DISCOURS DE MONSIEUR LLUÍS MARIA DE PUIG,
PRESIDENT DE L’ASSEMBLEE PARLEMENTAIRE DU CONSEIL DE L'EUROPE,
A LA MANIFESTATION SPECIALE SUR LE THEME « PROMOUVOIR LA TOLERANCE DANS L’ENSEMBLE
DU CONTINENT EUROPEEN »
(70E ANNIVERSAIRE
DE LA « NUIT DE CRISTAL »)
(Parlement européen, Bruxelles, 10 novembre 2008)
Excellences,
Mesdames et Messieurs,
Permettez-moi de vous dire combien je suis heureux de pouvoir, en ma qualité de président de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, prendre la parole devant vous à cette occasion.
Nous nous sommes réunis aujourd’hui pour nous souvenir du passé et, forts de l’expérience de ce passé, construire notre avenir.
Nous le faisons à l’occasion du 70e anniversaire de la « Kristallnacht », « La nuit de cristal » du 10 novembre 1938. Si nous sommes résolus à faire en sorte qu’un tel événement – et tout ce qu’il a entraîné, notamment l’Holocauste – ne puisse plus jamais se reproduire, alors, si nous y sommes fermement résolus, nous devons réfléchir aux enseignements qu’il nous faut en tirer et les appliquer à notre époque, ainsi qu’aux temps futurs.
Nos hôtes, le Parlement européen et le Congrès juif européen, ont voulu, je crois, souligner précisément cet aspect en consacrant cette manifestation spéciale à la promotion de la tolérance dans l’ensemble du continent européen.
L’Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe que je représente est bien placée pour ce qui est de diffuser nos valeurs et idéaux à travers l’Europe. Notre Organisation rassemble 47 Etats membres et a son siège à Strasbourg, ville symbole de la réconciliation entre deux pays, la France et l’Allemagne, dont la guerre avait fait des ennemis.
Depuis près de 60 ans – notre Organisation a été fondée en 1949 – le Conseil de l'Europe œuvre avec ses différents organes – son Comité des Ministres des affaires étrangères, son Congrès des pouvoirs locaux et régionaux, sa Cour européenne des droits de l'homme et de nombreuses autres instances qui ont été créées en son sein – à la promotion de la démocratie, des droits de l'homme et de la primauté du droit dans toute l’Europe. En d’autres termes, « Promouvoir la tolérance dans l’ensemble du continent européen », c’est précisément ce que nous avons fait toutes ces années. J’ajouterai que le Conseil de l'Europe et son Assemblée parlementaire coopèrent étroitement avec l’Union européenne pour mener à bien cette mission, en y associant de près son Parlement européen et le Président Pöttering lui-même.
Nous aurions pu croire, après la fin de la guerre froide, que les affrontements et les tensions entre les nations et en leur sein appartenaient au passé. Nous nous rendons compte à présent que les « vieux démons » ressurgissent souvent sous de nouvelles formes.
Le nationalisme exacerbé, l’intolérance religieuse et politique, les actes terroristes, la persécution ethnique et même le nettoyage ethnique, avec son cortège de guerres et affrontements horribles. Il nous suffit de citer les balkans : Bosnie, Kosovo, Chetchénie, Ossétie du Sud, et j’en passe. C’était l’horreur qui revenait. Nous devions réagir face à cette barbarie et nous l’avons fait.
Je pourrais mentionner les nombreuses réalisations du Conseil de l'Europe, à savoir les conventions, les résolutions, les recommandations, les campagnes, mais ce serait au risque de vous voir lever les yeux au ciel en espérant que j’en aurais bientôt fini. Je me bornerai donc à mentionner quatre mots que je trouve fantastiques, les mots d’un slogan employé par le Conseil de l'Europe dans sa campagne européenne de la jeunesse de 1995 pour célébrer le cinquantenaire de la fin de la seconde guerre mondiale.
« Tous différents, tous égaux », tel était tout simplement le slogan. « Tous différents, tous égaux » ; je pense que cette formule, pourtant lapidaire, est riche de contenus et exprime bien ce que nous voulons dire en luttant contre l’intolérance. Si nous reconnaissons que nous sommes tous différents, que les différences constituent une richesse pour nous tous, mais qu’au fond, nous sommes bel et bien égaux, alors nous pourrons, j’en suis sûr, surmonter nombre des problèmes d’intolérance qui assaillent notre continent.
Nous avons, à l’évidence, assez de défis à relever : l’hostilité entre certains groupes ethniques ; la discrimination, telle que celle dont souffre la population rom ou les immigrés ; le nettoyage ethnique dont nous avons connu, au début des années 90, des exemples d’une ampleur que nous n’aurions jamais cru possible de nouveau ; et maintenant, nous voyons apparaître des groupes néofascistes, voire néonazis, qui font l’apologie de la pureté nationale ou « ethnique ». Et nous voyons les négationistes encore proclamer leur postulats antisémites avec une agressivité provocatrice et inquiétante.
Si nous examinons à présent notre époque, nous constatons que sévit une crise financière mondiale qui risque de devenir une crise économique s’étendant à la totalité de notre continent. Tout comme nous devons trouver ensemble les moyens de surmonter cette crise en coopérant étroitement et en faisant preuve d’innovation, nous devons être conscients que c’est précisément dans les situations économiques difficiles que la tolérance est le plus durement mise à l’épreuve. Il suffit de voir les conséquences de la grande dépression des années 30 pour comprendre le danger qui nous guette.
Toutefois, le message que je veux vous transmettre, c’est que tous ces problèmes ne doivent pas nous décourager mais plutôt nous inciter à lutter plus vigoureusement encore pour préserver la tolérance et la compréhension mutuelles.
J’aperçois, à ce stade, une source d’inspiration qui nous vient non pas du continent européen mais plutôt des Etats-Unis. Indépendamment de toute considération politique, j’estime qu’en choisissant, pour la première fois dans l’histoire du pays, à une écrasante majorité, un président qui n’est pas blanc, le sénateur Barack Obama, le peuple américain a adressé au vieux continent un message extrêmement stimulant et porteur d’espoirs.
Les Etats-Unis, qui ont eu leur part d’intolérance raciale, ont montré qu’ils savaient surmonter les préjugés et reconnaître les compétences personnelles d’un candidat et ne pas tenir compte de sa couleur de peau.
Aussi, venant 60 ans après la « Nuit de cristal » et l’adoption de la législation nazie interdisant à tout Allemand d’épouser une personne noire, ce choix est-il le meilleur refus possible de la doctrine nazie et un encouragement pour l’Europe à surmonter sa propre intolérance passée et présente.
En 1936, lorsque Jesse Owens, l’athlète américain, a remporté la médaille d’or aux Jeux olympiques dans l’épreuve du 100 mètres, Hitler a quitté son siège dans le stade de Berlin pour éviter d’avoir à lui serrer la main. En revanche, lorsque Barack Obama s’est rendu à Berlin l’été dernier, 200 000 Berlinois enthousiastes sont venus l’acclamer. Voilà la différence, le temps et l’histoire passés ont bien marqué notre présent et présagent un avenir plein d’espoir.
« Tous différents, tous égaux ». Excellences, chers amis, nous avons encore du chemin à faire mais nous en avons déjà parcouru un bon bout. La Nuit de Cristal est une grande erreur de l’histoire mais va rester aussi gravée dans notre mémoire pour ne jamais être oubliée. Pour garder à l’esprit à quel point les êtres humains peuvent devenir des êtres inhumains.
Je vous remercie de votre attention.