Comment « gérer » les images d’actes terroristes, les messages qui les accompagnent et les appels à la haine ? Peut-on imaginer une régulation des médias alors que les terroristes savent de mieux en mieux mettre en scène leurs actions, utiliser de manière sophistiquée les images et les nouvelles technologies? Voilà quelles étaient les questions à l’ordre du jour de l'Audition sur "Médias et terrorisme" organisée à Paris le 18 mars par la Commission de la culture, de la science et de l'éduaction de l'APCE.
Parmi les journalistes participants figuraient Timur Aliev, responsable de rédaction du journal ''Société tchétchène'' (l'un des seuls journaux tchétchènes indépendants, basé en Ingouchie), Francisco Gor, éditoraliste à ''El Pais'' (Madrid), Georges Malbrunot, journaliste au ''Figaro'' (Paris), Vit Pohanka, journaliste à la Radio tchèque (Prague), Mohamed Krichen, présentateur TV et membre du conseil de rédaction de la chaîne de télévision arabe ''Al-Jazeera'' (Qatar) et Stephen Whittle, contrôleur de la politique éditoriale de la ''BBC'' (Londres).
L’un des problèmes les plus importants qui a été souligné lors de ce colloque, c’est que les terroristes savent très bien utiliser la « dramaturgie » propre au fonctionnement des médias, notamment audiovisuels. « Le public est habitué aux images de violence, donc il faut de plus en plus de violence spectaculaire pour impressionner le public. Savoir imposer une image marquante, c’est avoir gagné une bataille. Nous sommes dans une logique d’escalade », a souligné Jo Groebel, président de l’Institut des médias de Düsseldorf. En outre, avec Internet et l’explosion des « médias informels » (les « blogs »), n’importe quelle image peut faire le tour du monde en quelques minutes et avoir un impact considérable sur l’opinion.
Le « village global » cher à MacLuhan étant dépourvu de véritable « police globale », le débat a permis de réfléchir à différentes solutions toutes imparfaites, toutes insatisfaisantes, permettant de combiner des objectifs et des valeurs fondamentaux et souvent contradictoires: « sauver des vies, préserver les libertés, lutter contre le terrorisme, préserver l’essentiel de nos valeurs », comme l’a rappelé le sénateur français Jacques Legendre, président de la Commission de la Culture de l’APCE. L’idéal serait de pouvoir aboutir à « un surcroît de démocratie face au défi terroriste » (Jacques Legendre), alors que depuis le 11 septembre 2001, « l’érosion de la liberté d’expression est patente, avec des milliers de documents publics qui ne sont plus accessibles, une application de plus en plus stricte du secret d’Etat et une autocensure grandissante des médias », comme l’a souligné Agnès Callamard, de l’ONG « Article 19 » (Londres).
L’enjeu, évidemment, c’est de trouver un « équilibre entre la lutte contre le terrorisme et la liberté de l’information », comme l’a rappelé Josef Jarab, sénateur libéral tchèque et responsable du rapport de la Commission de la Culture de l’APCE sur « médias et terrorisme », dont le texte devrait être présenté avant la session de juin 2005 de l’APCE. Mais comment y parvenir ?
Une chose paraît sûre : « les médias ne peuvent pas être mis au service d’une guerre contre le terrorisme » (G.Malbrunot), et même le concept d’« autorégulation » des médias n’est pas simple à manier (« l’autorégulation peut glisser subrepticement vers l’autocensure », selon A.Callamard).
Face aux actes terroristes, faut-il limiter la couverture médiatique (une position défendue par le journaliste tchèque Vit Pohanka, ancien otage d’un groupe terroriste en Irak) ou bien au contraire multiplier les images au risque de « trop en faire » ? « Impossible de minimiser les faits », selon Stephen Whittle (BBC). Timur Aliev explique par ailleurs que « la censure exercée sur les médias en Russie n’empêche pas que les actions terroristes aient lieu ». Mohamed Krichen (Al Jazeera), ajoute : « quand on diffuse une cassette de Ben Laden, on nous le reproche, quand on ne diffuse pas les documents que nous avons, on nous le reproche aussi ».
« Impossible d’avoir une position tranchée », a souligné Georges Malbrunot, journaliste au « Figaro » et ancien otage en Irak. Tirant les leçons de son expérience (quatre mois de captivité avec son collègue journaliste Christian Chesnot aux mains de terroristes irakiens entre août et décembre 2004), Malbrunot souligne que « les nouveaux moyens de communication permettent de réduire certains risques. Le trafic d’emails entre nos ravisseurs et les autorités françaises a été déterminant pour nous. Cette partie de « ping-pong » a été essentielle pour sauver nos vies, car il n’y a rien de pire qu’une absence de dialogue. Il faut à tout prix éviter que les otages flottent dans le vide ».
Francisco Gor (El Pais) s’est fait l’écho de certaines critiques, en Espagne, contre la façon dont les médias espagnols ont couvert l’attentat du 11 mars 2004 à Madrid : « il est important de respecter le droit des disparus à l’intimité, de ne pas montrer les corps de manière choquante, ne pas exploiter le drame. Le sensationnalisme médiatique est à proscrire dans ce domaine ».
L’exemple du Conseil supérieur de l’audiovisuel, en France (dont a parlé Sylvie Genevoix, membre du CSA), montre aussi comment les pouvoirs publics d’un pays démocratique peuvent contrôler les images qui sont diffusées sur son territoire. Le CSA exerce sa vigilance par un système de conventions avec les télévisions et les radios. Or la France se trouve concernée au premier chef par le contrôle des chaînes extra-communautaires dans la mesure où s'y trouve installé l'opérateur satellitaire Eutelsat. Cet opérateur dispose d'un ensemble de satellites qui diffusent sur toute l'Europe de très nombreuses chaînes extra-communautaires. A la demande du CSA une procédure nouvelle a été introduite en juillet 2004. Le CSA peut désormais saisir le Conseil d'Etat afin qu'il soit ordonné à un opérateur satellitaire (en pratique, Eutelsat) de faire cesser ou de suspendre la diffusion d'une chaîne relevant de sa compétence et qui transgresserait certains principes fondamentaux, communs à l'ensemble des Etats membres de l'Union européenne (sauvegarde de l'ordre public, protection de l'enfance et de l'adolescence, refus de toute incitation à la haine ou à la violence).
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