RECOMMANDATION 1239 (1994)1 relative à la situation de
l'ex-Yougoslavie sur le plan culturel
1.C'est avec incrédulité, indignation et une immense tristesse que l'Europe assiste
à l'écroulement de la civilisation et des valeurs européennes dans les régions de
l'ex-Yougoslavie actuellement touchées par les conflits qui se sont manifestés à la
suite de l'agression initiale des Serbes en Bosnie-Herzégovine et en Croatie.
2.Les pertes en vies humaines et les souffrances physiques et psychologiques des
populations concernées ont déjà attiré l'attention de la communauté mondiale et de
nombreuses organisations humanitaires.
3.L'Assemblée souhaite à présent également attirer l'attention sur les aspects
culturels de cette situation, trop facilement ignorés dans l'analyse politique du conflit
et dans le cadre d'une interprétation trop restrictive du rôle de l'aide humanitaire.
4.La dimension culturelle est toutefois exploitée sans relâche par les belligérants
qui s'en servent pour alimenter le conflit, comme cible de leurs interventions ou comme
arme. Dans une guerre présentée comme l'opposition entre catholiques, musulmans et
orthodoxes, le patrimoine religieux est délibérément profané ou détruit. Les médias
jouent sur ces divisions et les exacerbent, bien qu'ils soient étrangers à la lutte pour
le pouvoir qui se trouve au cur du conflit. La purification culturelle va de pair
avec la purification ethnique.
5.Le siège de Sarajevo et la destruction délibérée du Vieux-Pont de Mostar en
constituent des exemples particulièrement repoussants, représentant la négation même
de la possibilité de coexistence interculturelle que ces villes incarnaient. Cette
coexistence culturelle répond aux valeurs fondamentales du Conseil de l'Europe et de son
nouveau plan d'action en faveur de la tolérance.
6.La dimension culturelle et l'esprit de tolérance ne sont pas encore morts dans
l'ex-Yougoslavie et il convient de leur apporter d'urgence notre soutien.
Recommandations
7.L'Assemblée se félicite de la mission mise sur pied par l'Unesco pour toutes les
questions soulevées par la présente recommandation. Elle en attend avec intérêt la
phase opérationnelle et invite le Comité des Ministres à assurer une étroite
coordination de toute action du Conseil de l'Europe.
8.L'Assemblée recommande au Comité des Ministres de reconnaître que la dimension
culturelle doit faire l'objet d'une intervention internationale d'urgence dans
l'ex-Yougoslavie et de s'employer à faire en sorte qu'une action coordonnée soit
entreprise par le Conseil de l'Europe, les autres organismes internationaux compétents (y
compris l'Unesco) et les Etats membres.
9.Il est impératif que les organes intergouvernementaux présents dans cette région
(la Mission européenne de contrôle (ECMM), le Haut Commissariat des Nations Unies
pour les réfugiés (HCR) et la Force de protection des Nations Unies (Forpronu))
reconnaissent cette dimension culturelle et la prennent en compte. Le Comité des
Ministres devrait encourager, par les voies appropriées, ces différents organes
responsables du transport de matériel et de personnel à adjoindre des moyens
d'assistance d'ordre culturel au matériel et au personnel dont ils assurent
l'acheminement, et à veiller à ce que les gouvernements leur en fournissent les moyens.
L'ECMM, en particulier, devrait être encouragée à développer son rôle consistant à
exercer une surveillance (en coopération avec les autorités locales responsables des
monuments), à assurer la communication des informations dans ce domaine ainsi qu'à
prêter assistance aux missions d'enquête organisées dans le domaine culturel
(patrimoine et autres).
10.Il est également impératif que le Comité des Ministres étende la reconnaissance,
en tant que successeurs à la Convention culturelle européenne, à tous les Etats de
l'ex-Yougoslavie, sans exception. Une telle mesure est en effet nécessaire pour garantir
que ces Etats soient consultés comme il convient sur toutes les décisions et actions
susceptibles de les concerner dans les domaines couverts par la convention.
11.La troisième priorité consiste à renforcer les crédits consacrés à des actions
culturelles dans les zones affectées par le conflit. Cela ne doit pas être laissé à la
générosité des particuliers ou à l'initiative privée. Conformément à l'engagement
pris en faveur de la tolérance lors du Sommet de Vienne, le Comité des Ministres devrait
demander à la Commission européenne contre le racisme et l'intolérance d'élaborer des
projets concrets pour la promotion de la coexistence interculturelle dans
l'ex-Yougoslavie.
12.L'Assemblée recommande également au Comité des Ministres de prendre des mesures
plus spécifiques dans les domaines suivants:
Patrimoine culturel
13.Ce patrimoine n'est pas encore totalement détruit, mais il est en grande partie
endommagé. Il serait possible d'en assurer la protection temporaire, mais le matériel
fait défaut et une assistance est nécessaire pour l'évaluation des dommages et
l'élaboration de plans d'intervention prioritaires. Des mesures doivent être prises, en
particulier pour protéger les biens culturels meubles.
14.Il convient de dresser dès à présent des plans et de collecter des fonds pour la
reconstruction à plus vaste échelle, qui ne pourra être entreprise que lorsque les
combats se seront éloignés des zones touchées. La reconstruction devra alors débuter
là où elle est possible et souhaitable, comme c'est le cas à Vukovar, où l'exemple
d'initiatives privées dans d'autres régions pourrait être suivi.
15.Les Etats membres devraient fournir des experts chargés de contribuer à la
formation de spécialistes et à l'organisation des travaux de restauration menés par les
organes locaux et nationaux compétents.
16.Le plan d'action défini pour la Croatie et la Slovénie par le Comité du
patrimoine culturel du Conseil de la coopération culturelle (CDCC) devrait être étoffé
pour y inclure les aspects liés à l'aménagement du territoire, et il devrait être
étendu aux autres régions de l'ex-Yougoslavie.
17.Le Comité des Ministres devrait également créer une structure appropriée
chargée d'investigations sur la dispersion illégale des uvres d'art dont
l'ex-Yougoslavie a été spoliée au cours des conflits actuels.
18.Il devrait contribuer aux efforts internationaux entrepris pour reconstituer le
fonds de la Bibliothèque nationale et universitaire de Sarajevo, et fournir une aide à
son personnel administratif.
19.L'Assemblée attire l'attention du Comité des Ministres sur les rapports
d'information produits par la commission de la culture et de l'éducation au cours de
l'année écoulée. Elle est persuadée d'avoir fait uvre utile en suivant ainsi la
situation, mais demande que cette action soit dotée d'une base plus solide et plus
durable.
Médias indépendants
20.Une aide matérielle d'urgence est nécessaire à la survie des médias
indépendants: carburant pour générateurs, papier, cassettes vierges et autres
matériels destinés à la télévision, à la radio et à la presse écrite.
21.Il convient également d'accorder un soutien à certaines initiatives concrètes,
telles que l'organisation d'un réseau de correspondants indépendants dans l'ensemble de
cette zone (AIM) et le Centre de coordination de Ljubljana. Par les voies appropriées, le
Comité des Ministres devrait inviter les autorités des Nations Unies à fournir
l'infrastructure technique nécessaire aux médias pour une diffusion d'informations
indépendantes sous le contrôle de «Casques bleus des médias».
22.Le Comité des Ministres devrait accorder un soutien accru à de telles initiatives
et, de plus, encourager la Commission des Communautés européennes à étendre au reste
de l'ex-Yougoslavie, ainsi que l'a demandé le Parlement européen, le programme Phare
pour la démocratie, qui se limite pour l'instant aux médias indépendants de Slovénie.
23.Pour sa part, l'Assemblée devrait régulièrement envoyer des missions
d'observation parlementaires dans les zones de crise, accompagnées de journalistes
invités, pour assurer des rapports objectifs.
Education
24.Ce conflit prolongé a gravement entravé le fonctionnement du système éducatif
dans les régions concernées. Les écoles et les universités ont été endommagées, et
le personnel a besoin d'être remplacé ou recyclé. Il est toutefois essentiel pour les
enfants et les étudiants que la poursuite des cours soit assurée.
25.Les élèves et les étudiants déplacés hors des zones de combat sont quant à eux
confrontés à un autre problème. Dans la mesure du possible, ils devraient avoir la
possibilité de poursuivre leur scolarité ou leurs études dans les camps de réfugiés,
ou au moins dans les régions voisines où il est plus facile de leur dispenser un
enseignement dans leur langue maternelle.
26.Des programmes d'éducation à la paix et de promotion de la tolérance et de la
coexistence doivent être élaborés en collaboration avec les milieux locaux responsables
de l'éducation et avec des organisations telles que l'Unicef.
27.Par ailleurs, les gouvernements de tous les Etats membres devraient être invités
à aider les universités à accueillir des étudiants provenant des régions touchées
par les conflits et connaissant des langues étrangères. Cette aide devrait être d'ordre
à la fois financier et administratif.
28.Il conviendrait de faire preuve d'une certaine souplesse dans l'octroi du statut
d'étudiant réfugié ainsi que dans l'organisation de l'enseignement et de l'assistance
dans ce domaine, le retour dans la région d'origine une fois le conflit terminé
demeurant toutefois le principe de base.
29.L'Assemblée fait siennes les propositions adoptées par la Conférence permanente
des ministres européens de l'Education à Madrid en mars 1994 en ce qui concerne la
situation des élèves étudiants réfugiés ou déplacés dans l'ex-Yougoslavie.
30.Elle lance un appel au Comité des Ministres:
i.pour que ce dernier cherche, en collaboration avec l'Union européenne, l'Unicef et
l'Unesco, des moyens d'aider les enfants des écoles et de reconstruire les systèmes
d'enseignement dans l'ex-Yougoslavie;
ii.pour qu'il collabore avec les universités et les organismes non gouvernementaux
intéressés dans l'aide aux universités ainsi qu'aux étudiants réfugiés ou déplacés
de l'ex-Yougoslavie;
iii.pour qu'il encourage les Etats membres à approvisionner le compte spécial ouvert
auprès du Fonds culturel.
Arts et artistes
31.La vie culturelle se poursuit dans les pays touchés par les combats, et notamment
à Sarajevo, qui organise à nouveau son festival d'hiver. La communauté culturelle des
écrivains et artistes de toute l'Europe soutient cette initiative, de même d'ailleurs
que l'Assemblée. Le Comité des Ministres du Conseil de l'Europe devrait apporter son
soutien là où celui de l'Union européenne a si malheureusement fait défaut.
32.La création et le maintien de corridors culturels permettant aux artistes et à
leurs uvres de circuler entre les zones touchées et le reste du monde revêtent une
importance toute particulière.
33.Le Conseil de l'Europe, en coopération avec l'Unesco, devrait examiner la
possibilité de créer une fondation qui commanditerait des artistes de différentes
disciplines pour dépeindre le drame qui se déroule en ex-Yougoslavie.
Autres autorités
34.L'Assemblée demande au Comité des Ministres d'inviter les responsables des
différentes communautés religieuses touchées par ce conflit à exercer plus activement
des pressions en faveur de la paix, de la tolérance et de la compréhension
interculturelle.
35. L'Assemblée reconnaît l'importance de la solidarité européenne aux niveaux
local et régional. Elle se réjouit de l'action de la Conférence permanente des pouvoirs
locaux et régionaux de l'Europe à la suite de sa Résolution 251 (1993)
relative à l'action humanitaire et à l'aide à la démocratie locale en ex-Yougoslavie,
et demande au Comité des Ministres de fournir les moyens de renforcer la coordination de
ces actions dans le domaine culturel, et plus particulièrement par un jumelage des
dispositions prises.
Mise en uvre
36.Finalement, l'Assemblée demande au Comité des Ministres de lui faire rapport
régulièrement sur la mise en uvre de ces recommandations.
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1.Discussion par l'Assemblée le 14 avril 1994 (15e séance) (voir Doc.
6989, rapport de la commission de la culture et de l'éducation, rapporteur: Mme Fischer).
Texte adopté par l'Assemblée le 14 avril 1994 (15e séance).
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