmes plus vastes.
7. Pour qu’une telle amélioration porte ses fruits il est indispensable qu’elle soit sous-tendue par une forte volonté politique, tant en Europe que dans les pays du sud de la Méditerranée. Beaucoup de choses restent à changer.
8. De son côté, l’Assemblée pourrait conclure des accords de coopération avec les parlements des pays du sud de la Méditerranée comme première étape vers l’octroi du statut d’observateur.
9. L’Assemblée s’adresse simultanément et parallèlement aux autorités compétentes des Etats membres du Conseil de l’Europe et à celles de l’Algérie, de l’Egypte, de la Libye, du Maroc, de la Mauritanie et de la Tunisie en leur demandant de considérer la coopération culturelle entre l’Europe et les pays du sud de la Méditerranée comme une priorité et notamment:
dans le domaine de l’éducation :
i. de collaborer pour éliminer les stéréotypes, préjugés et contre-vérités réciproques dans l’éducation en procèdant à une révision conjointe des manuels scolaires, et en particulier des manuels d’histoire ;
ii. de promouvoir l’apprentissage de la langue arabe en Europe et des langues européennes dans les pays du sud de la Méditerranée à tous les niveaux de l’enseignement ;
iii. d’encourager la création de départements de langue et de culture arabe dans les Universités européennes et des langues et cultures européennes dans les universités du Sud ;
iv. d’instaurer les mécanismes nécessaires pour l’échange des étudiants et des professeurs en développant et en élargissant le concept ERASMUS, et en facilitant l’obtention des visas ;
v. d’établir les systèmes nécessaires pour la reconnaissance des qualifications à partir du niveau secondaire, en se référant - en particulier pour l’enseignement supérieur - aux principes, objectifs et méthodes du Processus de Bologne ainsi qu’à la Convention Conseil de l’Europe/Unesco de Lisbonne sur la reconnaissance;
dans le domaine de la culture :
vi. d’encourager la traduction et la publication des livres fondamentaux de la culture arabe en Europe et des cultures européennes dans les pays du sud, y compris les auteurs contemporains ainsi que des études concernant les problèmes d’actualité ;
vii. de créer et de développer des contacts et des échanges entre artistes, avec des expositions mixtes, festivals de musique, théâtre, cinéma;
viii. d’organiser des contacts et des rencontres de culture populaire (folklore, cuisine et coutumes traditionnelles) ;
ix. de collaborer dans le domaine des politiques de migrations de manière à ce que les immigrés en provenance du sud de la Méditerranée deviennent les vrais intermédiaires entre les cultures des pays d’origine et celles des pays d’accueil ;
dans le domaine de la religion :
x. de garantir la liberté de conscience et d’expression religieuse, rejeter l’intégrisme, promouvoir le respect des différences religieuses en offrant des conditions de développement équivalentes à toutes les religions ;
xi. d’encourager des rencontres entre responsables des différentes religions en favorisant l’œcuménisme et ouvrant la voie à un véritable dialogue inter-religieux ;
xii. de favoriser l’organisation des débats entre intellectuels et théologiens en ce qui concerne la compatibilité de la pratique d’une religion avec les droits de l’homme (y inclus l’impact sur les femmes) tels qu’ils sont énoncés dans la Charte des Nations Unies, la Déclaration Universelle des droits de l’homme et la Convention européenne des droits de l’homme ;
xiii. d’assurer la connaissance de base des différentes religions dans le système éducatif ;
dans le domaine des médias :
xiv. d’encourager les chaînes de télévision publiques à développer des programmes concertés entre chaînes du nord et du sud et, à long terme, à étudier la création d’une chaîne de Télévision Euro-méditerranéenne;
xv. de développer, dans les médias de responsabilité publique, des programmes de diffusion des réalités politiques, économiques, sociales et culturelles afin de parvenir à une information objective : au Nord sur les sociétés arabo-musulmanes et au Sud sur les sociétés européennes;
xvi. d’encourager la coopération entre journalistes européens et des pays du sud de la Méditerranée en matière de déontologie professionnelle;
xvii. d'inciter le travail commun sur Internet en créant des sites, des portails mixtes et des espaces virtuels (universités, presse, entreprises, culturel) où l’échange serait immédiat et permanent et en appuyant les programmes GALILEO (de navigation par satellite), et EUMEDIS et en élargissant le programme EUREKA ;
dans d’autres domaines
xviii. d’encourager la coopération et les rencontres entre les femmes européennes et celles des pays du sud de la Méditerranée en matière de libertés, des droits de la personne et d’égalité des chances entre les hommes et les femmes ;
xix. de constituer des réseaux de contacts et de coopération entre jeunes, selon leurs activités : parlementaires, étudiants des différents degrés et spécialités, religieux, artistes, sportifs ;
xx. d’étudier les possibilités d’organiser en commun des événements sportifs amateurs ou professionnels, par exemple en réadaptant et en relancant les Jeux de la Méditerranée ;
xxi. d’encourager la participation des pays du sud aux programmes de recherche scientifique impliquant les gouvernements, les universités, les laboratoires, les industries et les entreprises, notamment ceux qui mèneraient à un transfert de technologie ;
xxii. de promouvoir une politique de jumelages entre les collectivités locales européennes et celles du sud de la Méditerranée en établissant une étroite coopération surtout dans les domaines de la culture ;
xxiii. de favoriser la coopération touristique nord-sud et surtout le tourisme culturel, relier les systèmes de promotion touristique des deux cotés et encourager la création d’itinéraires culturels, de programmes, d’échanges;
xxiv. de soutenir les initiatives du Processus de Barcelone, telles que Euro Med Héritage, Euro Med Audiovisuel, et Culture 2000, ainsi que le développement du Forum Civil et créer des instances de coopération plus larges dans ce domaine en y associant tous les pays du Conseil de l’Europe avec les pays du sud de la Méditerranée .
II. Projet de recommandation
1. L’Assemblée rappelle sa Résolution … sur la coopération culturelle entre l’Europe et les pays du sud de la Méditerranée.
2. Elle recommande au Comité des Ministres de considérer cette coopération comme une des priorités de l’organisation et d’associer, dans la mesure du possible, les pays du sud de la Méditerranée aux travaux du Conseil de l’Europe et notamment :
i. d’organiser des campagnes sur la tolérance et la compréhension religieuse ;
ii. de faire bénéficier les pays du sud de son expérience, leur offrir des programmes et des matériaux pour lutter contre l’illettrisme et de développer la coopération dans les domaines des manuels scolaires, diplômes, formation professionnelle, apprentissage des langues, utilisation des moyens audiovisuelles ;
iii. de promouvoir et d’organiser une approche de l’interprétation de l’Histoire avec des historiens des deux cotés, qui rassemblerait des éléments communs d’une Histoire de la Méditerranée, afin de placer une vision intégrante et non exclusive du passé dans les manuels d’Histoire et, dans ce contexte, d’étudier l’opportunité de la création d’un observatoire de l’enseignement de l’Histoire de la Méditerranée ;
iv. de réexaminer l’idée de la création d’une université euro-arabe, décentralisée géographiquement avec des facultés au sud et au nord, mais unifiée par un campus virtuel et tous les avantages des universités qui travaillent en réseau ;
v. de développer des projets communs dans les domaines de l’archéologie et de la sauvegarde du patrimoine architectural;
vi. de promouvoir les rencontres et le partenariat permanent des hommes et des femmes de culture de deux cotés à la recherche d’une reconnaissance mutuelle des valeurs, des traditions et des cultures, basées sur les droits et libertés fondamentales de la personne humaine ;
vii. d’organiser des rencontres et des échanges entre écrivains, philosophes, intellectuels et créateurs d’opinion ;
viii. d’encourager l’interactivité entre les différents musées de la Méditerranée, en tant que centres d’activités culturelles permanents ;
ix. de promouvoir des rencontres entre organisations de la jeunesse des deux cotés et mettre au service de cet objectif les Centres européens de la jeunesse de Strasbourg et de Budapest ;
x. de relancer le dialogue euro-arabe de la jeunesse ;
xi. d’appuyer dans la mesure du possible l’extension à l’ensemble des pays du Conseil de l’Europe les programmes issus du processus de Barcelone concernant la jeunesse: le Plan d’Action sur le Dialogue entre Cultures et Civilisations adressé au jeunes, les programmes Tempus, Netd@ys et EuroMed Jeunesse ;
xii. d’organiser un groupe de réflexion composé de scientifiques et d’humanistes afin de réaliser une analyse des implications éthiques des sciences;
xiii. d'amorcer des relations courantes et permanentes avec des organisations du sud telles que l’ALECSO, l’ISESCO, la Ligue arabe, le Centre de recherches sur l’histoire, l’art et la culture islamique, le Comité permanent pour l’information et les affaires culturelles afin d’institutionnaliser d’une façon pragmatique l’exercice d’un vrai dialogue des civilisations et des cultures ;
xiv. de favoriser l’adhésion des pays du sud aux conventions du Conseil de l’Europe ouvertes aux états non-membres de l’organisation, en particulier dans le domaine culturel ;
xv. étudier les conditions nécessaires pour que les pays du sud de la Méditerranée obtiennent le statut d’Observateur dans notre organisation.
III. Projet de directive
1. L’Assemblée rappelle sa Résolution … ainsi que sa Recommandation … sur la coopération culturelle entre l’Europe et les pays du sud de la Méditerranée.
2. Elle charge sa commission de la culture, de la science et de l’éducation :
i. de développer les contacts entre l’Europe et les pays du sud de la Méditerranée dans les domaines de l’éducation, du patrimoine et des arts, de la science de la jeunesse, du sport et des médias ;
ii. de stimuler la coopération, notamment avec les parlementaires du sud de la Méditerranée et les organisations internationales telles que l’ALECSO et l’ISESCO;
iii. d’étudier les possibilités de dialogue et de coopération culturelle avec d’autres pays et régions proches de l’Europe et partageant son histoire, notamment le moyen orient.
iv. de présenter un premier bilan de ses travaux au plus tard dans deux ans.
IV. Exposé des motifs par Lluis Maria de Puig
Introduction
1. Aujourd’hui tout le monde parle de la nécessité d’un dialogue entre les civilisations, entre les cultures, entre les religions et des personnes qui lient ces dialogues à la prévention du terrorisme. Une pléthore de colloques et conférences se suivent sur cette question. Mais certains tombent font l’erreur de considérer les civilisations comme des blocs homogènes et prétendent qu’un bloc occidental et chrétien fait face à un bloc arabo-musulman. Il est encore plus grave de relier le terrorisme à une quelconque culture ou religion. La réalité est bien plus complexe et beaucoup de cultures et de religions cohabitent, tant en Europe qu’au sud de la Méditerranée.
2. Notre Assemblée Parlementaire s’est efforcée depuis un certain temps déjà de faire comprendre aux uns et aux autres la nécessité d’encourager la coopération culturelle, notamment entre l’Occident et le monde arabo-musulman. Il est évident que le rapport entre les différentes cultures de ces grands espaces n’est pas satisfaisant. Il est même inquiétant, car il a subi ces dernières années une dérive très négative. Comme tout le monde le remarque, ce n’est pas le meilleur moment des relations entre l’Europe et les pays arabes.
3. Depuis des années, on constate qu’entre les pays occidentaux (c’est-à-dire presque tous les pays du Conseil de l’Europe et ceux du nord de l’Amérique) et les pays du sud de la Méditerranée (et par extension ceux du monde arabo-islamique) il s’est produit un éloignement. Plus qu’autrefois, on peut ressentir une distance intellectuelle, un manque de connexion, une approche négative, une coupure relationnelle qui, si elles sont explicables (au regard de l’histoire et de son analyse), sont définitivement désastreuses et pernicieuses. La crise actuelle le montre. Les démences terroristes s’ancrent dans des haines et des obsessions qui résultent en grande partie des mentalités exaltées et radicalisées, des intégrismes forcenés. Les différences culturelles, malgré les prophéties de M. Huntington, ne sont certainement pas à l’origine du terrorisme. Il n’y a pas de conflits de religions et les guerres ne se font pas entre les civilisations. Cependant, plusieurs aspects culturels – dont la religion est une grande part et la langue une autre – amplifient les incompréhensions et les réticences. Le résultat est inéluctable: les problèmes de communication perpétuent une méconnaissance mutuelle qui mène à la méfiance de l’autre.
4. A cela s’ajoutent des problèmes socio-économiques et un décalage matériel substantiel entre la partie plus développée de la planète et certaines régions du sud de la Méditerranée et du Proche Orient qui se sentent écartées du progrès général. Les pays riches sont perçus par la population des pays du Sud, comme les impérialistes de toujours, les exploiteurs égoïstes et dominateurs. Du pétrole aux migrations, beaucoup de problèmes sous-tendent l’incompréhension et la défiance. D’autre part, la globalisation telle qu’elle est perçue suscite appréhension et désespoir parmi les citoyens de ces pays, car elle semble profiter aux plus forts et n’est pas reconnue comme un instrument de rééquilibrage mondial, c’est-à-dire un outil pour remédier aux difficultés et à la misère des pays démunis.
5. N’oublions pas les menées politiques et leurs conséquences. Des conflits interminables, comme celui entre Israël et les Palestiniens, et la situation de problèmes non résolus de divers pays de cette zone, réveillent une grande solidarité dans le monde arabo-musulman et désignent l’Occident, et notamment les Etats-Unis, comme les ultimes responsables de la prolongation de ces problèmes, et parfois comme les adversaires des arabes et des musulmans. Cependant les Etats-Unis, comme l’Europe, ont de bonnes relations avec la plupart des gouvernements de ces pays.
6. Le présent rapport n’a pas pour objectif de répondre à toutes les questions que je viens de mentionner. Ce serait présomptueux de notre part de prétendre que le Conseil de l’Europe peut apporter des solutions globales et définitives à de problèmes tellement complexes. Je suis cependant convaincu que nous pouvons améliorer les relations entre l’Europe et les pays du sud de la Méditerranée dans les domaines de l’éducation, du patrimoine et des arts, de la science, de la jeunesse, du sport et des médias. Et je suis aussi convaincu qu’une telle amélioration apporterait un début de solution aux problèmes plus vastes.
Bref aperçu historique
7. Les relations entre l’Europe et les pays du sud de la Méditerranée ont connu des hauts et des bas dans le passé et nous ne pouvons pas analyser la situation actuelle sans tenir compte de l’Histoire. Il serait donc utile de la rappeler (voir aussi le rapport sur la contribution de la civilisation islamique à la culture européenne Doc. 6497 et annexes, de 1991).
8. Depuis les Phéniciens et pendant toute l’Antiquité, notamment l’Antiquité classique, la Méditerranée a été le trait d’union entre l’Europe et l’Afrique du nord. Les importants vestiges des civilisations grecque et romaine qui se trouvent dans tout son pourtour en sont la preuve. Après les débuts du Christianisme, la chute de l’Empire romain de l’Occident et l’islamisation du sud de la Méditerranée les relations se sont maintenues.
9. En 711 les Arabes et les Berbères arrivent dans la Péninsule ibérique où ils vont se maintenir huit siècles et créer un des plus importants points de contact entre l’Europe et le monde arabo-islamique du Moyen-Âge, Al-Andalus. La ville de Cordoue, qui avec ses 500 000 habitants était, au 10ème siècle, à la fois la plus importante capitale islamique et la ville européenne la plus civilisée, donne une image de ce que fut cette période.
10. Au 11ème siècle la « reconquête » chrétienne commence, ainsi que les croisades, et les échanges entre chrétiens et musulmans se développent. Pendant les 800 ans de présence arabe en Europe occidentale (péninsule ibérique mais aussi, pour des périodes plus courtes, sud de la France et de l’Italie, Sicile, Sardaigne, Baléares) les échanges culturels ont été intenses. Ils se faisaient par l’intermédiaire des troubadours et autres voyageurs européens qui visitaient Al-Andalus, du commerce (souvent à travers les marchands juifs), des ambassades diplomatiques envoyées à Cordoue, des monastères chrétiens de la Péninsule ibérique et des écoles de traducteurs. Ces échanges ont permis à l’Europe de retrouver la philosophie grecque et de découvrir la science et les technologies arabes.
11. A partir du 16ème siècle ce sont les pays européens qui s’installent au sud de la Méditerranée, les Espagnols et les Portugais d’abord, les Français, les Italiens et les Anglais ensuite. La civilisation européenne « rattrape » la civilisation islamique et la dépasse de telle manière qu’au siècle des Lumières le monde islamique est perçu par l’Europe comme un monde en décadence économique et intellectuelle. La présence européenne va se maintenir jusqu’à la deuxième moitié du 20ème siècle mais les pays du sud de la Méditerranée ne vont pas profiter de la révolution industrielle ni de l’évolution de la pensée qui ont transformé l’Europe pendant les deux derniers siècles.
12. Les relations culturelles ont été maintenues mais tandis que les intellectuels des deux cotés se penchaient sur l’histoire et la géographie, les populations respectives méconnaissaient l’autre (au sud) ou avaient de lui des notions stéréotypées et fausses (au nord).
13. Il est encore vrai aujourd’hui que les opinions publiques en Europe et au sud de la Méditerranée sont très en retard par rapport à leurs intellectuels et à leurs hommes politiques. Des deux cotés les médias ont contribué (et contribuent toujours) de manière décisive à ancrer dans nos imaginaires les idées fausses que nous nous faisons les uns des autres. Les réactions au 11 septembre nous en donnent beaucoup d ‘exemples.
Une analyse culturelle du 11 septembre
14. La tragédie du 11 septembre, ainsi que le récent attentat à Bali, ne font que renforcer nos convictions sur la nécessité de changer des perceptions négatives et de susciter de nouveaux scénarios concernant les relations entre l’Europe et le monde arabo-musulman. Ces tragédies nous obligent, au-delà de la condamnation des massacres, à une lecture froide et précise des faits et à rechercher leurs racines. La relation entre le Nord et le Sud ne peut pas continuer à dériver, il faut communiquer, il faut partager.
15. Aucune explication historique, aucun argument idéologique ou politique ne légitimera jamais la barbarie des attentats. Nous devons rester lucides dans l’analyse et comprendre que l’attentat du 11 septembre n’est ni un acte de folie ni le crime d’un détraqué : la durée de la préparation et sa complexité sont explicites à cet égard. Cet attentat est politique et même idéologique. Ses auteurs ont une idéologie, des convictions religieuses, tout comme les Palestiniens qui se suicident quotidiennement. Il y a là un problème culturel.
16. Ces fanatismes immolateurs, ces obsessions kamikazes découlent d’une certaine interprétation de l’Islam, d’une pensée anti-occidentale, d’un rejet total et de l’affrontement radical d’un monde riche et dominant. Nous ne pouvons nous contenter de la démonisation de Ben Laden et des siens ou de la persécution de toute bande terroriste comme s’il ne s’agissait que d’un groupe mafieux ou d’un syndicat du crime. Il faut tenir compte du fait qu’ils ont opéré dans un cadre « idéologique », pour dénoncer et stigmatiser nos comportements. Ce serait une erreur colossale de ne pas se rendre compte que cette mentalité radicale et meurtrière est née dans plusieurs pays arabo-musulmans qui jugent le monde occidental, et particulièrement les Etats-Unis, comme corrompu, hédoniste et impérialiste. C’est encore un problème de culture.
17. La polémique émane de cette atmosphère critique. La doctrine anti-occidentale se retrouve dans la religion, dans la politique, dans l’intellectualisme de ces pays. Depuis des années une opinion hostile aux occidentaux s’est développée, avec des contrevérités et des erreurs de perception, mais aussi des fondements. Il faut tenir compte de cette réalité politique et culturelle, pour la renverser et démontrer que les Européens ne sont ni l’un ni l’autre. Pour cela l’Europe doit faire son autocritique et réviser sa position politique. Nous pouvons inverser cet état d’esprit hostile, par des actes tangibles si nous voulons éviter l’apparition de nouvelles sources de haine et si nous voulons que Ben Laden reste une sinistre et ponctuelle page noire de l’histoire.
18. Pour éloigner la menace fanatique, il est indispensable de créer des conditions nouvelles par le dialogue et la coopération. Des changements importants peuvent être opérés dans les domaines économique et politique. Néanmoins, l’action culturelle, religieuse, éducative et informative restera décisive. De fait, nous ne pouvons escompter que grâce à ces actions ceux qui ont choisi la voie de la terreur renonceront à leurs idées terroristes. Il faut œuvrer dans tous les domaines pour défaire, par une action solidaire, ce climat dangereux qui les a amenés à se sentir les défenseurs d’une cause. Plutôt que de nous demander ce que le 11 septembre a changé, demandons-nous ce qu’il faut changer. Il semble évident qu’il ne suffit pas de procéder à des changements en l’Occident seulement, ils sont tout aussi indispensables dans le monde arabo-musulman.
L’approche européenne : une approche éthique?
19. Il y a deux ans la Commission de la culture, de la science et de l’éducation de l’Assemblée Parlementaire - de l’organisation paneuropéenne la plus ancienne et la plus large de l’Europe, particulièrement attachée aux droits de l’homme - a lancé une réflexion sur le rôle d’une telle institution dans les relations entre l’Europe et le sud de la Méditerranée. Le point de départ était clair : le Conseil de l’Europe, dans son ensemble, ne pouvait pas accepter ce clivage culturel, ni assister à la détérioration de la situation sans rien faire. Maintenant, plus que jamais, il faut explorer toutes les possibilités pour améliorer la situation.
20. Dans la mesure où nous croyons à l’universalité de l’espèce humaine, les peuples qui bénéficient d’un progrès considérable, se doivent d’être solidaires avec ceux qui en sont dépourvus. Il ne s’agit pas uniquement de progrès économique mais aussi, et surtout, de liberté et de démocratie. L’Europe ne doit, ni ne peut, négliger ce devoir moral, cette exigence éthique.
21. Pour des raisons morales, nous ne pouvons accepter une Europe impassible devant les guerres, les conflits, les tyrannies, les exploitations et les esclavages de notre temps, ni chez nous, ni dans le Sud, ni ailleurs. L’Europe ne peut déclarer imprescriptibles les Droits de l’homme et la proscription de leur violation, tel qu’elle le proclame systématiquement, si par ailleurs elle n’est pas disposée à les défendre pour tout le monde. Car l’image qu’elle donnerait serait celle du cynisme pur et simple. L’Europe a le devoir éthique d’apporter la paix, la prospérité, la culture (mais pas « sa » culture) et les droits des citoyens - qu’elle veut pour elle-même - et ainsi contribuer à la construction d’une société internationale plus juste, plus communicative et plus fraternelle, hors laquelle tout progrès humain sera toujours aléatoire. Dans cette perspective, l’Europe doit démontrer qu’elle souhaite vraiment la paix, la stabilité et le progrès global pour tous et que, pour y parvenir, elle est disposée à contribuer à une répartition plus équitable des richesses à l’échelle mondiale.
22. Nous devrions nous rappeler que, depuis le 15ème siècle, des pays européens avaient mené une politique d’expansion coloniale par laquelle ils avaient exploité presque toutes les parties du monde, souvent de façon expéditive et brutale. Cette colonisation s’était faite au nom de grandes valeurs morales (la religion, la civilisation, la culture, le progrès) qui étaient parfois appliquées avec violence et furent fréquemment niées par le comportement des colonisateurs. Il ne nous appartient pas de juger. Néanmoins, il faut tenir compte du fait que dans plusieurs endroits de la planète subsistent aujourd’hui des conflits, des guerres, des divisions, des affrontements et des haines qui remontent au temps de la colonisation ou de la décolonisation, cette dernière ayant été réalisée avec une absence notable de sensibilité, et ceci est un euphémisme.
23. Les pays européens ont une responsabilité dans divers conflits actuels: Proche-Orient, rive sud de la Méditerranée, Afrique sub-saharienne. C’est pourquoi nous devons aujourd’hui nous rapprocher de ces pays et contribuer à améliorer leur situation. Il est utopique de vouloir refaire l’Histoire, mais nous devons démontrer à ces pays que si l’étape coloniale fut une période d’exploitation, aujourd’hui l’attitude est tout autre.
24. Tous ces éléments critiques concernant le monde occidental et l’Europe, ne doivent pas cacher l’important effort de l’Europe vis-à-vis les pays du sud de la méditerranée. Les programmes européens de coopération, solidarité et aide au développement de ces pays constituent plus de la moitié de toute l’aide mondial. Ce n'est pas vrai que tous les pays européens sont des pays riches ; il y a de ce coté là beaucoup à se solidariser avec un certain nombre de pays du centre et de l’Est de l’Europe que soufrent d’importants problèmes économiques. La réalité ne peut pas être niée : l’Europe, et en particulier l’Union européenne est largement le premier contribuant au développement du sud de la Méditerranée. Cependant, on ne peut ignorer le fait, apparemment paradoxal, de la fermeture des marchés européens aux produits du sud de la Méditerranée.
25. Telle était notre réflexion de base. Retrouver les engagements auxquels nous a amenés notre Histoire et rappeler nos impératifs éthiques et moraux pour donner une nouvelle impulsion aux relations entre le Conseil de l’Europe et les pays du Sud de la Méditerranée. L’économie et la politique ne relèvent pas de notre Commission qui s’occupe de l’éducation, du patrimoine et des arts, de la science, de la jeunesse et du sport et des médias. Il est important de définir un cadre et des principes généraux afin de travailler concrètement dans notre champ d’action : la culture au sens large.
26. Depuis longtemps, la Commission a traité de sujets ayant trait aux relations culturelles entre l’Europe et les différents pays du Bassin méditerranéen. Il s’agit des recommandations sur «La religion et la démocratie», «L'histoire et l’apprentissage de l'histoire en Europe», «La coopération dans le Bassin méditerranéen», «La contribution juive à la culture européenne», «La tolérance religieuse», «La lutte contre le racisme, la xénophobie et l'intolérance», «La contribution de la civilisation islamique à la culture européenne», dans lesquelles nous avons fait des propositions à nos gouvernements mais qui, pour la plupart, n’ont pas été mises en oeuvre.
La situation au sud de la Méditerranée
27. Beaucoup de problèmes restent à régler au Sud. Les pays du sud de la Méditerranée doivent aussi faire leur autocritique. Leurs régimes doivent progresser dans beaucoup de domaines. Il existe un énorme écart entre pauvres et riches, peut être plus frappant qu’ailleurs, entre des familles qui vivent dans l’ostentation et le gaspillage et le reste de la population qui peine à survivre. Les élites politiques très souvent pactisent avec ceux qu’ils disent redouter (voir par exemple la coopération en matière militaire avec les Etats-Unis).
28. Il est préoccupant de voir des violations des droits de l’homme absolument inacceptables à notre époque. La situation de la femme dans certains pays arabes doit impérativement changer. Notre Assemblée s’est penchée à plusieurs reprises sur cet état de fait totalement incompatible avec notre conception de la dignité humaine et les droits de la personne.
29. Il y a aussi, comme on le sait, l’intégrisme religieux qui radicalise certains groupes de la société, en Europe et dans les pays du sud de la Méditerranée,. Cette attitude joue en faveur du dogmatisme irrationnel, du rejet de l’autre et crée de plus en plus d’obstacles à la compréhension et au dialogue. C’est là une réalité culturelle mais avec une transcendance politique évidente.
30. Les Nations Unies ont publié en juillet dernier, pour la première fois, un rapport sur le développement arabe. Préparé par des experts arabes et co-financé par la Ligue Arabe ce rapport est très critique de la situation. Malgré les immenses revenus du pétrole, l’ensemble des pays arabes a pris du retard par rapport au reste du monde. 15% des hommes et 30% des femmes sont toujours illettrés et la région a le plus bas « indicateur de liberté » au monde. D’après les auteurs du rapport cette situation est due à trois raisons principales : un déficit de libertés (manque de respect pour les Droits de l’homme, lourde bureaucratie, restrictions à l’initiative privée, à la société civile et aux médias), un déficit de participation des femmes (qui prive la région de la créativité et de la productivité de la moitié de ses citoyens) et, enfin, un déficit de connaissances et de compétences.
31. Plusieurs pays musulmans n’ont pas encore réussi à édifier une démocratie comme nous la comprenons en Europe, sans parler du pluralisme, de l’égalité des droits, de la liberté de religion, de pensée ou d’expression. Selon l’islamologue allemand R. Glagow c’est l’application rigoureuse des principes fondamentaux et immuables de l’Islam qui a provoqué la destruction de sa propre culture. Il appartient aux hommes politiques (et aux femmes) des pays du sud de la méditerranée de nous montrer que l’Islam n’est pas incompatible avec la démocratie et le progrès social.
32. Les experts, les scientifiques, les intellectuels européens trouvent facilement des positions communes avec leurs homologues du sud de la Méditerranée. Beaucoup d’hommes de culture au Sud sont des partenaires du dialogue et utilisent des critères identiques aux nôtres, qu’ils ont acquis dans les universités occidentales. Mais, à leur grand regret, ils ne peuvent pas parler au nom de leurs frères de foi, avec lesquels ils ont eux-mêmes des difficultés de compréhension.
33. Malgré cette situation au Sud il faut insister sur les possibilités réelles de changement. Il existe des interlocuteurs, soucieux d’établir un dialogue et d’évoluer en direction de la démocratie et les Droits de l’homme. Pour ce faire, nous comptons sur une importante partie de la population et des dirigeants disposés à mener ce changement.
34. Au Sud il n’existe pas d’interlocuteur multilatéral car, de Nasser à nos jours, tous les efforts pour bâtir des structures unitaires ont échoué. Nous pouvons établir des modalités de coopération avec la Ligue Arabe et l’Union du Maghreb Arabe, mais il faut reconnaître qu’il ne s’agit pas d’institutions politiques multilatérales comparables à la nôtre. Nous saluons l’institutionnalisation récente de l’Union Africaine, qui remplace l’archaïque et inefficace OUA, bien que nous ne sachions pas encore si cette organisation peut nous offrir quelque possibilité concrète de travail. Rien n’empêche, en tout cas d’essayer de développer une action multilatérale même si sa concrétisation au Sud doit se faire pays par pays.
Que faut-il faire ?
35. Notre approche est une approche multilatérale, de coopération entre le Conseil de l’Europe (et donc l’ensemble de ses 44 pays membres) et le sud de la Méditerranée. Ce qui n’exclue pas les actions bilatérales. Il faut cependant tenir compte de certaines réalités et tout d’abord de ce qu’on appellerait la « logique méditerranéenne » c’est-à-dire la nécessité de créer des instruments et de projets en prenant comme cadre le Bassin méditerranéen.
36. Le Conseil de l’Europe compte parmi ses membres des pays à forte tradition islamique (l’Albanie, l’Azerbaïdjan, la Bosnie-Herzégovine et la Turquie) – ce qui n’est pas le cas par exemple de l’Union Européenne – et cela le place dans une situation privilégiée dans ses relations avec le monde arabo-musulman.
37. La coopération culturelle n’est pas seulement un outil pour résoudre conflits et difficultés. Elle apporte un enrichissement durable, ouvre de nouvelles voies, apporte un patrimoine, représente une valeur en soi et une richesse structurelle. Nous nous proposons d’inscrire ce travail dans la durée, sans volonté purement opportuniste. La coopération culturelle avec les pays du sud de la Méditerranée peut véritablement contribuer à une plus grande interaction et connaissance entre cultures et sociétés, à la rupture de l’isolement et à la création d’une atmosphère nouvelle d’échange et de partage. Nous devons mettre fin à l’ignorance, source de confusion, de mystification et d’incompréhension.
38. De très nombreuses initiatives s’orientent en ce moment vers la Méditerranée et nous devons apporter notre soutien aux grandes institutions qui s’efforcent pour leur part de trouver des solutions aux problèmes qui nous préoccupent. En premier lieu à l’Union Européenne, qui organise une Conférence euro-méditerranéenne et gère les programmes MEDA dont nous devons évaluer la portée et les possibilités de coopération, à l’Alecso, à l’Isesco et, bien entendu, à l’Unesco. En ce qui concerne organisations non-gouvernementales il nous faut mentionner la Fondation européenne de la culture avec son programme sur la mémoire de la méditerranée et ses « points de rencontre en méditerranée » et la Fondation Roi Baudouin et son programme de sensibilisation au patrimoine culturel euro-méditerranéen.
Domaines pour la coopération
39. Certainement le domaine religieux est l’un des plus importants. Le problème le plus aigü est l’intégrisme, musulman ou chrétien. Cette attitude conduit au rejet de l’autre, considéré comme hérétique. Ceux qui ont une mentalité religieuse fondamentaliste identifient ceux qui sont différents comme un adversaire. Ils ressentent un danger et une menace permanente contre ce qui leur est sacré en face de mœurs, de mentalités et de croyances distinctes.
40. La méconnaissance de l’Islam en Europe et les réticences envers le Christianisme ou la laïcité au sud, sont les résultats de l’ignorance alimentée par un manque d’objectivité de l’information. Il faut rectifier les visions erronées de l’autre, encourager le dialogue religieux, l’œcuménisme, repenser l’enseignement des différentes croyances et des Eglises et revoir les manuels scolaires. Le monothéisme est né en Méditerranée ; c’est dans cette mer que se sont épanouies les religions du livre. Un respect et une compréhension mutuels sont possibles et nécessaires.
41. L’éducation et la formation sont à la base de la culture. C’est un vaste domaine pour collaborer. Pour instaurer connaissance et respect mutuels, il faut réviser nos systèmes éducatifs respectifs, car il existe une grande distance entre eux. Un premier pas doit être le renforcement de la lutte contre l’illettrisme au sud. Le Conseil de l’Europe peut offrir son expérience dans ce domaine, que ce soit pour les manuels scolaires, l’homologation des diplômes ou la formation professionnelle.
42. Les aspects éducateurs que mériteraient une coopération particulièrement étroite sont : l’interprétation de l’histoire ; l’apprentissage des langues, l’information sur les autres cultures, l’éducation des migrants, l’échange d’étudiants et de professeurs à partir du secondaire, la reconnaissance des diplômes universitaires, la possibilité de partager une université euro-arabe. L’ éducation est un secteur sensible qui devrait jeter les bases d’une relation nouvelle.
43. En ce qui concerne le patrimoine culturel, la conservation des sites archéologiques et la sauvegarde du patrimoine architectural sont des projets à réaliser en partenariat. L’héritage d’un passé prolongé et remarquable doit être mis en valeur.
44. Pour ce qui est de la culture au sens classique, plusieurs domaines de rencontres, de coopération et de partage sont possibles et souhaitables : dialogue entre intellectuels, créateurs et chercheurs dans ce qu’on appelle les « humanités »; organisation de rencontres ; création d’un réseau de contacts entre écrivains, artistes, communicateurs, leaders d’opinion, etc. ; Tous le domaine des arts - de la littérature à la musique, du théâtre au cinéma, de l’architecture à la peinture, de la cuisine au folklore – peuvent servir au rapprochement et à la découverte de l’autre.
45. La jeunesse est notre avenir. Si, à lavenir, nous souhaitons améliorer les relations avec les pays du sud et instaurer une situation plus positive et agréable, il est primordial de travailler avec les jeunes. Le secteur de la jeunesse du Conseil de l’Europe a déjà entrepris un dialogue euro-arabe de la jeunesse auquel notre commission a contribué. Cependant, le projet s’est enlisé dans le conflit israélo-palestinien, mais il pourrait repartir sur de nouvelles bases.
46. Il faudra aussi promouvoir le réseau entre les organisations de jeunesse. Ice qui nous intéresse c’est d’établir des contacts, et les ONG sont des instruments très efficaces pour créer des complicités et des engagements. Elles peuvent servir aussi àrégler les problèmes spécifiques des jeunes.
47. L’instrument qui pourrait ouvrir de nouvelles voies de coopération est sans doute le monde de l’Internet. Même si l’Europe a indiscutablement un avantage sur le sud de la Méditerranée dans ce domaine, c’est un outil qui permettra d’avancer très rapidement. Nous pouvons créer des espaces virtuels (mais réels) de communication, inconcevables jusqu’à présent.
48. Le sport, spectacle de masse par excellence, suivi avec passion, peut servir notre propos. Grâce à l’audiovisuel, les grands sportifs, les virtuoses du football, du tennis ou de la Formule 1 européens sont connus et suivis dans les pays du sud de la Méditerranée. De même, nous connaissons les puissants athlètes de cette zone privilégiée qui produit des jeunes doués pour les courses de fond. On se souvient encore des Jeux de la Méditerranée : un essai de mini olympiade du Bassin méditerranéen. Les premiers pas vers une coopération sportive ont été fait : en janvier dernier, le Maroc avait organisé à Marrakech un séminaire euro-méditerranéen sur la lutte contre le dopage et cet été, la Tunisie a demandé à accéder à la Convention européenne contre le dopage du Conseil de l’Europe. Par contre, il serait bon de réfléchir au conséquences parfois négatives d’initiatives telles que le rally automobile Paris-Dakar.
49. La recherche scientifique et technologique offre aussi des possibilités d’échanges. Nous savons que l’accès à la technologie permettrait au Sud d’améliorer sa situation économique. Les universités, mais aussi les entreprises et les laboratoires pourraient offrir des bonnes occasions de coopération, soutenues par une volonté politique. A leur tour, les grands projets européens (de l’Union Européenne) de recherche et de développement devraient permettre une participation des pays du sud.
50. Les moyens de communication, dont l’influence est formidable, sont essentiels pour l’amélioration du climat réciproque. Il serait souhaitable que les médias publics ou privés, et les journalistes oeuvrent en faveur du dialogue et des échanges. Il faut susciter des connivences entre les médias afin qu'il n’y ait pas de manipulation de l’information. Leurs dispositifs doivent calmer les esprits et faciliter les rapports entre le nord et le sud. Il ne s’agit pas d’interventionnisme ou de dirigisme, au contraire. Nous souhaitons voir partout un vrai pluralisme et une presse libre et faire en sorte que, par la formation professionnelle et la responsabilisation, les moyens de communication de masse et leurs professionnels aient comme priorité de positiver les relations avec nos voisins du Sud.
Premières étapes
(a) Le colloque de Majorque
51. Un premier pas a été fait à Palma de Majorque en octobre 2000 au cours d’un Colloque sur la culture et la coopération entre le Conseil de l’Europe et les pays méditerranéens non-membres, intitulé « La Méditerranée : complicité culturelle ? » Des idées ont été développées et, ce qui est plus important, un échange de vues a eu lieu avec des représentants des parlements de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie. Le compte-rendu de cette rencontre montre l’intérêt et la qualité des échanges entre des parlementaires du nord et du sud de la Méditerranée (AS/Cult (2000) 35).
52. Les conclusions du colloque de Majorque ont confirmé les besoins et les aspirations de tous et chacun et nous poussent à aller de l’avant. Des propositions de travail concrètes ont été faites qui devraient faire partie, entre autres, de notre recommandation:
- poursuivre les rencontres entre parlementaires des deux rives
- instaurer un dialogue dans le domaine de la tolérance religieuse
- reprendre le projet de création d’une université euro-arabe
- établir un dialogue et des contacts en vue d’une reconnaissance mutuelle des valeurs, des traditions et des cultures
- créer un système réciproque d’enseignement des langues européennes au Sud et de la langue arabe au Nord
- faire des efforts pour que les informations diffusées par les médias du Nord concernant le Sud et réciproquement, soient véridiques et soulignent les aspects positifs
- renforcer la coopération dans tous les domaines de la culture et de l’éducation
- mettre en place une coordination avec la corbeille sociale, culturelle et humaine émanant de la Déclaration de Barcelone
- promouvoir le dialogue et l’éducation interculturelle
- éliminer les stéréotypes dans l’éducation
- créer une politique de jumelages entre les collectivités locales de la région
- organiser des campagnes sur la tolérance et la compréhension religieuses
- favoriser des rencontres entre philosophes et théologiens ou responsables religieux
- favoriser l’adhésion des pays du Maghreb à certaines conventions culturelles du Conseil de l’Europe
- promouvoir des activités culturelles au niveau méditerranéen, comme la Conférence permanente de l’audiovisuel méditerranéen, la production et traduction de livres, des échanges musicaux et théâtraux
- faciliter l’établissement de réseaux des nouvelles technologies de la communication
- encourager la révision des manuels d’histoire pour éliminer toutes les formes de préjugés
- apporter le soutien aux différentes ONGs et institutions de la société civile qui travaillent dans ce domaine.
b) Le Colloque de Rabat
53. Un deuxième colloque, intitulé « La culture : points de rencontre », a eu lieu les 8 et 9 avril 2002, à la Chambre des Représentants du Maroc à Rabat. Etaient invités : des délégations des parlements de l’Algérie, de l’Egypte, de la Libye, du Maroc, de la Mauritanie et de la Tunisie (dont certaines étaient absentes) ; des experts originaires de ces pays et de pays du Conseil de l’Europe et des représentants d’organisations internationales. La rencontre s’est tenue à un moment de tension évidente due à l’aggravation de la crise au Proche-Orient.
54. La présence et les interventions de plusieurs ministres marocains et du Président du Parlement ont donné une portée nettement politique au colloque. La participation des experts invités a considérablement enrichi les débat et a permis une approche approfondie et concrète dans beaucoup de domaines. Notre rapporteur, M. Cherribi, a avancé des propositions complémentaires en guise de conclusion :
- réécrire une histoire de la Méditerranée sans contrevérités
- créer un observatoire de l’histoire en Méditerranée
- créer une Chaîne TV Euro-méditerranéenne
- créer un Festival Méditerranéen d’Art
- créer un Musée de la Méditerranée
- créer un Observatoire Méditerranéen de la paix
- promouvoir l’introduction de la Philosophie dans l’enseignement dans tous les pays de la Méditerranée
- le Conseil de l’Europe devrait prêter son expertise et toutes ses capacités pour aider à la construction d’un Maghreb plus uni, qui pourrait assumer les valeurs fondamentales du Conseil de l’Europe
- promouvoir des accords sur les migrations entre les pays de départ et d’arrivée et, pour ces derniers, assurer un véritable accueil religieux et culturel
- aider le développement du tourisme dans les pays du Sud
- élargir les programmes Erasmus et Tempus vers le Sud
- faciliter l’obtention de visas à des fins de coopération culturelle
- promouvoir le partenariat et la coopération pour une consolidation du dialogue entre cultures.
(c) Autres contacts
55. Pendant la session de l’Assemblée de septembre 2001, j’ai rencontré à Strasbourg une délégation parlementaire algérienne en visite au Conseil de l’Europe.
56. Une délégation de la République du Soudan, composée de MM. Mubarak Mohamed Ali Magzoub, Ministre de l’Education et de la Recherche Scientifique, Abdulla Ahmed Abddallaa, Conseiller du Président de la République, Ramon Vinals i Soler, Ambassadeur auprès de l’UE, Ali R. Mahmoud, Consultant, Comité du développement culturel Soudan - Conseil de l’Europe, Mahmoud Ramadan, Conseil pour l’amitié internationale des peuples et Kamal Eldin Alsayed, Cabinet de la présidence de la République, a participé à notre réunion de commission le 25 avril 2002.
57. Du 28 juin au premier juillet j’ai participé à la Conférence euro-méditerranéenne contre la pauvreté organisée par le Centre Nord-Sud et le Centre pour l’étude des pays en développement qui a eu lieu à Alexandrie. Profitant de mon séjour en Egypte, j’ai rencontré le Prof. Ahmed Sourour, Président de l’Assemblée du Peuple, le Prof. Hossan Badrawi, Président de la commission de l’éducation, M. Sami Mahran, Secrétaire Général du parlement, M. Gaber Al-Asfour, Secrétaire Général du Conseil supérieur de la culture, M. Chérif El Shoubashy, premier sous-secrétaire d’état au ministère de la culture et Mme Dhalyia Khanis, Chef du service culturel de la Ligue arabe. Tous mes interlocuteurs se sont montrés très intéressés par une coopération avec le Conseil de l’Europe, mais malgré cet intérêt les lettres que je leur aie envoyées à mon retour n’ont pas encore eu de suite.
58. La Commission de la culture, de la science, et de l’éducation a invité les ambassadeurs des six pays du sud de la méditerranée pour un échanges de vues pendant sa réunion du 30 octobre 2002. L’Algérie, l’Egypte, la Mauritanie et la Tunisie étaient représentées et ont contribué à un débat très animé. J’ai tenu compte dans le présent rapport des points de vue exprimés.
Conclusion et orientation
59. Nos lectures, nos rencontres, nos débats nous ont apporté un certain nombre de constatations. Tout d’abord celle d’un véritable et angoissant éloignement entre les mentalités et les sociétés européennes et celles du sud de la Méditerranée. Un éloignement qui est surtout culturel. Une distanciation erronée, regrettable et dangereuse mais réelle et profonde qu’il serait catastrophique de négliger et de ne pas en prendre la mesure. Elle devrait nous faire prendre la direction radicalement opposée, celle de l’approximation, de la coopération, des échanges, du partage.
60. Nous avons pu constater que certains éléments qui nous ont amenés à cette situation viennent du Nord : l’attitude occidentale, trop souvent encombrée d’un substrat colonialiste (et donc par la continuité d’une pratique d’exploitation économique, sous formes très différentes et sophistiquées) par un paternalisme excessif, parfois par une déconsidération et un mépris explicite ou implicite envers ces sociétés, et par une fausse conception trop généralisée de ce que sont les Arabes et l’Islam. Le résultat de cette attitude, prolongée dans le temps a créé énormément d’incompréhension et de méfiance au Sud.
61. En plus des effets pervers de cette perception des Européens, nous avons observé, au Sud, des défauts qui rendent possible une mentalité critique anti-occidentale aussi étendue. Dans les peuples du Nord de l’Afrique, beaucoup d'aspects favorisent l’éloignement : les divisions internes, les régimes non démocratiques, les politiques économiques pas toujours au service du peuple, les approches culturelles, les traditions ancestrales, les intégrismes théocratiques édictant les modes de vie et les conduites politiques, enfin, une conception négative du monde non musulman. Ce type de problèmes induit la méfiance, le rejet de ce qui est différent, étranger, occidental.
62. C’est un défi, bien sur, pour le Conseil de l’Europe, de trouver des formules et de les réaliser. Notre Organisation a une capacité estimable de dialogue avec les pays islamiques car elle des Etats membres qui ont une présence et une tradition islamique très forte. Il faut mettre à profit cette circonstance.
63. En grande partie, la mondialisation est un phénomène économique, mais je dirai que c’est surtout un phénomène de communication, d’information et donc, culturel. Nous pouvons nous servir de la globalisation comme un instrument du changement que nous prônons. C’est à partir de la communication, de l’information véridique et des échanges sincères que nous pourrons transformer l’actuelle atmosphère négative. L’ordinateur et la télévision peuvent devenir des outils très efficaces si nous avons la volonté politique de nous en servir.
64. Les possibilités de dialogue et coopération sont immenses et le projet de recommandation prouve que les projets existent. Il suffit de nous y pencher. Au-delà du strict rapport culturel entre le Conseil de l’Europe, il est évident qu'il serait positif et opportun de trouver des formules de rapprochement politique. Des pays comme les Etats-Unis, le Mexique ou le Canada, ont un statut d’observateurs dans nos institutions que nos proches voisins de la rive sud n’ont pas. Le moment est sans doute venu d’evaluer cette possibilité, en étudiant la modalité de présence et les conditions à remplir par ces pays.
65. Une autre possibilité de coopération est l’adhésion des pays du sud de la méditerranée aux conventions et aux accords partiels ouverts du Conseil de l’Europe. La grande majorité des conventions est ouverte aux états non-membres de l’Organisation, mais jusqu’à présent seulement le Maroc (partie à une convention) et la Tunisie (partie à deux conventions) en profitent. Il paraît souhaitable que tous ces pays soient encouragés à participer d’avantage en adhérant notamment au Centre Nord-Sud.
66. Voici les idées, les données et les analyses que nous avons retenues et développées. Tous ces éléments seront sans doute enrichis par les débats en commission et nous permettront présenter un projet de recommandation assez ambitieux et, je l’espère, à la mesure des exigences actuelles. Une série de propositions visant l’avenir, concrètes et audacieuses mais possibles, réalisables s'il y a la volonté politique. En tout cas, il nous semble qu’il vaut la peine d’essayer, de tenter d’avancer dans ce domaine de la culture. L’engagement est noble et pragmatique. Nous ne saurons refuser le choix de nous y lancer.
67. Nous avons réalisé ce travail avec conviction et enthousiasme. Nous pensons que la culture est un instrument précieux, porteur de valeurs et transcendant les esprits, capable d’ouvrir les portes fermées et d’établir des ponts. La culture apporte une valeur ajoutée politique qui devient très importante pour traverser la situation délicate que nous vivons.
68. Il n’y a pas de fatalité nous condamnant à vivre méfiants, séparés, dans l’incapacité de communiquer, confrontés les uns aux autres. Entre l’Europe tout entière et le sud de la Méditerranée existent des possibilités de relation, d´échange, d’enrichissement mutuel et d’amitié. C’est pourquoi, il faut en finir avec l’éloignement et le silence entre les cultures du Nord et du Sud et miser sur les affinités culturelles existantes. Les possibilités sont là. Le multilatéral permet une coopération culturelle très large. On peut créer un véritable réseau de coopération et changer rapidement nombre d’attitudes négatives à travers une information objective et en faisant preuve de respect mutuel et de bonne volonté. Il faut maintenant établir le dialogue, le consolider et le multiplier. Tel est le but de notre démarche.
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Commission chargée du rapport: commission de la culture, de la science et de l’éducation
Renvoi en commission: Doc. 8854, renvoi n° 2545 du 9.11.2000
Projets de résolution, recommandation et directive adoptés à l’unanimité par la commission le 30 octobre 2002
Members of the committee: MM. de Puig (Chairman), Saglam, Baronne Hooper MM. Prisacaru (Vice-Persons), Akhvlediani, Apostoli, Asciak, Bajrami, Banks (Alternate: Russell-Johnston), Barbieri, Berceanu, Berzinš, Billing, Braga, Mrs Castro, MM. Chaklein, Cherribi, Colombier, Mrs Cryer, MM. Cubreacov, Dalgaard, Mrs Damanaki, Mrs Delvaux-Stehres, Mrs Domingues, Mr Duka-Zólyomi, Mrs Fernández-Capel, MM. Gadzinowski, Galoyan, Gentil, Gierek (Alternate: Podgosrski), Mrs Glovacki-Bernardi, MM. Goris, Haraldsson, Hegyi, Higgins (Alternate: Mooney), Iannuzzi, Irmer, Mrs Isohookana-Asunmaa, MM. Jakic, Jarab, Kalkan, Mrs Katseli (Alternate: Skoularikis), Mrs Klaar, Mrs Kutraité Giedraitiené, MM. Lachat, Legendre, Lekberg, Lengagne, Libicki, Mrs Lucyga, MM. Maass, Malgieri (Alternate: Bianco), Marxer, Mrs Melandri, MM. Melnikov, Mestan, Mrs Milotinova, MM. Nigmatulin, O’Hara, Mrs Pintat Rossell, MM. Rakhansky, Rockenbauer, Rybak, Schellens, Mrs Schicker, MM. Schneider, Schweitzer, Seyidov, Shybko, Mrs Skarbøvik, MM. Sudarenkov, Theodorou, Vakilov, Valk, Wodarg, Yürür, Mrs Zaćiragić, Mrs Zafferini, ZZ… (Roumanie) (Alternate: Mr Ionescu).
N.B. Les noms des membres présents à la réunion sont en italiques
Chef du secrétariat: M. Grayson
Secrétaires de la commission : M. Ary, Mme Theophilova, M. Torcatoriu,