ALLOCUTION DE MONSIEUR LLUÍS MARIA DE PUIG,
PRESIDENT DE L’ASSEMBLEE PARLEMENTAIRE DU CONSEIL DE L’EUROPE,
DANS LE CADRE DE LA MANIFESTATION INTITULEE « PROMOUVOIR LA TOLERANCE SUR L’ENSEMBLE DU CONTINENT EUROPEEN » ORGANISEE
A
L’OCCASION DU 70E ANNIVERSAIRE DE LA « NUIT DE CRISTAL »
(Le Plaza Theatre, Bruxelles, 10 novembre 2008)
Excellences,
Mesdames et Messieurs,
Cet après-midi, alors que j’écoutais avec une grande émotion les différents discours, des mots me revenaient sans cesse à l’esprit : « plus jamais ça ! ».
L’espace d’un moment, j’ai été transporté dans les rues de Berlin par cette nuit tragique du 9 novembre 1938 que fut la Nuit de cristal.
A la clarté des synagogues, écoles et boutiques en flammes, j’ai vu l’horreur se dessiner sur les visages d’innocents – des hommes, des femmes et des enfants – assassinés ou chassés de chez eux en ayant à peine le temps de rassembler quelques affaires avant d’être envoyés vers des destinations inconnues d’où peu reviendraient. J’ai vu le déracinement d’un peuple entier, porteur d’une civilisation plusieurs fois millénaire, sa destruction délibérée.
Je suis historien de métier et je me suis approché de ce cruel épisode de l’histoire qui a bouleversé le jeune étudiant que j’étais. Je n’étais pas naïf, je connaissais un peu l’histoire des Juifs et ce moment le plus difficile. Je viens de Girone, ville importante dans l’histoire d’Israël comme vous le savez, où en septembre 1391, s’était produit un pogrome, c'est-à-dire tous les Juifs ont été tués. De plus, en 1492, il y eu l’expulsion des Juifs d’Espagne, donc je connaissais assez bien la tragédie de l’histoire juive, mais les événements en Allemagne et ailleurs dans les années 30 et 40 m’ont profondément touché.
La Nuit de cristal s’inscrivait dans un projet, celui d’Hitler et de ses partisans, au pouvoir depuis 1933, qui ont exercé un droit de vie et de mort sur les Juifs d’Europe mais aussi sur les Roms, les homosexuels et quiconque manifestait des convictions politiques différentes des leurs. La guerre et la paix dépendaient entièrement de leur volonté, comme la décision d’attaquer et d’asservir un pays ou de l’épargner en attendant le moment propice.
Il y a un lien direct entre la prise de pouvoir d’Hitler en 1933 et la nuit de cristal, et entre cette nuit et la tristement célèbre conférence de Wannsee de 1942 au cours de laquelle les dignitaires nazis ont mis au point un plan global et détaillé, pays occupé par pays occupé, de mise en œuvre de la « solution finale », l’Holocauste. Allait suivre la construction des camps de concentration, la déportation de millions de victimes et, bientôt, leur extermination systématique.
Pendant tout ce temps, le monde n’a pas réagi. Ailleurs, beaucoup de gens ne savaient pas et peut-être certains ne voulaient-ils pas savoir. On pourrait tenter de défendre le monde en disant qu’il était tout simplement trop occupé à endiguer le déferlement nazi pour s’intéresser vraiment à ce qui se passait en Allemagne et dans les zones occupées.
Enfin, après les années d’horreur, le temps est venu de la libération des camps de concentration, en 1945, et les noms de Dachau, Buchenwald ou Treblinka, pour n’en citer que quelques-uns, ont été gravés dans notre mémoire collective.
C’est aussi en tant qu’historien qu’en tant qu’homme politique, que je m’indigne et me révolte contre le négationisme des néo-nazis ou du Président de l’Iran, dont la formulation manipulatrice de l’histoire est aberrante, porteuse de haine et d’arrière-pensées clairement bellicistes contre les juifs.
A la fin de la guerre, en 1945, s’est affirmée la détermination de tous les hommes de bonne volonté de reconstruire le monde, de ne jamais laisser se reproduire les mêmes atrocités.
L’une des premières manifestations de cette volonté, après la création de l’organisation des Nations unies en 1945, fut la création du Conseil de l’Europe en 1949 par dix Etats. L’une de ses toutes premières initiatives fut d’élaborer sa Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, qui a été ouverte à la signature en 1950 et est entrée en vigueur en 1953.
La Convention s’apparente dans sa rédaction presque à de la poésie, peut-être parce qu’elle a été rédigée si tôt après le cauchemar de la guerre, à un moment où les souvenirs étaient encore douloureux et où les objectifs à atteindre faisaient l’unanimité.
La Convention constitue désormais un rempart international, juridiquement applicable, contre les horreurs comme la Nuit de cristal et celles qui allaient lui succéder : droit à la vie, interdiction de la torture, abolition de l’esclavage et du travail forcé, droit à la liberté et à la sécurité, droit à un procès équitable, droit au respect de la vie privée et de la vie de famille, liberté de pensée, de conscience et de religion, liberté d’expression, liberté de réunion et d’association, interdiction des discriminations, et bien d’autres droits et libertés dont certains ont été consacrés depuis par les 13 protocoles de la Convention.
Excellences, Mesdames et Messieurs, si je m’attarde si longuement sur la Convention, c’est que j’ai l’honneur de représenter ici l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe – l’organe qui a pris l’initiative, il y a près de 60 ans, d’élaborer la Convention puis toute une gamme d’instruments juridiques trop nombreux pour être cités. Comme le Comité des Ministres, le Commissaire aux droits de l’homme, la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance, le Comité européen pour la prévention de la torture et bien d’autres organes du Conseil de l’Europe, l’Assemblée a défendu avec ardeur la démocratie européenne, les droits de l’homme et l’état de droit.
Cela étant, nous sommes bien conscients que la tolérance ne se réduit pas à sa dimension juridique. C’est la tête qui décide si la main doit ou non saisir une arme. C’est pourquoi, au Conseil de l’Europe, nous avons énormément misé sur l’éducation et la culture, en particulier sur l’enseignement de l’histoire et la promotion du dialogue interculturel. L’Assemblée parlementaire a adopté un rapport dédié à la contribution de la culture juive à la culture européenne.
Les campagnes de l’Organisation telles que « différents, tous égaux » ou la nouvelle campagne intitulée « Dites non à la discrimination » représentent bien notre conviction qu’il faut changer les esprits pour changer les cœurs et les mentalités.
D’ailleurs, je suis heureux de pouvoir annoncer que la plupart des pays signataires de la Convention culturelle européenne ont à présent fixé – chacun compte tenu de son histoire nationale – une date pour organiser dans les écoles une Journée de la mémoire de l’Holocauste et de la prévention des crimes contre l’humanité.
Beaucoup de manifestations ont lieu ces jours-ci dans le cadre de la célébration de la Journée internationale contre le fascisme et l’antisémitisme et de la Journée internationale de la tolérance. Une réunion des ministres européens de l’Education s’est tenue à Nuremberg et à Dachau la semaine dernière sur le thème « Enseigner la mémoire pour vivre dans une Europe de liberté et de droit ». Un nouveau partenariat est né aujourd’hui entre le Conseil de l’Europe et la Task Force pour la coopération internationale sur l’éducation, le souvenir et la recherche sur l’Holocauste. Les 10 et 11 novembre, le Forum de Lisbonne se penchera sur le principe d’universalité des droits de l’homme et sa mise en œuvre aux niveaux international et régional.
Enfin, le Conseil de l’Europe organise cette semaine une conférence sur les droits de l’homme dans les sociétés culturellement diverses.
A ce jour, le Conseil de l’Europe compte 47 Etats membres, de l’Islande à l’ouest à la Russie à l’est, de la Norvège au nord à Malte au sud.
Mais attention : il ne s’agit pas là simplement de la géographie mais d’un projet politique extrêmement ambitieux, celui d’apprendre à vivre ensemble.
Nous avons certes fait du chemin, mais pas assez. J’en reviens aux horribles images de maisons incendiées et de vies humaines brisées que j’ai évoquées tout à l’heure. Où les avons-nous revues depuis ? Il n’est pas nécessaire d’aller jusqu’au Rwanda ou en Irak. Il y a eu, en Europe, Srebrenica, la Tchétchénie ou, plus récemment, les événements en Géorgie.
Et même, sans quitter sa ville ou parfois sa rue, on peut voir des cimetières profanés, des foyers d’immigrés incendiés, des défilés néonazis dans les rues, des incitations au racisme et à la xénophobie par des hommes politiques s’exprimant dans les médias et au parlement… L’intolérance et le racisme sont perceptibles dans notre vie quotidienne et, malgré nos efforts, nous finissons souvent par les considérer comme des éléments inévitables, ordinaires qui font partie de notre vie quotidienne, mais qui sont minoritaires et qui ne valent même pas la peine que l’on s’en préoccupe.
Pour moi, c’est là qu’est le danger. Les pires atrocités se produisent quand personne n’y fait attention. Et elles peuvent se reproduire parce qu’elles résultent toujours d’une tactique vieille comme le monde qu’utilisent encore non seulement les idéologies mais aussi parfois les Etats : c’est la tactique qui consiste à faire porter aux « autres » la responsabilité de nos propres problèmes et à les faire payer pour cela.
Elle restera d’actualité tant que nous ne nous rendrons pas compte que nous sommes « les autres » et que « les autres », c’est nous.
L’Europe a traversé de nombreuses épreuves depuis sa création. Ensemble, nous avons surmonté bien des dangers qui menaçaient les valeurs que nous défendons, mais soyons sûrs d’une chose, ces dangers réapparaîtront. Il serait vain de s’imaginer que l’on puisse vaincre définitivement les forces du mal et de l’obscurantisme. A peine peut-on les maintenir à distance, comme le jour repousse la nuit, mais les ténèbres reviennent dès que la lumière baisse.
C’est pourquoi nous devons tous défendre sans faillir l’esprit des lumières et nous donner pour mission de lutter contre les tentatives intolérantes comme le racisme et la xénophobie, toujours prêtes à resurgir. Nous ne devons jamais abandonner le combat pour la démocratie, les droits de l’homme et l’état de droit – seul moyen d’empêcher les atrocités de se reproduire.
Dans cette perspective, n’oublions jamais la Nuit de cristal et le message qu’elle nous laisse pour toujours : « plus jamais ça ! »
Je vous remercie de votre attention.