'Démocratie piratée'

Dans son discours d’ouverture de l’audition sur « Démocratie piratée ? Comment répondre? », le rapporteur de l’APCE, Frithjof Schmidt (Allemagne, SOC), a souligné que « Internet n'est pas seulement un lieu de démocratie et de débat ouvert, mais aussi un lieu où s’expriment des opinions clairement criminelles, où des discours sont délibérément manipulés à travers l’emploi masqué de robots sociaux, où la diffusion, en toute connaissance de cause, de canulars se fait largement, où les attaques informatiques de grande ampleur se multiplient et où les données des citoyens et citoyennes font l’objet de négociations avant d’être utilisées à des fins de manipulation ».

L’audition était organisée à Paris le 11 septembre par la Commission des questions politiques de l’APCE, avec la participation du Professeur Divina Frau-Meigs, sociologue et chercheur sur les médias à l’Université Sorbonne Nouvelle à Paris, ainsi que de Ben Scott, membre du Conseil de direction du cercle de réflexion Stiftung Neue Verantwortung et anciennement coordinateur du conseil politique sur la technologie et l’innovation pour la campagne électorale d’Hillary Clinton en 2016.

Des tentatives ont été faites pour influencer les processus de formation de l’opinion et, en conséquence, dans les Etats démocratiques, les processus décisionnaires, ce qui fait peser un risque élevé de déstabilisation des institutions politiques, comme en ont convenu les participants, qui ont souligné qu’il est grand temps que les Etats assument une plus grande responsabilité à l’égard d’Internet et s’attellent à renforcer le principe de la responsabilisation de la part des sociétés des médias sociaux.

Pour le Professeur Frau-Meigs, le marché européen est au moins partiellement responsable puisqu’il n’a pas été à même de créer un équivalent européen de Facebook ou de promouvoir un moteur de recherche européen. Quotidiennement, selon elle, la majorité d’entre nous utilisons des outils façonnés par des valeurs américaines, comme Google, auxquels ne s’applique aucune de nos règles européennes portant par exemple sur les obligations fiscales, les contraintes publicitaires, les obligations de service public, le droit anti-trust etc. « Nous devons créer un nouveau paradigme qui corresponde à l’idée que nous nous faisons de la valeur en Europe et nous devons construire une résilience sociétale au moyen du contrôle des faits (le « fact-checking »), de l’intégrité de l’information et de l'éducation aux médias » a-t-elle déclaré, recommandant la création d’une institution européenne chargée des désordres de l’information et de la citoyenneté numérique.

Ben Scott a averti que la menace la plus grave à l’encontre de la démocratie ne vient pas de l’extérieur, mais bel et bien de l’intérieur. Les produits des médias sociaux peuvent servir à segmenter les audiences simplement en renforçant les biais existants avec des messages politiques clivants sur des questions telles que la race, les migrations et la religion, et peuvent amplifier des mouvements politiques dans un pays donné. Dans le même temps, selon lui, il devient toujours plus simple de rendre des points de vue extrêmes crédibles dans des pans de plus en plus grands de la société. « Cette combinaison toxique n’est pas seulement une réalité aux Etats-Unis, elle sévit également en Europe et menace gravement la démocratie », a-t-il dit, prônant une initiative du secteur public pour une « Charte pour la démocratie numérique », ajoutant que la sécurité des élections est à l’évidence l’une des questions les plus pressantes si nous voulons faire en sorte que la défiance du public ne devienne pas une menace existentielle ».

Il est également prioritaire d’assurer la protection contre des contenus illégaux – tels que les discours de haine – sans mettre en danger la liberté d’expression. Pour le rapporteur Schmidt, la tendance narrative sur le web et dans les médias sociaux, ainsi que les changements qui ont affecté le rôle de l’information sur ces supports, doivent absolument être pris en compte dans les conventions internationales régissant les activités numériques.

Au nombre d’autres aspects sur lesquels une Charte pour la démocratie numérique devrait se concentrer, selon les experts, figurent la fonction de suivi par le développement d’outils pour que la société civile comprenne mieux les « résultats de recherches en ligne », la transparence – autrement dit les sites web utilisés par des robots devraient être labellisés comme tels, la responsabilité sociale pour la prise de décision automatisée, la transparence des ressources et, plus important, l'éducation aux médias.

De fait, le “cocooning”, autrement dit la tendance de groupes d’individus connectés à rester entre soi et à ne suivre que les “news”, vraies ou fausses, qui vont dans le sens de leur point de vue, combiné à un manque d'éducation aux médias, sont des problèmes à traiter d’urgence, selon les conclusions des participants. Même ceux qui sont « nés avec le numérique » ont des seuils très bas d’acceptation de sources qu’ils estiment fiables, et se sont révélés incapables de porter un jugement éclairé sur leur crédibilité.

Enfin, les experts ont expliqué le fonctionnement du modèle économique actuel d’Internet et des médias sociaux, qui encourage la diffusion de fausses informations et ce faisant, menace les démocraties représentatives.

Le marketing numérique visant, en bref, à transmettre le message le mieux à même de vendre un produit/une idée etc. démystifie nos comportements, capte notre attention et au fil du temps fait de nous des acheteurs/suiveurs qui ne remettent rien en question. Il a été expliqué aux participants que des publicités qui exacerbent la peur et l’indignation sur des sujets tels que la religion, les migrants etc. peuvent tirer avantage des algorithmes d’apprentissage machine de Google et Facebook, qui balaient des volumes considérables de données et procèdent à des tests sur des multitudes de messages politiques pour déterminer le meilleur moyen de trouver et toucher un public.

Les intérêts économiques des annonceurs et des sociétés des médias sociaux étant pour l’essentiel alignés, ces dernières doivent réfléchir à la manière de séparer les objectifs qu’elles partagent implicitement avec des acteurs de la désinformation. Les experts et personnalités politiques devraient donc prôner des limites aux volumes considérables de données dont disposent un secteur publicitaire en ligne dominé par les médias sociaux et les sociétés de plateforme sur Internet. Ils devraient faire appliquer des réformes globales en matière de respect de la vie privée et sensibiliser davantage le grand public à la manière dont les données sont recueillies et utilisées. A long terme, les changements politiques seront déclenchés par une chute des recettes du secteur publicitaire et du nombre de suiveurs.