Recommandation 1589 (2003)[1]
Liberté dexpression
dans les médias en Europe
1. LAssemblée
parlementaire rappelle sa Recommandation 1506
(2001) sur la liberté dexpression et dinformation dans les médias en
Europe, et sa décision dexercer, par lintermédiaire du rapporteur
général sur les médias, des pressions morales et politiques sur les
gouvernements qui violent la liberté dexpression dans les médias, en
approfondissant cette question pays par pays.
2. Elle regrette que,
depuis ladoption de la Recommandation 1506,
de nombreux problèmes persistent et que dautres violations graves de la
liberté dexpression aient eu lieu en Europe et dans le reste du monde.
3. La violence continue dêtre
un moyen permettant dintimider les journalistes dinvestigation ou de
régler des comptes entre groupements politiques et économiques rivaux,
pour lesquels certains médias font office de mercenaires. Le nombre de
journalistes agressés, voire assassinés, dans la Fédération de Russie
est alarmant. Des violences ont aussi été signalées récemment en
Arménie, dans «lex-République yougoslave de Macédoine», en Géorgie,
en Ukraine et au Bélarus. En particulier, lAssemblée condamne avec
force lassassinat de Tigran Naghdalian, Président du Conseil public de laudiovisuel
dArménie. Il est inacceptable quaucun progrès notable nait été
fait dans les enquêtes relatives aux crimes commis précédemment, comme lassassinat
de Heorhiy Gongadze en Ukraine et la disparition de Dmitry Zavadsky au
Bélarus.
4. Il est également
inacceptable, dans une démocratie, que des journalistes soient envoyés en
prison pour leur travail, comme dans les cas de Mikola Markevich,
Paval Mazheika et Viktar Ivashkevich, au Bélarus, et de Grigory
Pasko, en Russie. Il continue dy avoir des poursuites pénales à lencontre
de journalistes en Turquie.
5. Dautres formes de
harcèlement juridique, comme les procès en diffamation ou les amendes
exagérément élevées qui conduisent les organes de presse au bord de la
disparition, continuent de proliférer dans plusieurs pays. De tels cas ont
été signalés récemment en Azerbaïdjan, au Bélarus, en Croatie, en
Russie et en Ukraine. Une douzaine de procès ont été intentés contre
Presspublica, léditeur de lun des principaux quotidiens polonais, Rzeczpospolita.
Lintimidation des médias prend aussi la forme de «descentes» de
police, de contrôles fiscaux et dautres formes de pressions
économiques.
6. En Ukraine, selon les
témoignages de nombreux journalistes et les conclusions dauditions
parlementaires sur la liberté dexpression et la censure, ladministration
présidentielle donne des instructions aux médias concernant la couverture
des principaux événements politiques.
7. Dans la plupart des pays
de la Communauté dEtats indépendants, la télévision nationale, qui
est la principale source dinformation pour la majorité de la population,
continue à être gérée par lEtat ou à être placée sous létroite
tutelle de lEtat. Il est regrettable, par exemple, que, malgré les
recommandations expresses du Conseil de lEurope aux autorités moldoves
et malgré des protestations de masse à Teleradio-Moldova au printemps
dernier, la loi relative à laudiovisuel, qui vient dêtre adoptée,
prévoie de nombreuses formes dingérence politique directe. Le même
problème se pose avec le projet de loi sur la télévision publique en
Azerbaïdjan.
8. Dans certains pays, il
est encore bien trop facile de remplacer les dirigeants des médias publics
au gré des caprices des autorités.
9. Les nouvelles
démocraties les plus avancées elles-mêmes se heurtent encore à des
difficultés pour garantir un service public de laudiovisuel
véritablement indépendant, et un juste équilibre entre le gouvernement et
lopposition.
10. Dans certains pays dEurope
de lOuest, les tribunaux continuent de violer le droit des journalistes
à protéger leurs sources dinformation, cela malgré la jurisprudence de
la Cour européenne des Droits de lHomme.
11. La législation
relative aux médias dans certains de ces pays est dépassée (par exemple
la loi française sur la presse date de 1881) et, bien que les dispositions
restrictives ne soient plus appliquées, elles offrent aux nouvelles
démocraties une bonne excuse pour refuser de démocratiser leur propre
législation relative aux médias.
12. En Italie, le conflit dintérêts
potentiel entre les fonctions politiques quexerce M. Berlusconi et
les intérêts privés de ce dernier dans léconomie et les médias
constitue une menace pour le pluralisme des médias si des mesures claires
de sauvegarde ne sont pas mises en place, et montre le mauvais exemple aux
jeunes démocraties.
13. La concentration des
médias est un problème grave sur tout le continent. Dans certains pays dEurope
centrale et orientale, cest maintenant à un tout petit nombre de
sociétés quappartient lessentiel de la presse écrite. Laccès à
la télévision numérique a aussi tendance à être extrêmement
concentré.
14. Les récents attentats
terroristes peuvent fournir un prétexte à linstauration de nouvelles
restrictions à la liberté dinformation, comme avec ladoption par la
Douma russe damendements à la législation relative aux médias et à la
loi relative à la lutte contre le terrorisme, que le Président Poutine, en
utilisant son droit de veto, a cependant demandé à être reformulés.
15. LAssemblée souligne
donc la nécessité pour le Conseil de lEurope, par lintermédiaire de
ses organes compétents, de continuer à suivre de très près létat de
la liberté dexpression et du pluralisme des médias sur tout le
continent, et de peser de tout son poids pour défendre activement ses
normes et principes fondamentaux, y compris le devoir des journalistes de
respecter les normes professionnelles déthique et de responsabilité.
16. Dans ce contexte, elle
demande au Comité des Ministres de rendre publics les résultats de sa
procédure de suivi dans le domaine de la liberté dexpression des
médias.
17. LAssemblée demande
également au Comité des Ministres dinviter instamment tous les Etats
européens, le cas échéant:
i. à veiller à ce
que des progrès notables soient réalisés dans les enquêtes relatives
aux assassinats de journalistes et à ce que les auteurs de ces crimes
soient sanctionnés;
ii. à libérer tous
les journalistes emprisonnés pour leurs activités professionnelles
légitimes et à supprimer la législation qui assujettit la liberté dexpression
des journalistes à des poursuites pénales;
iii. à mettre
immédiatement un terme à toutes les formes de harcèlements juridique et
économique des médias dissidents;
iv. à réviser leur
législation relative aux médias, conformément aux normes et aux
recommandations du Conseil de lEurope, et à veiller à ce quelle
soit dûment mise en uvre;
v. à réviser en
particulier leur législation relative à laudiovisuel et à la mettre
en uvre de façon à offrir un véritable service public;
vi. à abolir les
restrictions à la création et au fonctionnement de médias privés
diffusant des émissions dans des langues minoritaires;
vii. à incorporer
dans leur droit interne la jurisprudence de la Cour européenne des Droits
de lHomme dans le domaine de la liberté dexpression et à assurer
la formation appropriée des juges;
viii. à assurer la
pluralité du secteur des médias par des mesures appropriées, en
particulier en ce qui concerne laccès équitable aux plates-formes
radiophoniques et télévisuelles numériques, pour empêcher les
concentrations, et à tout faire pour que des mécanismes internationaux
pertinents soient adoptés à cet égard;
ix. à sabstenir
dadopter des restrictions inutiles à la libre circulation des
informations, sous couvert de lutte contre le terrorisme, tout en
respectant larticle 10, paragraphe 2, de la Convention européenne
des Droits de lHomme.
18. LAssemblée devrait
continuer à accorder une attention particulière à la liberté dexpression
dans les médias, dans tous les Etats européens. Elle estime quune
coopération internationale active est nécessaire pour réagir
immédiatement, lorsque des journalistes sont victimes de violences ou de
pressions.
[1].
Discussion par lAssemblée le 28 janvier 2003 (3e séance)
(voir Doc. 9640 rév,
rapport de la commission de la culture, de la science et de léducation,
rapporteur: Mme Isohookana-Asunmaa).
Texte adopté par lAssemblée
le 28 janvier 2003 (3e séance).
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