Recommandation 1355 (1998)1
Lutte contre lexclusion sociale et renforcement de la
cohésion sociale en Europe
1. Profondément préoccupée par les graves problèmes sociaux qui se posent dans tous
les Etats membres et par le risque dexplosion sociale qui en découle,
lAssemblée constate que le chômage persistant, la pauvreté et lensemble des
manifestations de lexclusion sociale qui touchent un nombre croissant
dindividus et de familles menacent la cohésion sociale des Etats européens.
2. Dans les pays dEurope centrale et orientale, la transition vers
léconomie de marché, avec son cortège de restructurations économiques,
sest accompagnée de la disparition des politiques sociales communistes. Les
situations sociales dramatiques qui en ont résulté sont à lheure actuelle
insurmontables en raison de linsuffisance et de linadéquation des
infrastructures sanitaire et sociale, et de linexistence de législations
adéquates.
3. Dans les pays de lEurope occidentale, on assiste au déclin et à la remise en
cause des politiques de protection sociale, avec pour corollaire un désengagement massif
de lEtat.
4. Lapproche traditionnelle de la pauvreté se borne à considérer les pauvres
comme ceux qui occupent le ou les degrés inférieurs en termes de distribution des
revenus. LAssemblée parlementaire a souligné dans sa Recommandation 1196 (1992),
relative à lextrême pauvreté et à lexclusion sociale: vers des ressources
minimales garanties, que "lextrême pauvreté recouvre les cas où les
intéressés nont pas la possibilité de vivre et délever des enfants dans
des conditions considérées comme décentes", et quelle constitue une cause
dexclusion de la vie sociale normale.
5. Si la pauvreté a trait à une insuffisance ou à une inégalité des ressources
matérielles, lexclusion sociale, quant à elle, va au-delà de la participation à
la société par la consommation et englobe linsuffisance, linégalité, voire
labsence totale de participation à la vie sociale, économique, politique et
culturelle. Lexclusion va de lisolement social à la rupture totale avec la
société.
6. Toutefois, ce sont bien certains groupes particuliers qui sont les victimes de la
pauvreté, laquelle entraîne une proportion considérable de jeunes adultes, de femmes,
denfants, de personnes âgées, de familles monoparentales, de familles nombreuses,
de réfugiés et de demandeurs dasile, mais aussi de personnes appartenant aux
minorités ethniques, comme les Tsiganes, vers lexclusion sociale.
7. La pauvreté et lexclusion ne doivent pas être le prix à payer pour la
croissance et le bien-être économiques. Aujourdhui, lexclusion sociale
nest plus un problème marginal en Europe, où elle constitue une réalité
douloureuse et dramatique pour des millions de personnes.
8. Lexclusion sociale non seulement porte atteinte à la dignité de la personne
humaine et constitue un déni de ses droits fondamentaux, mais, liée à
linstabilité sociale et économique, et à laggravation des inégalités,
elle induit également des phénomènes de marginalisation, de repli sur soi, ou des
réactions de violence, créant ainsi les conditions dune fragilisation des
fondements démocratiques de nos sociétés.
9. Elle remet clairement en question les principes qui sous-tendent les politiques et
les structures actuelles de sécurité et de protection sociales, et souligne leur
inadaptation.
10. LAssemblée, se référant expressément à sa Recommandation 1196, constate
que les préoccupations qui étaient alors les siennes sont malheureusement toujours
dactualité.
11. Elle rappelle également sa Recommandation 1290 (1996) relative au suivi du Sommet
de Copenhague sur le développement social, laquelle énonçait les engagements pris à
cette occasion par les chefs dEtat et de gouvernement déradiquer la pauvreté
par des actions au niveau national et par la coopération internationale, de réaliser
lintégration sociale et la participation de tous à la société, et de promouvoir
laccès de tous à léducation et aux soins de santé.
12. Parce que la paix sociale et la restauration du dialogue social sont des conditions
nécessaires à la stabilité démocratique de lEurope, il est aujourdhui
urgent dinsuffler un nouvel élan à la lutte contre lexclusion, et de relever
le défi du renforcement de la cohésion sociale.
13. En particulier, la cohésion sociale implique de promouvoir lEurope des
droits sociaux, lesquels sont, au même titre que les droits civils et politiques, des
droits fondamentaux de lhomme.
14. LAssemblée souscrit pleinement aux termes du communiqué final adopté par
les participants au Colloque sur la cohésion sociale, organisé conjointement par la
commission des questions sociales, de la santé et de la famille, et le Conseil national
de la République slovaque, qui a eu lieu à Bratislava les 16 et 17 septembre 1997, et
appelle de ses vux lavènement dun "meilleur Etat", qui serait
fondé sur une société plus juste et un nouveau contrat social.
15. Le renforcement de la cohésion sociale, parce quil met en avant le respect
de la dignité humaine et de lintégrité de la personne, et permet de restaurer le
lien social entre lindividu et la communauté, constitue la meilleure réponse au
drame de lexclusion qui frappe des dizaines de millions dEuropéens. Face aux
bouleversements de nos sociétés et aux risques dexplosion sociale, la
préservation des équilibres sociaux, élément essentiel de la sécurité démocratique
en Europe, passe par la restauration de la confiance et de la tolérance sociale.
16. LAssemblée se félicite des décisions prises par les chefs dEtat et
de gouvernement lors du 2e Sommet, qui a eu lieu à Strasbourg les 10 et 11 octobre 1997,
visant à réaffirmer la dimension sociale du Conseil de lEurope, et notamment de ce
que la cohésion sociale constitue désormais une des exigences primordiales de
lEurope élargie, comme un complément indispensable de la promotion des droits de
lhomme et de la dignité humaine. Elle constate que le Conseil de lEurope est
la seule organisation paneuropéenne qui puisse proposer effectivement à tous les pays du
continent les mesures indispensables pour relever le défi du renforcement de la cohésion
sociale en Europe, comme facteur de la stabilité démocratique du continent.
17. En conséquence, elle encourage la promotion des instruments clés de la cohésion
sociale en Europe, en particulier la Charte sociale européenne, la Charte sociale
révisée, et le Code européen de sécurité sociale, auprès des Etats qui nen
sont pas encore parties.
18. Ainsi quelle le soulignait dans sa Recommandation 1304 (1996) relative à
lavenir de la politique sociale, il est indispensable de mettre parallèlement en
uvre des politiques de lemploi actives, lemploi jouant un rôle
primordial comme facteur dintégration. Toutefois, la croissance économique et le
progrès technologique constituent des conditions certes nécessaires mais non suffisantes
au renforcement de la cohésion sociale.
19. En conséquence, lAssemblée recommande au Comité des Ministres
dinviter les gouvernements des Etats membres à agir et à prendre les mesures
suivantes:
i. donner aux droits sociaux la même priorité que celle accordée aux droits de
lhomme;
ii. réformer prioritairement les politiques sociales existantes, en les fondant sur le
principe de la solidarité, avec pour objectif de répartir laide aux plus démunis
de façon plus efficace, plus ciblée et plus équilibrée, et de les protéger de façon
plus effective contre lexclusion sociale;
iii. promouvoir des politiques de prévention de la pauvreté, en ciblant les groupes
concernés en fonction des facteurs de risque;
iv. renforcer les politiques de réinsertion des personnes marginalisées ou exclues,
basées sur le principe de la contractualisation, ce par la formation professionnelle,
lalphabétisation, lacquisition ou la mise à niveau des connaissances,
permettant de leur redonner le sentiment de leur utilité sociale;
v. améliorer le processus de participation et le dialogue civil, conditions sine qua
non de linsertion sociale et de la citoyenneté;
vi. définir rapidement et en commun des politiques efficaces de lutte contre le
chômage.
20. Plus spécifiquement, lAssemblée recommande au Comité des Ministres
dencourager les gouvernements des Etats membres:
i. dans le domaine de lurbanisme et du logement:
a. à renforcer la protection juridique des locataires et des sous-locataires victimes
de la pauvreté;
b. à mettre en place un système de prise en charge partielle de leurs loyers, ainsi
que des charges locatives élémentaires;
c. à stimuler loffre de logements à loyers modérés et à développer des
programmes de construction et de réhabilitation de logements sociaux;
d. à adopter des politiques durbanisme qui empêchent la formation des ghettos
et la violence;
ii. dans le domaine de léducation et de la formation:
a. à mettre en uvre des actions positives pour aider les pauvres et les exclus
à combler leurs handicaps éducatifs;
b. à promouvoir des programmes de formation continue pour les chômeurs, quel que soit
leur âge;
iii. dans le domaine de la santé:
a. à prévoir un suivi médical gratuit des pauvres, afin de renforcer la prévention
des maladies graves;
b. à combattre les maladies pathologiques chez les pauvres, par des programmes de
soins médicaux spécifiques;
iv. dans le domaine juridique:
a. à prévoir un système daide judiciaire gratuite pour les pauvres,
b. à mettre en place des cellules de conseil juridique aux exclus qui en ont un besoin
immédiat, par exemple les sans-abri ou les chômeurs.
21. LAssemblée exprime son entier soutien au projet "Dignité humaine et
exclusion sociale", lancé en 1995, qui a permis dattirer lattention des
gouvernements sur les problèmes dexclusion et dévaluer précisément
létendue du phénomène. Elle entend être étroitement associée à la
préparation et à la tenue de la conférence détape, qui aura lieu à Helsinki en
mai 1998, et invite dores et déjà le Comité des Ministres à la poursuite du
projet.
22. LAssemblée invite en outre le Comité des Ministres à créer un
observatoire de la cohésion sociale en Europe, qui pourrait être constitué sur la base
dun accord partiel du Conseil de lEurope, et aurait pour fonction de collecter
des informations et des statistiques sur létat de la pauvreté et de
lexclusion dans les Etats parties, et délaborer à leur demande ou à celle
des comités directeurs ou de lAssemblée parlementaire toute expertise sur des
questions ayant trait à la cohésion sociale, ainsi que tout avis sur les politiques
nationales et européennes de promotion de la cohésion sociale. LAssemblée prend
note de linvitation du Gouvernement turc daccueillir lobservatoire de la
cohésion sociale en Europe à Istanbul.
23. LAssemblée se félicite de la décision du Comité des Ministres de lancer
une campagne sur "linterdépendance et la solidarité mondiales: lEurope
contre la pauvreté et lexclusion", et espère que la campagne saura tirer
profit de la vaste expérience acquise par le Conseil de lEurope en la matière, en
particulier avec le projet "Dignité humaine et exclusion sociale". Elle demande
au Comité des Ministres dassocier des représentants des commissions compétentes
de lAssemblée à cette campagne dès la phase préparatoire.
24. Enfin, lAssemblée, attentive à la redéfinition des finalités et des
méthodes de travail du Conseil de lEurope dans le domaine social, actuellement en
cours, invite le Comité des Ministres à concrétiser les décisions prises lors du 2e
Sommet des chefs dEtat et de gouvernement, et à la tenir informée de létat
des travaux visant au renforcement des activités liées à la cohésion sociale, y
compris les restructurations correspondantes au sein du Secrétariat.
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1. Discussion par lAssemblée le 28 janvier 1998 (5e séance)
(voir Doc. 7981, rapport de la commission des questions sociales, de la santé et de la
famille, rapporteur: M. Hegyi).
Texte adopté par lAssemblée le 28 janvier 1998 (5e séance).
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