Doc. 10670 rév. (fr uniquement)

22 septembre 2005

Femmes et religion en Europe

Rapport

Commission sur l’égalité des chances pour les femmes et les hommes

Rapporteuse: Mme Rosmarie Zapfl-Helbling, Suisse, Groupe du Parti populaire européen

Résumé

La religion continue de jouer un rôle important dans la vie de nombreuses femmes européennes. D’ailleurs, qu’elles soient croyantes ou non, la plupart des femmes sont affectées d’une manière ou d’une autre par la position des différentes religions à l’égard des femmes, directement ou par le biais de leur influence traditionnelle sur la société ou l’État. Cette influence est rarement inoffensive : les droits des femmes sont souvent restreints ou bafoués au nom de la religion.

Toutes les femmes vivant dans des Etats membres du Conseil de l'Europe ont droit à l’égalité et à la dignité dans tous les domaines de la vie. La liberté de religion ne peut pas être acceptée comme un prétexte pour justifier les violations des droits des femmes, qu’elles soient flagrantes ou subtiles, légales ou illégales, pratiquées avec ou sans le consentement théorique des victimes – les femmes.

Il incombe aux Etats membres du Conseil de l'Europe de protéger les femmes contre les violations de leurs droits au nom de la religion, et de promouvoir et pleinement mettre en œuvre l’égalité entre les sexes. Les Etats ne doivent accepter aucun relativisme culturel ou religieux en matière de droits fondamentaux des femmes.

L’Assemblée parlementaire devrait donc exhorter les Etats membres du Conseil de l'Europe à prendre les mesures nécessaires pour protéger pleinement toutes les femmes vivant sur leur territoire contre toute violation de leurs droits fondée sur ou attribuée à la religion et à prendre position contre les violations des droits fondamentaux des femmes justifiées par le relativisme religieux ou culturel partout dans le monde.

I.       Projet de résolution

1.        La religion continue de jouer un rôle important dans la vie de nombreuses femmes européennes. D’ailleurs, qu’elles soient croyantes ou non, la plupart des femmes sont affectées d’une manière ou d’une autre par la position des différentes religions à l’égard des femmes, directement ou par le biais de leur influence traditionnelle sur la société ou l’État.

2.        Cette influence est rarement inoffensive : les droits des femmes sont souvent restreints ou bafoués au nom de la religion. Alors que la plupart des religions enseigne l’égalité entre les femmes et les hommes devant Dieu, elles leur attribuent des rôles différents sur terre. Des stéréotypes de genre motivés par des croyances religieuses ont conféré aux hommes un sentiment de supériorité qui a abouti à un traitement discriminatoire des femmes par les hommes allant même jusqu’au recours à la violence.

3.       A une extrémité de l’échelle figurent les violations les plus graves des droits fondamentaux des femmes, comme les prétendus « crimes d'honneur », les mariages forcés et les mutilations génitales féminines, qui – quoique encore rares en Europe – sont en augmentation dans certaines communautés.

4.       A l’autre bout de l’échelle, on observe des formes plus subtiles et moins spectaculaires d’intolérance et de discrimination qui sont beaucoup plus répandues en Europe – et qui peuvent être tout aussi efficaces dans un but d’asservissement de la femme, comme le refus de remettre en question une culture patriarcale qui considère le rôle de l’épouse, de la mère et de la femme au foyer comme le modèle idéal et le refus d’adopter des mesures positives en faveur des femmes (par exemple, dans le cadre d’élections législatives).

5.        Toutes les femmes vivant dans des Etats membres du Conseil de l'Europe ont droit à l’égalité et à la dignité dans tous les domaines de la vie. La liberté de religion ne peut pas être acceptée comme un prétexte pour justifier les violations des droits des femmes, qu’elles soient flagrantes ou subtiles, légales ou illégales, pratiquées avec ou sans le consentement théorique des victimes – les femmes.

6.        Il incombe aux Etats membres du Conseil de l'Europe de protéger les femmes contre les violations de leurs droits au nom de la religion, et de promouvoir et pleinement mettre en œuvre l’égalité entre les sexes. Les Etats ne doivent accepter aucun relativisme culturel ou religieux en matière de droits fondamentaux des femmes. Ils ne doivent pas accepter de justifier la discrimination et l’inégalité touchant les femmes pour des raisons telles que la différentiation physique ou biologique fondée sur ou imputée à la religion. Ils se doivent de lutter contre les stéréotypes sur le rôle des femmes et des hommes motivés par des croyances religieuses, et ce depuis le plus jeune âge, y compris à l’école.

7.        L’Assemblée parlementaire exhorte donc les Etats membres du Conseil de l'Europe à :

7.1.        protéger pleinement toutes les femmes vivant sur leur territoire contre toute violation de leurs droits fondée sur ou attribuée à la religion :

7.2.        prendre position, notamment au sein d’instances internationales comme les Nations Unies, l’UIP et autres, contre les violations des droits fondamentaux des femmes justifiées par le relativisme religieux ou culturel partout dans le monde ;

7.3.        garantir la séparation nécessaire entre l’église et l’Etat pour que les femmes ne soient pas soumises à des politiques et à des lois inspirées de la religion (par exemple dans le domaine de la famille, du divorce et des lois contre l’avortement) ;

7.4.        veiller à ce que la liberté de religion et le respect de la culture et de la tradition ne soient pas acceptés comme des prétextes à la justification des violations des droits des femmes, y compris lorsque des jeunes filles mineures sont contraintes de se soumettre à des codes religieux (y compris à des codes vestimentaires), que leur liberté de circulation est entravée ou que l’accès à la contraception leur est interdit par la famille ou la communauté ;

7.5.       lorsque l’éducation religieuse est permise à l’école, veiller à ce que son enseignement soit en conformité avec les principes d’égalité des genres;

7.6.        prendre position contre toute doctrine religieuse anti-démocratique ou non respectueuse des droits fondamentaux de la personne humaine, et plus particulièrement des droits des femmes, et refuser de permettre que de telles doctrines exercent une influence sur les décisions politiques ;

7.7.        encourager de manière active le respect des droits des femmes, leur égalité et leur dignité dans tous les domaines de la vie par le dialogue avec des représentants des différentes religions, et œuvrer en vue de réaliser une entière égalité des sexes dans la société.

II.       Exposé des motifs par Mme Zapfl-Helbling

A.       Introduction

1. La religion continue de jouer un rôle important dans la vie de nombreuses femmes européennes. D’ailleurs, qu’elles soient croyantes ou non, la plupart des femmes sont affectées d’une manière ou d’une autre par la position des différentes religions à l’égard des femmes, directement ou par le biais de leur influence traditionnelle sur la société ou l’État.

2. Les religions ayant le plus d’adeptes dans les Etats membres du Conseil de l’Europe sont les trois religions monothéistes (judaïsme, christianisme et islam), mais l’influence des différentes Eglises sur l’Etat et la société varie d’un pays à l’autre. Ainsi, la France est un Etat laïque selon sa Constitution; l’Allemagne organise un enseignement religieux à l’école et consulte largement les conseils chrétiens, juifs et musulmans pour ce qui concerne, notamment, les questions éthiques; l’Eglise orthodoxe russe a une place importante en Russie; et l’on assiste à une renaissance de l’islam à la fois dans certaines régions de l’Europe du Sud-Est et parmi les communautés immigrées dans toute l’Europe.

3. Cependant, les effets de l’attitude de ces religions à l’égard des femmes ne sont pas toujours bénins. L’égalité des femmes et des hommes n’est pas une doctrine centrale de ces religions – au contraire, la discrimination séculaire à l’égard des femmes continue souvent de s’exercer. Tout le monde sait, par exemple, que l’Eglise catholique romaine et les Eglises orthodoxes n’autorisent pas l’ordination des femmes et condamnent à la fois les méthodes de contraception «artificielles» et l’avortement; ou que, d’une manière générale, l’islam est interprété comme exigeant le port du foulard (ou d’autres vêtements plus couvrants) par les femmes.

4. Toutes les femmes vivant dans les Etats membres du Conseil de l’Europe ont droit à l’égalité avec les hommes et à la dignité dans tous les domaines de la vie. Ce droit inclut le droit de se conformer aux préceptes religieux si elles le souhaitent, mais aussi celui de ne pas s’y conformer, même si cela implique de rompre avec la culture et les traditions prédominantes de leur communauté. Le problème tient à la réaction de cette communauté, qui n’accepte pas toujours que les femmes ne se conforment pas aux préceptes religieux. Certains membres de ces communautés vont jusqu’à exclure ces femmes, ou à recourir aux prétendus « crimes d’honneur » pour ramener ces femmes « égarées » dans le droit chemin (quand ils ne les tuent pas). On se rappellera, à cet égard, la récente Résolution 1327 (2003) de l’Assemblée ayant pour thème « les prétendus crimes d’honneur », qui repose sur un rapport établi par Mme Cryer pour le compte de notre commission.

5. Il est manifeste que la question des femmes et de la religion est extrêmement sensible ; néanmoins, compte tenu de l’influence considérable de la religion sur la société en général et sur la situation des femmes en particulier, cette question doit être traitée. Il faut encourager les Etats membres du Conseil de l’Europe à prendre des mesures appropriées garantissant que les femmes sont totalement libres de se conformer ou non aux préceptes religieux, et qu’elles n’ont pas à subir des conséquences négatives de leur choix, quel qu’il soit.

6.       J’ai repris ce dossier de l’ancienne Rapporteuse, Mme Aguiar (Portugal, PPE/DC), il y a quelques mois, car elle a quitté l’Assemblée. Elle avait déjà rédigé un schéma de rapport, dont s’inspire également ma note introductive, et a organisé une audience sur ce thème avec des représentants des principales religions européennes en septembre 2004 au sein de la Commission1. Lors de notre réunion à Paris le 3 juin 2005, nous avons eu en outre un échange de vues avec des représentants des deux confessions qui n’étaient pas représentées lors de cette audience, l’Eglise catholique et l’Islam.

7.        Dans cet exposé des motifs, j’aimerais faire la lumière sur les risques de conflits entre la liberté de religion et les droits des femmes. Je reproduirai ensuite le schéma de rapport de Mme Aguiar sur l’attitude des cinq religions ayant le plus de fidèles en Europe, à savoir la religion chrétienne (répartie entre l’Église catholique romaine, les églises protestantes et les églises orthodoxes), l’islam et le judaïsme, vis-à-vis des principales questions ayant une incidence sur la vie des femmes : la contraception, l’avortement et le divorce. Avant de tirer mes conclusions et de proposer des recommandations, je prendrai en considération aussi le rôle et le poids des femmes au sein de ces religions, par exemple le point de savoir si les femmes sont autorisées (et encouragées) à y occuper des postes ecclésiastiques.

B.        Les relations entre la liberté de religion et les droits des femmes

8.        Comme nous le savons tous, certains droits fondamentaux de l’homme entrent parfois en conflit les uns avec les autres (comme la liberté de la presse et le droit à la vie privée), et il devient nécessaire – même si les deux notions sont tout aussi importantes et universelles – de décider où s’arrête l’une et où commence l’autre. C’est aussi le cas de la liberté de religion et des droits fondamentaux des femmes. Je pense qu’aucun Etat européen n’a plus, dans sa législation, aucune loi discriminatoire portant atteinte de manière flagrante aux droits fondamentaux des femmes ; or, c’est encore malheureusement le cas de très nombreux Etats dans le monde. Mais la discrimination générale à l’encontre des femmes est une réalité en Europe également – ainsi, notre Commission a récemment présenté des informations à l’Assemblée sur la discrimination à l’égard des femmes dans des domaines aussi divers que le lieu de travail et le sport.

9.        Il est établi qu’une large part de cette discrimination vient de la culture dominante de chaque pays qui, à son tour, est souvent influencée par (ou justifiée par) les enseignements ou sentiments religieux. Ainsi, la discrimination à l’encontre des femmes et la violation de leurs droits sont toujours banalisées et tolérées même dans nos sociétés européennes. Naturellement, selon les relations qui existent entre l’Eglise et l’Etat, ces attitudes ne sont bien souvent pas ouvertement attribuées à la religion, mais à la culture et aux traditions. Comme l’explique une excellente étude menée en 2002 par le Rapporteur spécial des Nations Unies sur la liberté de religion ou de conviction, M. Abdelfattah Amor, sur la liberté de religion ou de conviction et le statut des femmes vis-à-vis de la religion et des traditions2 :        ”Le problème provient du fait que certaines pratiques préjudiciables à la santé, ou au statut juridique, ou de manière générale à la condition de la femme sont revendiquées par des personnes ou des communautés ou encore des États qui exercent ces pratiques ou les perçoivent comme une composante de la liberté de religion et comme une obligation religieuse à laquelle, eux et leurs ancêtres, se sont soumis depuis des temps immémoriaux et qui semblent à leurs yeux étrangères à toute question de protection universelle des droits des femmes." 3

10.        Depuis des décennies, les Nations Unies luttent contre cet argument du « relativisme culturel » mis en avant par certains Etats pour justifier des violations des droits des femmes. Je pense qu’il est clair pour nous tous en Europe que ce relativisme culturel est inacceptable et que les droits des femmes sont universels, tout comme le sont les droits fondamentaux de l’être humain. Mais il est parfois malheureusement difficile de distinguer les traditions culturelles de la religion en tant que telle – ce qui fait que certaines pratiques de toute évidence religieuses portent atteinte aux droits universels des femmes (les mutilations génitales féminines, les crimes d’honneur, certaines pratiques liées au mariage et à sa dissolution, l’absence d’accès à l’éducation ou à certaines professions et la préférence des garçons étant les exemples les plus flagrants). Or, les hommes ne sont pas les seuls à insister pour perpétuer ces pratiques : paradoxalement, notamment en temps de conflit ou de crises de l’identité, les victimes elles-mêmes – les femmes – jouent un rôle important dans ce sens.4

11.        En Europe, ces pratiques sont rares en dehors de certaines minorités religieuses ou communautés d’immigrés. Cela ne signifie pas pour autant que les sociétés européennes respectent pleinement et systématiquement les droits des femmes. Comme le Rapporteur spécial des Nations Unies le soulignait dans son étude : “il existe dans chaque société des coutumes et des traditions informelles qui peuvent participer, parfois plus que les lois, au contrôle de la vie des femmes”5, “la persistance de la culture patriarcale et l’importance qui continue d’être accordée au rôle traditionnel de la femme en tant que mère et épouse chargée de l’éducation des enfants et au rôle de l’homme en tant que soutien de famille sont de nature à légitimer et renforcer les stéréotypes en vigueur. La plupart des cultures, y compris dans des pays industrialisés, sont exposées à ces schémas patriarcaux de comportement”6.

12.        Ainsi, par exemple, l’Article 41 paragraphe 2 de la Constitution irlandaise dispose : « En particulier, l’Etat reconnaît que par la vie dans son foyer, la femme donne à l’Etat un soutien sans lequel le bien commun ne peut être obtenu. A cet effet, l’Etat tentera d’empêcher que les nécessités économiques ne forcent les mères de famille à travailler en négligeant les devoirs de leurs foyers. » Le Liechtenstein, l’Espagne, l’Allemagne et le Luxembourg ont récemment aussi fait l’objet de critiques de la part du Comité des Nations Unies sur l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes pour leur manque d’égalité de facto entre femmes et hommes – mais je ne pense pas que la situation soit bien meilleure dans les autres Etats membres du Conseil de l'Europe, y compris le mien. Comme l’écrit le Rapporteur spécial : “les exemples les plus choquants et les plus visibles des discriminations au nom de la religion ne doivent pas détourner l’attention de formes d’intolérance et de discriminations plus subtiles et moins spectaculaires, mais tout aussi efficaces dans un but d’asservissement de la femme, telles que le refus d’adopter des mesures positives en faveur des femmes, notamment dans le cadre des élections parlementaires ou le refus d’instaurer un dialogue public sur l’égalité des sexes”7.

13.        Je pense que les relations entre la liberté de religion et les droits des femmes sont maintenant clarifiées : la liberté de religion doit cesser dès le moment où commencent les violations des droits des femmes, qu’elles soient flagrantes ou subtiles, légales ou illégales, pratiquées avec ou sans le consentement théorique des victimes – les femmes. Il incombe aux Etats membres du Conseil de l'Europe de protéger les femmes contre les violations de leurs droits, et de promouvoir et mettre pleinement en œuvre l’égalité entre les sexes. Les Etats ne doivent accepter aucun relativisme culturel ou religieux en matière de droits de l’homme, ils ne doivent pas accepter de fonder des discriminations et des inégalités à l’égard des femmes en raison notamment d’une différenciation physique ou biologique fondée ou imputée à la religion. Ceci est particulièrement important pour les Etats qui permettent une éducation religieuse dans les écoles : il est primordial pour ces Etats de veiller à ce que l’enseignement religieux à l’école respecte pleinement les principes d’égalité des sexes.

C.       Violations des droits de la femme au nom de la religion

14.        A l’heure actuelle, les droits des femmes continuent d’être bafoués au nom de la religion dans le monde entier. Les violations les plus extrêmes – celles qui touchent aux droits vitaux de la personne humaine comme le droit à la vie, à l’intégrité physique, à la liberté de circulation et au choix du partenaire – sont heureusement peu communes en Europe, mais elles sont aussi en recrudescence, en particulier dans certaines communautés d’immigrés et communautés sous l’influence de l’extrémisme religieux. L’augmentation inquiétante du nombre de cas de prétendus crimes d’honneur (assassinats, tentatives d’assassinat et persécution de jeunes filles et de femmes refusant de se soumettre à certaines normes religieuses et/ou culturelles par des membres de leur famille ou de la communauté)8 et de mariages forcés9, et l’impossibilité d’éradiquer la pratique violente des mutilations génitales féminines10 en sont autant d’exemples à l’appui.

15.        Toutefois, les principales violations des droits des femmes pouvant être imputées à la religion dans les Etats membres du Conseil de l'Europe sont plus subtiles, et résultent du fait que les principales confessions monothéistes en Europe (à l’exception, peut-être, des Luthériens) ne sont pas véritablement favorables à l’égalité des sexes. Comme l’a expliqué Mme Sallé du Conseil pontifical pour la laïcité du Vatican lors de la deuxième audience de notre Commission, du point de vue de l’Eglise catholique, l’homme et la femme se sont vus attribuer des responsabilités spécifiques et non interchangeables par Dieu. En d’autres mots, si les femmes et les hommes sont égaux devant Dieu, ils ont été créés pour remplir des rôles différents sur terre. Traditionnellement, donc, l’Eglise catholique a mis en avant le rôle de l’épouse, de la mère et de la femme au foyer pour les femmes, tout comme le fait l’Eglise orthodoxe. Au fil des siècles, ces stéréotypes de genre motivés par des croyances religieuses ont conféré aux hommes un sentiment de supériorité, et ont ainsi conduit à un traitement discriminatoire des femmes. Ils ont même été utilisés pour justifier la violence envers les femmes « afin qu’elles restent à leur place ».

16.        Que les femmes veuillent assumer d’autres responsabilités au lieu ou en plus des responsabilités de « prise en charge », notamment des responsabilités de prise de décision, a été calomnié il y a un an à peine par la Congrégation pour la doctrine de la foi de l’Eglise catholique, qui a écrit dans sa lettre aux évêques de l’Eglise catholique « sur la collaboration de l'homme et de la femme dans l'église et dans le monde », en date du 31 juillet 2004 : « Aux abus de pouvoir, [la femme] répond par une stratégie de recherche du pouvoir. Ce processus conduit à une rivalité entre les sexes, dans laquelle l'identité et le rôle de l'un se réalisent aux dépens de l'autre, avec pour résultat d'introduire dans l'anthropologie une confusion délétère, dont les conséquences les plus immédiates et les plus néfastes se retrouvent dans la structure de

la famille. »11 L’Eglise catholique estime que « la femme, en son être le plus profond et le plus originaire, existe « pour l'autre » »12 – pour l’Eglise, les femmes doivent vivre avec « une disponibilité à l'écoute, à l'accueil, à l'humilité, à la fidélité, à la louange et à l'attente… [attitudes qu’elles doivent vivre] avec une particulière intensité et avec naturel »13.

17.        Ce stéréotype religieux de la nature et du rôle des femmes n’est pas compatible avec notre conception moderne de l'égalité entre les sexes et de l'égalité des chances pour les femmes et les hommes, car il renforce les positions traditionnelles des femmes et des hommes dans la société et les prive de la possibilité d’accéder à des responsabilités traditionnellement réservées à l’autre sexe : les hommes ne sont pas encouragés à assumer des responsabilités de « prise en charge » (comme s’occuper de leurs enfants ou de parents âgés, ou s’acquitter d’un plus grand nombre de tâches ménagères), tandis que les femmes sont reléguées aux « trois K » (en allemand : « Kinder, Küche, Kirche » – « enfants, cuisine, église ») et ne sont pas poussées à travailler en dehors du foyer ou à occuper des postes à responsabilité dans la sphère politique ou économique. Il ne devrait donc pas être surprenant que les sociétés dans lesquelles les églises catholique et orthodoxe exercent une grande influence figurent parmi celles en Europe où les taux d’activité professionnelle des femmes et le nombre de femmes au sein du Parlement soient parmi les plus faibles (l’Espagne étant une exception notable)14.

18.        L’islam, de manière générale, ne fait pas mieux que les églises catholique et orthodoxe pour promouvoir l’égalité entre les sexes. Au contraire, les interprétations traditionnelles et extrémistes de la confession islamique non seulement restreignent les droits des femmes de manière alarmante mais encore sont souvent invoquées pour justifier de graves violations des droits fondamentaux des femmes. Le Coran est, en fait, assez explicite quant aux droits des femmes – si les femmes sont considérées comme égales aux hommes devant le Tout-Puissant (tout comme pour les églises catholique et orthodoxe), le Coran contient aussi une série d’instructions et de « lois » sur les femmes. Celles-ci peuvent être considérées comme progressistes pour l’époque à laquelle elles ont été rédigées, mais ne correspondent plus à une conception moderne de l’égalité entre les sexes et des droits des femmes. Ainsi, par exemple, la polygamie a été limitée à quatre femmes (autrefois, il n’y avait aucune limite) ; le témoignage d’une femme est considéré comme ayant la moitié de la valeur de celui d’un homme (autrefois, les témoignages de femmes n’avaient aucune valeur), les femmes ont la moitié des droits successoraux des hommes (autrefois, elles n’en avaient aucun), etc.

19.        En Europe, ces « lois » ne sont pas directement appliquées aux femmes (comme elles le sont dans des pays comme l’Iran, le Pakistan, l’Afghanistan, l’Arabie saoudite, la Jordanie, le Soudan, et le Maghreb à des degrés divers). Toutefois, un certain nombre de femmes immigrées sont toujours indirectement victimes de leur application, car certains Etats (comme la France) ont conclu des traités avec certains de ces pays (le Maroc, par exemple) reconnaissant leurs lois relatives au statut personnel. Il est donc possible, pour les femmes marocaines résidant en France, d’être par exemple unilatéralement répudiées par leur mari, ou de se voir supprimer la garde de leur enfant de plus de sept ans. Il va sans dire que ce sont là de très graves violations des droits de ces femmes, et il serait bon que la France ainsi que tous les autres pays qui ont conclu de tels traités cessent de respecter de manière inappropriée des lois relatives au statut personnel d’autres pays qui violent les droits des femmes, même si cela implique de renégocier des traités d’amitié dans leur ensemble.

20.        En fait, le problème le plus répandu – et le plus visible – en Europe concerne le code vestimentaire islamique pour les femmes, à savoir le foulard (ou, dans certains cas, des vêtements encore plus couvrants, comme le tchador, le niqab et la burka). Un vif débat a lieu à l’heure actuelle dans de nombreux pays pour savoir si le foulard est simplement un symbole de piété qui mérite le même respect que les symboles de piété d’autres religions (comme le turban des Sikhs ou la kippa des Juifs), ou s’il s’agit plutôt d’un symbole de soumission et d’asservissement des femmes, de leur « pureté » ou humilité. Le débat est rendu plus complexe par le fait qu’il est souvent impossible de déterminer si le port du foulard (voire de vêtements plus couvrants) est imposé, auto-imposé ou est une question de libre choix personnel, plus particulièrement en ce qui concerne les jeunes filles.

21.        Les différents pays d’Europe ont trouvé diverses manières de traiter la question du foulard. Ainsi, la France a récemment adopté une loi interdisant tout signe religieux ostentatoire à l’école (dont le foulard), tandis que la Turquie interdit le port de foulards dans les institutions publiques (comme les universités ou l’administration). A l’opposé, la Grande-Bretagne autorise le port de toutes sortes de foulards, voiles, etc. en tous lieux, y compris par des élèves ou des enseignants à l’école.

22.        A mon avis, aucune de ces solutions n’est pleinement satisfaisante. En ce qui concerne l'égalité entre les sexes et les droits des femmes, je trouve en effet assez choquant que certaines petites filles allant à l’école en Grande-Bretagne soient obligées par leurs parents de porter des vêtements très couvrants et restrictifs dès l’âge de quatre ou cinq ans et que les autorités l’acceptent. D’un autre côté, je peux comprendre que les autorités de certains pays ne veuillent « faire toute une histoire » du foulard, craignant d’en accroître davantage encore la popularité ; après tout, si les filles musulmanes ne peuvent pas porter le foulard dans les écoles françaises, dès qu’elles ont passé les grilles de l’école, elles sont soumises à une telle pression (à la fois de la part de leurs parents et de leurs grands frères, mais aussi de leurs pairs) que la plupart d’entre elles finissent par porter un foulard – par peur de ne pas être respectées, d’être étiquettées comme des « filles faciles », ou pire encore.

23.        La raison pour laquelle je trouve qu’il est si difficile de respecter le foulard en tant que symbole religieux comme un autre est qu’il implique beaucoup d’autres choses, un sens de la soumission au contrôle par les hommes de la destinée d’une jeune fille ou d’une femme et de la manière dont elle mène sa vie. Autoriser les jeunes filles à porter des foulards en classe peut rapidement conduire à d’autres exigences de la part de certaines communautés musulmanes, comme la séparation des filles et des garçons pendant les cours de natation ou les heures de sport à l’école, voire l’interdiction pure et simple d’une éducation mixte. Où doit-on mettre les limites ?

D. Attitudes vis-à-vis de la contraception, de l’avortement et du divorce

24. Si Mme Aguiar a choisi les trois domaines de la contraception, de l’avortement et du divorce, c’est parce qu’ils sont essentiels pour les femmes, sur la vie desquelles ils ont une incidence directe. Non seulement la contraception artificielle (pilule, préservatif, etc.) a ouvert aux femmes le choix d’espacer les naissances de leurs enfants (ou de n’en pas avoir du tout), mais encore les méthodes mécaniques (préservatif et diaphragme, par exemple) garantissent beaucoup de femmes contre les maladies sexuellement transmissibles (MST), y compris le sida. Lorsque les autorités religieuses réprouvent ces méthodes contraceptives (ce qui aboutit à des choix politiques de la part des autorités civiles également), l’incidence des grossesses non désirées a tendance à s’accroître, d’où – ironiquement – une augmentation du nombre d’avortements. L’incidence des MST et du sida dans la population féminine (qui n’est pas d’ordinaire un groupe « à risque élevé ») s’accroît aussi dans ces cas, comme le montre l’expérience vécue par les femmes catholiques romaines d’Afrique.

25. L’avortement est à l’évidence une question des plus sensibles, au sujet de laquelle les points de vue – très arrêtés – subissent la forte influence de choix et d’enseignements moraux, éthiques et religieux. Le nombre quotidien d’avortements dans le monde est évalué à quarante millions, et beaucoup se déroulent dans de mauvaises conditions, causant ainsi la mort d’environ 70.000 femmes. On peut convenir, je crois, que l’avortement ne doit jamais servir de méthode de planning familial, mais aussi – comme l’Assemblée l’a souligné dans sa Résolution 1347 (2003) relative aux incidences de la « politique de Mexico » sur le libre choix d’une contraception en Europe – qu’il doit rester sûr et accessible lorsqu’il ne va pas à l’encontre de la loi.

26. Le divorce est une autre question sensible. En Europe, un pourcentage élevé de mariages finissent par un divorce. Selon l’Annuaire démographique 2003 du Conseil de l'Europe, le taux total de divorce augmente dans de nombreux pays, bien qu’il varie encore beaucoup de l’un à l’autre15. Il est certes exact que bien des gens choisissent aujourd’hui de vivre ensemble sans être mariés ou de se contenter d’un mariage civil. Beaucoup de divorcés voudraient cependant se remarier, ce que n’acceptent pas toutes les religions. Dans l’islam, les droits au divorce sont inégalement répartis : les interprétations fondamentalistes de l’islam dénient aux femmes le droit de demander le divorce, sans pour autant les mettre à l’abri de la répudiation.

L’Église catholique romaine

27. L’Église catholique romaine a une position très restrictive sur la contraception, le divorce et l’avortement. Elle interprète largement le sixième Commandement (« Tu ne commettras point d’adultère ») et réserve donc les rapports sexuels aux partenaires mariés (de sexes différents), dans le but de devenir parents. La seule méthode de régulation de la procréation est la « continence périodique », à savoir « les méthodes de régulation des naissances fondées sur l’auto-observation et le recours aux périodes infécondes »16. Le Pape Jean-Paul II établit un lien entre la contraception et l’avortement dans son encyclique Evangelium Vitæ : « Certes, du point de vue moral, la contraception et l'avortement sont des maux spécifiquement différents... Mais, même avec cette nature et ce poids moral différents, la contraception et l'avortement sont très souvent étroitement liés, comme des fruits d'une même plante. »17 L’avortement es tenu en soi pour un « mal moral » et une violation du cinquième Commandement (« Tu ne tueras point »), car « la vie humaine doit être respectée et protégée de manière absolue depuis le moment de la conception »18. Le divorce est considéré comme « une offense grave à la loi naturelle. Il prétend briser le contrat librement consenti par les époux de vivre l’un avec l’autre jusqu’à la mort. (...) Le fait de contracter une nouvelle union, fût-elle reconnue par la loi civile, ajoute à la gravité de la rupture : le conjoint remarié se trouve alors en situation d’adultère public et permanent. »19 En ce qui concerne la position des femmes dans l’Église elle-même, une femme ne peut être ordonnée prêtre.

Les églises protestantes

28. Contrairement à l’Église catholique romaine, les églises protestantes ne sont pas organisées de manière centralisée, et les positions varient de l’une à l’autre sur les questions de foi. Ainsi, les dénominations évangéliques ayant leur origine en Amérique peuvent avoir des points de vue similaires à celui de l’Église catholique romaine sur la contraception, l’avortement et le divorce. Toutefois, ces points de vue ne sont pas dominants en Europe. Dans le pays natal de Martin Luther, par exemple, l’Église évangélique d’Allemagne, qui chapeaute institutionnellement une communauté de vingt-quatre églises luthériennes, considère que ce n’est pas un devoir de se marier ou d’avoir des enfants (bien qu’elle n’exclue naturellement pas que l’un et l’autre soient souhaitables !)20 ; aussi n’exclut-elle ni la contraception, ni l’avortement, ni le divorce. Les divorcés sont autorisés à se remarier, et des femmes peuvent être ordonnées prêtres.

Les églises orthodoxes

29. Il existe dix-neuf églises orthodoxes dans le monde, dont la majorité en Europe : quinze autocéphales (auto-dirigées) et quatre autonomes (auto-régies). L’Église orthodoxe condamne la contraception par n’importe quel moyen « si cela traduit l’inaccomplissement de la famille, la haine des enfants, la peur des responsabilités, la recherche du plaisir sexuel comme conduite purement charnelle, la satisfaction de la lascivité, etc. »21. Quant à l’avortement, l’Église orthodoxe le condamne comme étant un meurtre en tout état de cause22. En ce qui concerne le divorce, l’Église s’y oppose absolument et enseigne que pour être parfait, le mariage doit être unique. Toutefois, en cas de dégradation et de rupture du lien

matrimonial, l’Église orthodoxe autorise le remariage sans excommunication, c’est-à-dire sans exclusion de la Sainte Communion, « s’il y a repentance et s’il existe une bonne chance que la nouvelle alliance puisse être chrétienne ». Les femmes ne peuvent être ordonnées prêtre.

L’islam

30. Comme c’est le cas des églises protestantes, la position du clergé et des chefs spirituels musulmans varie selon l’interprétation que les intéressés font de l’islam. Il est bien connu que les interprétations fondamentalistes de la religion musulmane tendent à être ouvertement discriminatoires à l’encontre des femmes, pas seulement en ce qui concerne les questions abordées dans ce rapport, et qu’elles font actuellement des adeptes en Europe. Toutefois, selon des interprétations plus modernes, la contraception n’est pas interdite23. L’avortement est prohibé, sauf en cas de danger pour la santé ou le bien-être de la mère (et il n’est alors autorisé que pendant les cent-vingt premiers jours de grossesse)24. Le divorce est possible, mais la femme ne peut en prendre l’initiative (sauf dans certaines circonstances très précises). L’islam a été invoqué pour justifier de graves violations de la dignité féminine, telles que la polygamie et la répudiation. Les femmes ne peuvent généralement ni diriger des prières, ni devenir membres du clergé.

Le judaïsme

31. Comme dans la religion musulmane, il n’y a pas d’autorité religieuse centrale. Aussi l’attitude vis-à-vis de la contraception varie-t-elle. L’avortement -dans des cas très limités- est autorisé jusqu’au quarantième jour de grossesse étant donné que le fœtus n’est pas considéré comme un être autosuffisant25. Le divorce est autorisé, à condition que le mari l’approuve. Si le mari a refusé d’approuver un divorce religieux (« guet »), son ex-épouse ne peut se remarier dans la religion juive et commettrait l’adultère si elle prenait un autre partenaire26. En principe, les femmes ne peuvent devenir rabbin, mais certains groupes (minoritaires en Europe) les y autorisent.

E.        La disparition des frontières entre l’Etat et la religion : les effets de la religion sur les non-croyants

32. Il est très difficile, en quelques pages seulement, de représenter les attitudes des diverses religions présentes en Europe vis-à-vis de l’égalité des sexes et des questions-clés ayant une incidence sur la vie des femmes. Dans la deuxième partie de cette note introductive, j’ai concentré mon attention sur la politique des différentes religions à l’égard de leurs fidèles. Il existe cependant des cas où la religion dominante d’un pays a beaucoup pesé sur la politique de l’État, imposant ainsi des choix religieux aux femmes, qu’elles en soient des adeptes ou non. Ainsi vient à l’esprit la politique maltaise concernant le divorce, ou encore les lois irlandaise et polonaise sur l’avortement. Les femmes risquent aussi de rencontrer davantage de difficultés pour accéder à la contraception dans des pays profondément religieux. Ces répercussions sur les non-croyants sont parfois difficiles à saisir, mais il s’agit probablement des aspects les plus dangereux des relations conflictuelles entre les femmes et la religion.

33.        En outre, il ne faut pas oublier que de nombreux croyants choisissent d’ignorer les enseignements de leur propre religion sur certains sujets, même s’ils sont très pratiquants. Ainsi, une grande partie des Catholiques en Europe estiment que la contraception artificielle n’est pas un péché – notamment lorsqu’elle est pratiquée au sein du mariage. De même, rares sont les Musulmans en Europe qui défendraient le « droit » d’un homme de répudier unilatéralement sa femme, ou de prendre quatre épouses – et certains avanceront même qu’une femme qui ne couvre pas ses cheveux ne commet pas un péché. D’autre part, même dans des pays à prédominance catholique comme Malte ou l’Irlande, une politique publique trop religieuse concernant le divorce ou l’avortement risque d’imposer des choix religieux qu’ils ne partagent pas non seulement aux non-croyants, mais aussi aux croyants qui ne sont pas d’accord avec cette politique-là.

34.        L’échec du référendum de juin 2005 en Italie, qui visait à assouplir la loi restrictive de ce pays relative à la procréation assistée, est un bon exemple. La législation controversée de 2004 sur « la procréation médicalement assistée » conférait à l’embryon le même statut que celui d’une personne. En conséquence, les embryons créés in vitro ne peuvent pas subir de tests de dépistage de troubles génétiques, ni être détruits dans un laboratoire, et le clonage et la recherche sur les cellules souches des embryons sont interdits. Quant à la donation de sperme et d’ovules aux couples stériles, la loi italienne est parmi les plus restrictives en Europe. Dans un référendum au niveau national, les Italiens ont dû se prononcer en faveur d’un assouplissement ou non des dispositions les plus restrictives de cette loi. L’Eglise catholique est intervenue dans le débat, faisant campagne non pas pour le « non », mais appelant les citoyens à ne pas aller voter du tout (pour que le référendum soit valable, il fallait un taux de participation de 50%). A la suite de l’intervention du nouveau pape, seuls 26% des électeurs se sont rendus aux urnes – dans un pays où les habitants, principalement catholiques, avaient voté en masse pour approuver les lois sur l’avortement et le divorce adoptées dans les années 70, et qui sont parmi les principaux utilisateurs de la contraception en Europe.

35.        Si l'Eglise catholique, comme toutes les autres religions, a selon moi le droit de définir sa propre doctrine sur des questions comme le statut de l’embryon pour ses fidèles, et de faire connaître publiquement son avis, je suis d’accord avec l’éditorial du journal International Herald Tribune du 14 juin 2005, selon lequel « faire usage du pouvoir de la chaire pour exhorter les citoyens à ne pas participer à un scrutin n’est pas un acte religieux, mais un acte anti-démocratique. C’est une ingérence inacceptable. » L’éditorial conclut : « La démocratie garantit le droit de toute religion de prêcher pour ses valeurs et ses croyances. Elle ne donne pas le droit aux églises de jouer dangereusement avec la démocratie pour imposer leurs règles à tout le monde. » Ce qu’a fait l’Eglise catholique a eu de profonds effets sur les couples stériles à la recherche d’un traitement contre la stérilité mais qui n’y ont pas droit selon la loi de 2004 – et nombre de ces couples se trouvent être des non-croyants, ou des Catholiques qui ne sont pas d’accord avec cette doctrine catholique en particulier.

36.        J’ajouterais que pratiquement toutes les doctrines religieuses dominantes en Europe (à l’exception, encore une fois, des Luthériens) sont formulées par des hommes. En d’autres mots, la moitié de la population européenne (les femmes) n’a guère, voire aucune, possibilité d’influencer la doctrine religieuse. Par conséquent, plus nous laissons la religion exercer une influence sur nos sociétés et nos processus de décision politique, moins les politiques et pratiques qui en résultent seront représentatives et respectueuses des droits des femmes.

F.       Conclusions et recommandations

37. La religion continue de jouer un rôle important dans la vie de nombreuses femmes européennes. D’ailleurs, qu’elles soient croyantes ou non, la plupart des femmes sont affectées d’une manière ou d’une autre par la position des différentes religions à l’égard des femmes, directement ou par le biais de leur influence traditionnelle sur la société ou l’État. Cette influence est rarement inoffensive : les droits des femmes sont souvent restreints ou bafoués au nom de la religion.

38.        Toutes les femmes vivant dans des Etats membres du Conseil de l'Europe ont droit à l’égalité et à la dignité dans tous les domaines de la vie. La liberté de religion ne peut pas être acceptée comme un prétexte pour justifier les violations des droits des femmes, qu’elles soient flagrantes ou subtiles, légales ou illégales, pratiquées avec ou sans le consentement théorique des victimes – les femmes.

39.        Il incombe aux Etats membres du Conseil de l'Europe de protéger les femmes contre les violations de leurs droits au nom de la religion, et de promouvoir et pleinement mettre en œuvre l’égalité entre les sexes. Les Etats ne doivent accepter aucun relativisme culturel ou religieux en matière de droits fondamentaux des femmes. Ils ne doivent pas accepter de justifier la discrimination et l’inégalité touchant les femmes pour des raisons telles que la différentiation physique ou biologique fondée sur ou imputée à la religion.

40. L’Assemblée parlementaire exhorte donc les Etats membres du Conseil de l'Europe à :

a. en mettant en place et en appliquant des politiques spécifiques visant à lutter efficacement contre toutes les violations du droit des femmes à la vie, à l’intégrité physique, à la liberté de circulation et au libre choix du partenaire, notamment les prétendus crimes d’honneur, les mariages forcés et les mutilations génitales féminines, quels que soient le lieu où ces violations sont commises et la personne qui en est l’auteur, et quelle que soit leur justification, indépendamment du consentement théorique de la victime ;

b. en refusant de reconnaître les codes de la famille étrangers et les lois relatives au statut personnel qui violent les droits des femmes, et en cessant de les appliquer sur leur propre sol, en renégociant si nécessaire des traités bilatéraux ;

ii. prendre position, notamment au sein d’instances internationales comme les Nations Unies, l’UIP, etc., contre les violations des droits fondamentaux des femmes justifiées par le relativisme religieux ou culturel partout dans le monde ;

iii. garantir la séparation nécessaire entre l’église et l’Etat pour que les femmes ne soient pas soumises à des politiques et à des lois inspirées de la religion (par exemple dans le domaine de la famille, du divorce et des lois contre l’avortement) ;

iv. veiller à ce que la liberté de religion et le respect de la culture et de la tradition ne soient pas acceptés comme des prétextes à la justification des violations des droits des femmes, y compris lorsque des jeunes filles mineures sont contraintes de se soumettre à des codes religieux (y compris vestimentaires), que leur liberté de circulation est entravée ou que l’accès à la contraception leur est interdit par la famille ou la communauté ;

v. lorsque l’éducation religieuse est permise à l’école, veiller à ce que son enseignement soit en conformité avec les principes d’égalité des genres;

vi. prendre position contre toute doctrine religieuse anti-démocratique ou non respectueuse des droits fondamentaux de la personne humaine, et plus particulièrement des droits des femmes, et refuser de permettre que de telles doctrines exercent une influence sur les décisions politiques ;

vii. encourager de manière active le respect des droits des femmes, leur égalité et leur dignité dans tous les domaines de la vie par le dialogue avec des représentants des différentes religions, et œuvrer en vue de réaliser une entière égalité des sexes dans la société.

Commission chargée du rapport: Commission sur l'égalité des chances pour les femmes et les hommes

Renvoi en commission : Doc N° 9856, renvoi N° 2855 du 8 septembre 2003 (prolongation jusqu’au 7 octobre 2005)

Projet de résolution adopté par 22 voix pour et une voix contre par la commission le 13 septembre 2005.

Membres de la commission: Mme Minodora Cliveti (Présidente), Mme Rosmarie Zapfl-Helbling (1ère Vice-Présidente), Mme Anna Curdova (2ème Vice-Président), Mme Svetlana Smirnova (3ème Vice-Présidente), Mme Birgitta Ahlqvist, Mme Edita Angyalova, Mme Željka Antunović, M. John Austin, M. Oleksiy Baburin, M. Denis Badré (suppléant : M. Jean-Guy Branger), Mme Gülsün Bilgehan, Mme Marida Bolognesi (suppléant : M. Fausto Giovanelli), Mme Grazyna Ciemniak (suppléant : M. Piotr Gadzinowski), Mme Ingrīda Circene, M. Brendan Daly, Mme Krystyna Doktorowicz, Mme Lydie Err, Mme Catherine Fautrier, Mme Maria Emelina Fernández Soriano, Mme Sonia Fertuzinhos, M. Guiseppe Gaburro, Mme Alena Gajdůšková, M. Pierre Goldberg, Mme Claude Greff, Mme Arlette Grosskost, Mme Gultakin Hadjiyeva, Mme Carina Hägg, M. Poul Henrik Hedeboe, M. Ilie Ilascu, Mme Halide Incekara, Mme Eleonora Katseli, Baroness Knight of Colingtree, Mme Synnove Konglevoll (suppléante : Mme Jorunn Ringstad), Mme Monika Kryemadhi, Mme Minna Lintonen, Mme Danguté Mikutiene, Mme Fausta Morganti, Mme Christine Muttonen, Mme Hermine Naghdalyan, M. Hilmo Neimarlija, Mme Vera Oskina, M. Ibrahim Özal, Mme Patrizia Paoletti Tangheroni (suppléant : M. Gianpietro Scherini), Mme Elsa Papadimitriou, Mme Riorita Patereu, Mme Fatma Pehlivan, Mme Antigoni Pericleous-Papadopoulos, M. Leo Platvoet, Mme Majda Potrata, M. Jeffrey Pullicino Orlando, Mme Valentina Radulović-Šćepanović, M. Andrea Rigoni, Mme Maria de Belém Roseira, Mme Claudia Roth, Mme Marlene Rupprecht, M. Össur Skarphédinsson (suppléante : Mme Margrét Frimannsdóttir), Mme Rodica-Mihaela Stănoiu, Mme Darinka Stantcheva, Mme Rita Streb-Hesse, M. Michal Stuligrosz, Mme Agnes Vadai, M. Vagif Vakilov, Mme Ruth-Gaby Vermot-Mangold, Mme Williams, Mme Willot, Mme Gisela Wurm, M. Andrej Zernovski.

N.B. Les noms des membres qui ont pris part à la réunion sont imprimés en gras.

Secrétaires de la commission: Mme Kleinsorge, Mme Affholder, Mme Devaux


1 Le procès-verbal de cette audience a été déclassifié et peut être obtenu auprès du Secrétariat de la Commission (AS/Ega (2004) PV 9 addendum I).

2 Nations Unies, Conseil économique et social, 58e session de la Commission des droits de l’homme, Document n°  E/CN.4/2002/73/Add.2 du 5 avril 2002.

3 Ibid, p. 5.

4 Ibid, p. 10.

5 Ibid, p. 11.

6 Ibid, p. 27.

7 Ibid, p. 48.

8 Voir Résolution 1327 (2003) de l’Assemblée sur les prétendus « crimes d'honneur » et doc. 9720.

9 Voir Document 10590 de l’Assemblée, mon rapport sur les mariages forcés et les mariages d’enfants, devant faire l’objet d’un débat lors de la partie de session d’octobre 2005 de l’Assemblée.

10 Voir Résolution 1247 (2001) de l’Assemblée sur les mutilations génitales féminines et doc. 9076.

11 Lettre publiée sur le site web du Vatican (www.vatican.va) dans sept langues, paragraphe I. 2. La lettre a été signée par le Cardinal Ratzinger, qui est depuis devenu le nouveau Pape.

12 Ibid, paragraphe 6.

13 Ibid, paragraphe 16.

14 Exemples de pays ayant un faible taux d'activité des femmes sur le marché du travail : Bulgarie (56,34%), Croatie (52,61%), Roumanie (61,82%), Moldova (61,83%), Russie (59,1%), Ukraine (62,75%). Chiffres pour l’année 2000 tels que publiés par l'UNIFEM en 2004. Exemples de pays ayant un nombre peu élevé de femmes au Parlement : Chypre (16,1%), France (12,2%), Grèce (14%), Irlande (13,3%), Italie (11,5%), Malte (9,2%), Pologne (20,2%), Portugal (21,3%), Roumanie (11,2%), Russie (9,8%), Serbie-Monténégro (7,9%), Ukraine (5,3%). Chiffres selon les données de l’UIP du 30 juin 2005.

15 Les taux les plus élevés sont enregistrés en Suède (0,55), en Belgique (0,54), au Luxembourg (0,51), en Finlande (0,50) ainsi qu’au Bélarus (0,5 en 2001), et les plus bas (entre 0,09 et 0,17) en Europe méridionale (y compris les Balkans), en Pologne (0,18) ainsi que dans la région du Caucase (0,06 en Arménie et 0,11 en Azerbaïdjan). Le plus net changement a été enregistré au Portugal, où le taux de divorce est passé de 0,17 en 1995 à 0,39 en 2002, ce qui le rend comparable à celui des Pays-Bas.

16 Le Catéchisme de l’Église catholique, troisième Partie, deuxième Section, Chapitre deuxième, Article 6, note 2370 (version en ligne http://www.christusrex.org/www1/catechism/CCC3-fr.html). Il est ajouté dans la note 2368 : « Pour de justes raisons (cf. GS 50), les époux peuvent vouloir espacer les naissances de leurs enfants. Il leur revient de vérifier que leur désir ne relève pas de l’égoïsme mais est conforme à la juste générosité d’une paternité responsable. En outre ils régleront leur comportement suivant les critères objectifs de la moralité. (...). »

17 Cité in : Cardinal Alfonso Lopez Trujillo : The Family and Life in Europe, Pontifical Council for the Family (version en ligne www.vatican.va).

18 Le Catéchisme de l’Église catholique, troisième Partie, deuxième Section, Chapitre deuxième, Article 5, note 2270 (version en ligne http://www.christusrex.org/www1/catechism/CCC3-fr.html).

19 Le Catéchisme de l’Église catholique, troisième Partie, deuxième Section, Chapitre deuxième, Article 6, note 2384. Il est néanmoins possible d’annuler un mariage dans certaines conditions.

20 Gottes Gabe und persönliche Verantwortung : Zur ethischen Orientierung für das Zusammenleben in Ehe und Familie, 1997, Kapitel III. Familie und Kinder (version en ligne www.ekd.de).

21 Fr. Thomas Hopko : Meeting the Orthodox, Questions and Answers on the Orthodox Faith, Question 19 (version en ligne www.oca.org). La même source stipule, cependant, que des personnes mariées pratiquant le contrôle des naissances ne sont pas forcément exclues de la Sainte Communion si, en conscience devant Dieu et avec la bénédiction de leur père spirituel, elles sont convaincues que leurs motifs ne sont pas entièrement dénués de valeur.

22 Ibid. La même source explique que « s’agissant de tous les cas très difficiles, comme par exemple le viol d’une jeune fille ou le risque de décès d’une mère, le point de vue orthodoxe est qu’une décision d’avortement peut être prise le cas échéant, mais qu’elle ne saurait en aucun cas être aisément présentée comme justifiée sur le plan moral, et que les personnes qui prennent une telle décision doivent s’en repentir et s’en remettre à la grâce de Dieu ».

23 Nawal H. Ammar : On Being A Muslim Woman : Laws and Practices, 1995 (version en ligne www.consultation.org/consultation/ammar.htm). La même source indique que les érudits islamiques font une distinction entre le « contrôle de la fécondité » (Tahdid Al Nasl) en tant que cessation à vie de la reproduction – ce qui est interdit – et l’« organisation de la fécondité » (Tanzim Al Nasl) en tant que contrôle temporaire de la fécondité, ce qui est autorisé dans certaines circonstances. L’emploi du préservatif et du diaphragme est encouragé, parfois aussi celui des contraceptifs par voie orale.

24 Ibid.

25 Ruling of the Rabbinical Assembly’s Committee of Jewish Law and Standards, cited on-line at http://encyclopedia.thefreedictionary.com/Religion%20and%20abortion. Cependant, l’avortement sur demande n’est pas autorisée.

26 http://www.viejuive.com/synagogue/messages/guet.htm.