Recommandation 1713 (2005)1
Contrôle démocratique du secteur
de la sécurité dans les Etats membres
1. LAssemblée parlementaire
constate que ces dernières années, du fait de la montée du terrorisme et
de la criminalité, les sociétés européennes ressentent un plus grand besoin
de sécurité.
2. Les rôles et les attributions
des corps et forces veillant à la sécurité sont multiples. Au plan intérieur,
ils sont chargés de maintenir lordre public, de préserver la sécurité de
lEtat, des personnes et des biens, de protéger les institutions et
les procédures démocratiques, et dassurer la cohabitation pacifique
de populations différentes.
3. Au plan extérieur, outre
assurer la défense nationale, le secteur de la sécurité doit être coordonné au
niveau international dans des cadres bilatéraux ou multilatéraux. Ses forces
peuvent aussi participer à des actions concertées ou conjointes dans le cadre
de dispositifs de défense collective et/ou à des missions internationales
de maintien de la paix, en vue de la prévention ou du règlement de conflits
ou de la reconstruction après conflit.
4. Certaines menaces actuelles
pour la sécurité, comme la criminalité internationale organisée, le terrorisme
international et la prolifération des armes, affectent de plus en plus la
sécurité intérieure et extérieure, et nécessitent donc une réponse de la
part des services de sécurité, avec, autant que possible, une coordination
et une supervision européennes. Chacune de ces tâches doit être reflétée
dans les attributions et les mandats des différentes composantes du système
de sécurité dun pays.
5. Il y a une nécessité déquilibre
entre notre conception de la liberté et notre besoin de sécurité. Dès lors
se pose la question de savoir jusquoù les garanties de sécurité dans
une société peuvent entraîner des restrictions des libertés fondamentales.
6. Laction des gouvernements
doit être légale, mais aussi légitime. Par conséquent, un contrôle démocratique
simpose, dont la composante essentielle doit être parlementaire. Le
pouvoir judiciaire à son tour joue un rôle capital puisquil sanctionne
les abus dans lusage de procédures exceptionnelles présentant un risque
pour les droits de lhomme. Les organisations internationales jouent
aussi un rôle croissant dans lorientation des politiques et lharmonisation
des règles.
7. Le contrôle démocratique
met en jeu un ensemble doutils spécifiques visant à assurer la responsabilité et
la transparence politiques du secteur de la sécurité. Ces instruments comprennent
des principes constitutionnels, des règles juridiques et des dispositions
institutionnelles et opérationnelles, ainsi que des actions plus générales
visant à établir de bonnes relations entre les différentes composantes du
secteur de la sécurité, dune part, et les pouvoirs politiques (exécutif,
législatif et judiciaire) et les représentants de la société civile (ONG,
médias, partis politiques, etc.), dautre part.
8. Le Conseil de lEurope
sinquiète face à certaines pratiques, notamment dans la lutte contre
le terrorisme, telles que lincarcération indéfinie détrangers
sans inculpation précise ni accès à un tribunal indépendant, le traitement
dégradant au cours des interrogatoires, linterception des communications
privées sans que les intéressés en soient par la suite informés, lextradition
vers des pays susceptibles dappliquer la peine de mort ou la torture,
la détention et les agressions au nom du militantisme politique ou religieux,
pratiques qui vont à lencontre de la Convention européenne des Droits
de lHomme (STE no 5) et des protocoles y afférents, de la
Convention européenne pour la prévention de la torture et des peines ou traitements
inhumains ou dégradants (STE no 126), et de la Décision-cadre
du Conseil de lUnion européenne.
9. Le besoin de sécurité amène
souvent les gouvernements à établir des procédures exceptionnelles. Ces procédures
doivent être réellement exceptionnelles, car aucun Etat ne peut renoncer
au principe de légalité, même dans des situations extrêmes. Dans tous les
cas, des garanties établies par la loi doivent empêcher lusage abusif
des procédures spéciales.
10. LAssemblée, consciente
que le bon fonctionnement de la démocratie et le respect des droits de lhomme
sont la préoccupation primordiale du Conseil de lEurope, recommande
au Comité des Ministres délaborer et dadopter à destination des
gouvernements des lignes directrices énonçant les règles politiques, les
normes et les orientations pratiques nécessaires pour appliquer un principe
du contrôle démocratique du secteur de la sécurité dans les Etats membres
en sinspirant des principes ci-dessous.
i. Services de renseignements
a.
Le fonctionnement
de ces services doit reposer sur une législation claire et adéquate, surveillée
par le pouvoir judiciaire.
b.
Chaque parlement devrait disposer dune commission spécialisée qui
fonctionne correctement. Le contrôle des «mandats» des services de renseignements
et de leurs budgets est une condition minimale.
c.
Le recours à des
procédures exceptionnelles par ces services doit être défini par la loi
dans des limites précises de durée.
d.
Les services de renseignements ne doivent en aucun cas être politisés afin
quils puissent faire rapport aux responsables politiques avec objectivité,
impartialité et professionnalisme. Les limites imposées aux droits civils
et politiques du personnel des services de sécurité doivent être déterminées
par la loi.
e.
Le Comité des Ministres
du Conseil de lEurope est invité à adopter un code européen déthique
des services de renseignements (selon le modèle du Code européen déthique
de la police adopté par le Conseil de lEurope).
f.
Léquilibre
délicat entre la confidentialité et lobligation de rendre des comptes
peut être dans une certaine mesure maîtrisé par le principe de transparence
retardée, cest-à-dire par une déclassification du matériel confidentiel
au bout dune durée fixée par le législateur.
g.
Enfin, le parlement
doit être informé périodiquement des changements qui peuvent intervenir
dans la politique générale du renseignement.
ii. Police
a.
Il faut créer dans chaque Etat un cadre juridique spécifique assurant le
fonctionnement et le contrôle dune police démocratique. Sa crédibilité dépendra
de sa professionnalisation ainsi que de lintégration des règles de
la démocratie et du respect scrupuleux des droits de lhomme dans
son fonctionnement.
b.
Compte tenu de la différence de mandats et de compétences, il importe que
la législation établisse une distinction entre services de sécurité et
de renseignements, dune part, et forces de lordre, dautre
part.
c.
La police doit préserver sa neutralité et ne pas être soumise aux influences
politiques. Elle doit faire preuve de transparence aussi pour inspirer
confiance à la population et coopérer avec elle.
d.
Le personnel doit recevoir une formation qui englobe les principes humanitaires,
les garanties constitutionnelles ainsi que celles qui découlent des codes éthiques édictés
par des organisations internationales telles que les Nations Unies, le
Conseil de lEurope et lOrganisation pour la sécurité et la
coopération en Europe (OSCE).
e.
La législation dans ce domaine doit tenir compte des avancées des technologies
modernes et de la cybercriminalité, et être mise à jour régulièrement.
f.
La police doit
respecter le principe de la proportionnalité dans la répression, en particulier
pendant les manifestations publiques qui présentent un risque de dégénérer.
iii. Gestion des frontières
a.
Avec la montée
du terrorisme et de la criminalité, ce secteur doit être soumis à un contrôle
démocratique renforcé et à une coopération internationale accrue. Il faut
une législation claire à cet égard pour éviter la corruption, la discrimination
et lusage excessif de la force.
b.
Le principe de
la libre circulation des personnes ne doit pas subir de restrictions injustifiées.
Cependant, nos frontières doivent être préservées de la criminalité économique,
de la traite dêtres humains, du trafic de drogue et de la contrebande
darmes. Lappréciation par les autorités de lEtat de lexistence
dune menace pour lordre public et la sécurité, et donc le recours
excessif à la clause de sauvegarde des frontières, ne doit pas sétendre
aux groupes ou aux personnes dont la présence est indésirable pour des
raisons uniquement idéologiques ou politiques.
c.
La sécurité aux frontières doit être organisée selon une structure centralisée,
hiérarchique et comportant des règles clairement définies. La formation
des agents et leurs conditions de travail et de vie doivent être de nature à les
mettre à labri des pressions de la criminalité organisée et de la
corruption.
iv. Défense
a.
La sécurité nationale est la mission première des forces armées. Cette
fonction fondamentale ne doit pas être diluée par des tâches auxiliaires
dont seraient investies les forces armées, sauf dans des cas exceptionnels.
b.
Limportance croissante accordée à la coopération internationale et
aux missions de maintien de la paix à létranger ne doit pas avoir
de conséquence négative sur le rôle du parlement dans le processus de décision.
La légitimité démocratique doit prévaloir sur le secret.
c.
Sur le plan européen, il sagit déviter toute régression au
regard de lacquis démocratique de lAssemblée de lUnion
de lEurope occidentale grâce à lintroduction dun système
de consultation collective des parlements nationaux dans le domaine de
la sécurité et de la défense.
d.
A cet égard, il conviendrait que les parlements nationaux continuent dêtre
dotés dune instance interparlementaire à laquelle lexécutif
européen compétent fasse rapport et avec laquelle il tienne un dialogue
institutionnel régulier sur tous les aspects de la sécurité et de la défense
européennes.
e.
Le déploiement de troupes à létranger doit se faire dans le respect
de la Charte des Nations Unies, du droit international et du droit international
humanitaire. La conduite des troupes doit relever de la juridiction de
la Cour pénale internationale de La Haye.
v. Sécurité nationale et démocratie
a.
Sur un plan général, la hiérarchie des valeurs dans une société démocratique
doit être respectée dans la détermination des politiques de sécurité nationale.
Ce secteur, qui est traditionnellement opaque, doit absolument être soumis
aux institutions et procédures démocratiques.
b.
Les mesures dexception, quel que soit le domaine, doivent être supervisées
par les parlements et ne doivent pas constituer un obstacle grave à lexercice
des droits constitutionnels fondamentaux.
c.
Les Etats membres devraient sassurer dune représentation raisonnable
des femmes au sein des divers secteurs de la sécurité, à tous les échelons,
y compris aux ministères de la défense et dans les délégations nationales
auprès des instances internationales de sécurité.
d.
La liberté de la presse et des médias audiovisuels doit être préservée,
dans les lois et dans la pratique, et les restrictions imposées dans les
cas de force majeure ne doivent pas impliquer de violation des principes
internationaux des droits fondamentaux.
e.
Lactivité des sociétés privées exerçant dans le domaine du renseignement
ou de la sécurité doit être réglementée par la loi et des dispositifs de
contrôle spéciaux doivent être mis en place, de préférence au niveau européen.
Ce cadre réglementaire doit comprendre des dispositions relatives au contrôle
parlementaire, aux mécanismes de suivi, aux modalités de délivrance des
autorisations et aux moyens détablir des exigences minimales sappliquant à lexercice
de lactivité de ces sociétés.
1.
Discussion
par lAssemblée le
23 juin 2005 (23
e séance) (voir
Doc.
10567, rapport de la commission
des questions politiques, rapporteur: M. de Puig).
Texte adopté par lAssemblée
le 23 juin 2005 (23
e séance).