22 décembre 1995

Doc. 7446

RAPPORT1 sur l'histoire et l'apprentissage de l'histoire en Europe

(Rapporteur: M. de PUIG - Espagne, Groupe socialiste)

Lien vers l'addendum


Résumé

      Le colloque sur l'apprentissage de l'histoire en Europe, organisé par la commission de la culture et de l'éducation en décembre 1994 à Paris, a montré que l'histoire a un rôle politique clef à jouer dans l'Europe d'aujourd'hui. Elle peut aussi bien favoriser la compréhension, la tolérance et la confiance entre les individus et entre les peuples d'Europe que devenir une force de division, de violence et d'intolérance.

      Les établissement scolaires ne sont pas les seules sources d'information et d'opinion sur l'histoire. Parmi les autres on peut citer les moyens de communication de masse, le cinéma, la littérature et le tourisme. Une influence est également exercée par la famille, les groupes de camarades, les communautés locales et nationales, et par les cercles religieux ou politiques. Plusieurs formes d'histoire remplissent des rôles différents: la tradition, les souvenirs et l'histoire analytique. La sélection des faits obéit, dans chacune d'elles, à des critères différents.

      Sans la connaissance de l'histoire, l'individu est plus vulnérable à la manipulation, politique ou autre. En conséquence l'Assemblée soutient l'activité permanente du Conseil de la coopération culturelle (CDCC) dans le domaine de l'enseignement de l'histoire en Europe pour qu'il devienne une part essentielle de l'éducation des jeunes. Cet enseignement devrait permettre aux élèves d'acquérir la capacité intellectuelle d'analyser et d'interpréter l'information d'une manière critique et responsable, de saisir la complexité des sujets et d'apprécier la diversité culturelle. L'Etat devrait encourager une approche scientifique appropriée, sans déformations religieuse ou politique.

I. Projet de recommandation

1.       Tout individu a le droit de connaître son passé ainsi que le droit de le désavouer. L'histoire est l'un des moyens de retrouver ce passé et de forger une identité culturelle. C'est aussi une porte ouverte sur l'expérience et la richesse du passé et d'autres cultures. L'histoire est une discipline qui développe l'approche critique à l'information et l'imagination contrôlée.

2.       L'histoire a aussi un rôle politique clef à jouer dans l'Europe d'aujourd'hui. Elle peut favoriser la compréhension, la tolérance et la confiance entre les individus et entre les peuples d'Europe. Elle peut aussi devenir une force de division, de violence et d'intolérance.

3.       La connaissance de l'histoire est importante pour la vie civique. Sans elle l'individu est plus vulnérable à la manipulation, politique ou autre.

4.       Pour la plupart des jeunes, l'histoire commence à l'école. Elle ne devrait pas consister à apprendre par coeur des faits historiques pris au hasard; elle devrait être une initiation sur les modes d'acquisition des connaissances historiques, de façon à développer l'esprit critique et à favoriser un comportement démocratique, tolérant et civilement responsable.

5.       Les établissements scolaires ne sont pas les seules sources d'information et d'opinion sur l'histoire. Parmi les autres on peut citer les moyens de communication de masse, le cinéma, la littérature et le tourisme. Une influence est également exercée par la famille, les groupes de camarades, les communautés locales et nationales, et par les cercles religieux ou politiques.

6.       Les nouvelles technologies de communication (CD-I, CD-ROM, Internet, réalité virtuelle, etc) sont en train d'élargir progressivement la portée et l'impact des sujets d'histoire.

7.       Il est possible de distinguer plusieurs formes d'histoire: la tradition, les souvenirs et l'histoire analytique. La sélection des faits obéit, dans chacune d'elles, à des critères différents. Et ces différentes formes d'histoire remplissent des rôles différents.

8.       Les hommes politiques ont leur interprétation propre de l'histoire, et certains sont tentés de la manipuler. Presque tous les systèmes politiques ont utilisé l'histoire pour servir leurs intérêts et ont imposé leur version des faits historiques ainsi que leur définition des bons et des méchants en histoire.

9.       Même si leur but est d'être le plus objectif possible, les historiens sont aussi très conscients de la subjectivité de l'histoire et des différentes manières dont on peut la reconstruire et l'interpréter.

10.       Les citoyens ont le droit d'apprendre une histoire non manipulée. L'Etat devrait donc assurer ce droit et encourager une approche scientifique appropriée, sans déformations religieuse ou politique, à tout ce qui est enseigné.

11.       Les enseignants et les chercheurs devraient se concerter pour assurer continuellement la mise à jour et le renouvellement du contenu de l'enseignement de l'histoire. Il est important que l'histoire avance de pair avec le présent.

12.       La transparence devrait être de mise entre tous ceux qui travaillent dans les domaines de l'histoire, que ce soit la salle de classe, le studio de télévision ou la bibliothèque d'université.

13.       Une attention particulière devrait être accordée à la problématique de l'Europe centrale et orientale qui a tant souffert de la manipulation de l'histoire jusqu'à tout récemment, et qui dans des cas d'espèce est encore assujettie à une censure politique.

14.       L'Assemblée recommande au Comité des Ministres d'encourager l'enseignement de l'histoire en Europe en formulant les propositions suivantes:

i.       La connaissance de l'histoire devrait être une part essentielle de l'éducation des jeunes. Son enseignement devrait permettre aux élèves d'acquérir la capacité intellectuelle d'analyser et d'interpréter l'information d'une manière critique et responsable, de saisir la complexité des sujets et d'apprécier la diversité culturelle. Il importe d'identifier les stéréotypes et autres perversions basés sur des préjugés nationaux ou raciaux.

ii.       Le contenu des programmes d'histoire devrait être très ouvert. Il devrait comprendre tous les aspects des sociétés (l'histoire sociale et culturelle aussi bien que l'histoire politique). Le rôle des femmes devrait être dûment reconnu. L'histoire locale ainsi que l'histoire nationale (mais pas nationaliste) doivent être enseignées ainsi que l'histoire des minorités. Les événements controversés, sensibles et tragiques devraient être équilibrés par rapport aux influences positives mutuelles.

iii.       Davantage d'efforts doivent être faits par les Etats membres pour l'enseignement de l'histoire de toute l'Europe.

iv.       Les établissements scolaires doivent reconnaître les différentes façons de traiter les mêmes sujets dans différents pays et ceci peut être développé comme base pour des échanges scolaires.

v.       L'institut Georg Eckert pour la recherche internationale sur les manuels scolaires devrait être soutenu et les ministères de l'Education et les éditeurs des Etats membres devraient veiller à ce que la collection de manuels de l'institut soit maintenue à jour.

vi.       Il faut combiner les différentes formes d'apprentissage de l'histoire (l'étude du manuel, la télévision, l'enquête, la visite de musées, etc.) sans privilégier, de façon exclusive, l'une d'entre elles. Les nouvelles technologies de l'information doivent s'intégrer pleinement dans ce processus. Des critères éducationnels (et académiques) appropriés pour la sélection du matériel à utiliser devraient être assurés.

vii.       Une plus grande interaction devrait être favorisée entre les influences scolaires et extrascolaires sur l'appréciation de l'histoire par les jeunes, par exemple par les musées (et en particulier par les musées de l'histoire), les routes culturelles et le tourisme en général.

viii.       Les approches novatrices à l'enseignement de l'histoire devraient être encouragées ainsi que la formation professionnelle continue, notamment en ce qui concerne les nouvelles technologies. L'établissement d'un réseau interactif d'enseignants d'histoire devrait être encouragé. L'histoire devrait être une priorité pour les séminaires européens d'enseignants dans le cadre du programme du Conseil pour la Coopération Culturelle pour la formation continue des enseignants.

ix.       Il faut favoriser la coopération entre les enseignants et les historiens, par exemple par le biais du nouveau projet du Comité de l'éducation du Conseil pour la Coopération Culturelle sur l'apprentissage et l'enseignement de l'histoire de l'Europe au XXème siècle.

x.       Les gouvernements devraient soutenir la création d'associations nationales indépendantes des enseignants d'histoire. La participation active de celles-ci dans l'association européenne des enseignants d'histoire Euroclio devrait être encouragée.

xi.       Un code de conduite pour l'enseignement de l'histoire devrait être préparé en collaboration avec les enseignants ainsi qu'une charte Européenne pour les protéger des manipulations politiques.

15.       L'Assemblée soutient la liberté de recherche académique mais s'attend à la même responsabilité professionnelle que celle demandée aux professionels de la radiodiffusion. En conséquence l'Assemblée recommande au Comité des Ministres de:

i.       demander aux gouvernements d'assurer un financement continu de la recherche en matière d'histoire et des travaux des commissions multilatérales et bilatérales sur l'histoire contemporaine;

ii.       promouvoir la coopération entre historiens, en prenant en compte différentes expériences et opinions, en vue de favoriser le développement d'attitudes plus ouvertes et tolérantes en Europe;

iii.       assurer la protection du droit des historiens à la liberté d'expression.

16.       Une collaboration européenne dans le domaine de l'histoire s'impose. L'Assemblée recommande au Comité des Ministres:

i.       d'étudier comment un chapitre contenant les éléments de base sur les diverses histoires des peuples d'Europe, acceptés par tous, pourrait être intégré dans tous les manuels d'histoire européens;

ii.       d'examiner la possibilité d'établir dans les Etats membres une bibliothèque électronique de l'histoire;

iii.       d'encourager les Etats membres à établir des musées nationaux de l'histoire sur le modèle allemand de la "Maison de l'histoire" à Bonn;

iv.       de promouvoir les projets multilatéraux et bilatéraux dans le domaine de l'histoire et de l'enseignement de l'histoire et en particulier les projets régionaux entre pays voisins.

II. Exposé des motifs

par M. de Puig

Introduction

1.       En décembre 1992 j'ai présenté une proposition de Recommandation relative à "l'histoire en Europe" (Doc. 6723) qui devait initier une réflexion dans le cadre de l'Assemblée Parlementaire sur le rôle de l'histoire dans notre siècle, son apprentissage, sa connaissance, et son utilisation - et parfois manipulation - par notre société médiatique. Je ne désirais pas étudier tel ou tel aspect de l'enseignement ni de la recherche, cela a été fait depuis longtemps. Je suis persuadé que l'histoire telle que nous l'avons apprise à l'école, au lycée et à l'université, ne représente qu'une partie de nos connaissances historiques. L'apprentissage de l'histoire se fait aussi hors du système éducatif, et très souvent nous en percevons des bribes de l'histoire dans la vie politique, la littérature ou l'art. Il n'est pas nécessaire que ce soient de vrais historiens qui nous parlent de l'histoire.

2.       Je souhaiterais, par conséquent, élargir la notion d'enseignement de l'histoire à celle de d'apprentissage, plus large, plus complète. Une notion qui englobe l'ensemble des connaissances historiques qu'un citoyen acquiert au cours de sa formation et de sa vie. Partant de là, s'ouvre une réflexion sur l'histoire qu'on apprend, comment on l'apprend et pourquoi.

3.       Au-delà des problèmes spécifiques à l'enseignement de l'histoire, je me suis efforcé de réfléchir sur le traitement de l'histoire par la télévision et sur la télévision, elle même document historique; de voir comment elle est traitée dans la presse quotidienne, les magazines, la radio, les musées, le cinéma (à la fois document historique et interprétation de l'histoire) ainsi que dans le débat politique. Seuls ces aspects ont été approfondis, car la matière est inépuisable.

4.       En tout cas, ce n'est pas un débat sur l'histoire de l'Europe, mais sur l'histoire en Europe. Il est impossible d'écrire une seule histoire européenne car on se heurte à des interprétations différentes, des confrontations d'idées, à des désaccords méthodologiques et idéologiques probablement insurmontables. Et c'est bien qu'il en soit ainsi, sinon l'histoire serait dogmatique. Entre dogmatique ou plurielle, il vaut mieux que l'histoire soit plurielle.

5.       Dans une société d'information, la diversité des sources d'évaluation historique devient de plus en plus évidente. Par ailleurs, le souci d'encourager la tolérance et l'acceptation de l'autre s'est renforcé. C'est ainsi que le Conseil de l'Europe veut réaliser un nouvel effort de réflexion dans une direction: celle de rappeler aux gouvernements et à l'opinion publique qu'apprendre l'histoire est très important, fondamental. Nous ne pouvons plus admettre que l'histoire telle qu'on l'apprend aujourd'hui et demain soit fausse, manipulée ou banalisée.

6.       Dans le contexte européen actuel il est de plus en plus nécessaire de dénoncer les manipulations de l'histoire, son traitement frivole et superficiel en beaucoup d'occasions et naturellement l'utilisation de l'histoire en faveur de causes détestables, comme nous

pouvons le constater dans les Balkans.

Politique et histoire

7.       L'histoire a une charge de valorisation, de jugement, de contraste et de référence à laquelle il n'est pas possible d'échapper. Nous examinons le passé avec notre mentalité d'aujourd'hui, nos problèmes, notre vision du monde et de la société, nos idées. C'est pourquoi l'interprétation de chaque période historique contient des significations nouvelles. C'est bien, car une histoire aseptique, intemporelle, sans relations avec notre présent immédiat ne serait qu'un pur exercice littéraire. L'histoire concerne notre présent et il importe que nous en soyons conscients.

8.       Bien que le rôle de l'histoire puisse apparaître comme un problème mineur, je crois qu'il s'agit d'une question prioritaire, vu la relation directe de l'histoire avec l'idéologie, le nationalisme, la tolérance (ou intolérance), le racisme (l'anti-racisme), la sensibilité sociale et, en général les formes d'entente et de fonctionnement d'une société.

9.       L'histoire est donc une affaire politique. L'investigation et l'analyse du passé sont naturellement conditionnées par l'historien. Celui-ci interprétera comme positif ce qui sera positif à ses yeux. Dans le choix des thèmes, des sources, des méthodes, de la bibliographie, s'insèrent déjà des éléments subjectifs, idéologiques et politiques. C'est là l'un des premiers facteurs politiques de l'histoire: la conscience politique de celui qui l'étudie.

10.       Je ne voudrais pas donner l'impression que l'utilisation de l'histoire est, en soi, négative. Non, l'histoire rend, et a toujours rendu, de grands services au progrès de l'humanité. L'expérience historique, la connaissance du passé, la mémoire collective, l'évaluation des succès et des erreurs antérieures, le patrimoine que les siècles nous ont laissé, les progrès de l'homme, ses conquêtes technologiques, culturelles, humanistes, sociales, tout cela marque la politique et donc, souvent, l'histoire a été l'arme et le porte-drapeau des élans et changements positifs. L'histoire charge la politique d'arguments et de raisons. Elle peut la légitimer si son utilisation n'est pas détournée, ou si elle ne sert pas des intérêt despotiques, anti-démocratiques ou anti-sociaux.

11.       Par suite, il me semble légitime de recourir à l'histoire, et aux références historiques en politique, à deux conditions:

1°       qu'il s'agisse vraiment d'histoire: c'est-à-dire, que nous soyons capables de réaliser une approche critique de l'analyse des faits du passé et des éventuelles interprétations possibles. Il faut partir de l'histoire pour arriver à la politique et non pas l'inverse, car le système habituel veut que partant d'une proposition politique on essaye de trouver des références historiques, applicables ou non, sûres et cohérentes ou non;

2º.       qu'elle soit utilisée pour des causes dignes et justes. L'histoire est si vaste, si diverse et si terrible qu'elle peut fournir toutes sortes d'exemples aux gens peu scrupuleux. Les pires horreurs, guerres, dominations, autoritarismes et exploitations de l'humanité ont été justifiés en évoquant des théories, et en cherchant des arguments dans des faits du passé. Il est inacceptable de recourir à l'histoire pour bâtir un avenir injuste.

12.       S'il était nécessaire de donner des exemples de l'utilisation légitime de l'histoire, il suffirait de rappeler à quel point les principes à l'origine de la révolution française ont été largement répandus ou de se souvenir du régime nazi et de l'holocauste pour éviter à l'avenir de telles aberrations. En revanche, il suffit de constater l'utilisation de l'histoire par le Front National en France pour bien comprendre que nous sommes en face d'une interprétation historique perverse. N'oublions pas non plus la gigantesque manipulation de l'histoire par le régime soviétique, qui réussit non seulement à inventer une histoire en accord avec ses postulats doctrinaux mais aussi, en dogmatisant des théories de Hegel et Marx, à créer la méthode "infaillible" de l'analyse historique et le gaspillage de l'apport fondamental du matérialisme historique devenu instrument d'une doctrine politique que, par définition, il devait servir.

13.       Les deux grandes tendances de la bonne et de la mauvaise utilisation de l'histoire à de fins politiques se sont concentrées sur la question nationale ou la question sociale: jadis comme élément d'identité du groupe ou comme émancipation de l'homme; puis comme histoire nationale ou sociale qui dans ses formulations extrêmes ou extrémistes a été histoire patriotique - et même chauviniste - et histoire révolutionnaire ou réactionnaire.

14.       Il n'est pas critiquable que les peuples cherchent dans l'histoire leurs signes d'identité d'autant plus qu'il est évident qu'une collectivité humaine nationale s'est nécessairement construite tout au long d'un processus historique propre et singulier. L'histoire nationale de chaque peuple a donc tout son sens. Il n'est est pas de même pour l'histoire nationaliste, chauviniste, qui prétend non pas expliquer les caractéristiques nationales du groupe, mais créer des mentalités nationalistes grâce à un endoctrinement contre les ennemis extérieurs. Tel que je l'ai affirmé au Colloque du Paris, alors que l'histoire nationale est un élément inhérent à la condition humaine, à l'identification de l'individu avec son propre groupe, à l'existence même de la nation et au discours de l'histoire universelle, l'histoire à type nationaliste et patriotique quant à elle favorise l'affrontement et l'exclusion. Elle signifie soumettre tout le futur à l'idée mythique de la nation, en justifiant tout à cette fin.

15.       Il en va de même pour la question sociale. Il est tout à fait logique et même souhaitable qu'une histoire critique soit un instrument d'émancipation pour les individus et les classes sociales. L'analyse historique a certainement contribué, par le passé, de façon décisive à remédier aux injustices, exploitations, esclavages et soumissions. Les idées de liberté, démocratie, égalité, justice sociale et solidarité et leur progrès, quoique limitées et précaires, sont en partie redevables de l'expérience historique. L'histoire contient, en elle même, le germe du progrès social, car elle montre ce qui doit changer et doit être modifié pour que l'homme vive dans des conditions plus justes et équitables. Dans ce sens, l'histoire est un moteur de transformation sociale, de progrès humain et humaniste.

16.       Or, son usage en tant qu'instrument de révolution, c'est-à-dire de transformation radicale ou d'accélération brusque des processus historiques, n'a pas toujours été fait avec rigueur et sens critique. Parfois l'analyse historique et ses théories forcées et manipulées ont servi d'alibi à des transformations qui n'ont pas été un progrès mais une régression.

17.       Les versions de l'histoire qui soulignaient la supériorité innée des aïeux ont servi le nationalisme du 19e siècle. «L'histoire est surtout la science de la conscience nationale», a déclaré, sans ambages un historien russe. La scolarité pour tous a aidé à remplir cette mission sacrée. Il y a un siècle, 80% des bacheliers français estimaient que l'histoire avait pour premier objectif d'exalter le patriotisme. Objectifs civiques et érudition ne sont pas nécessairement compatibles. «Une histoire exacte peut nous apprendre à nous entendre, mais aussi à ne pas le faire» écrit un critique.

18.       "Réécrire le passé afin qu'un groupe puisse s'en enorgueillir est trop humain pour que l'on y voie un acte de conspiration" disait un expert pendant le colloque. Et il ajoutait "de la même manière, il n'est pas nécessairement de mauvais augure de manipuler l'histoire nationale, comme nous le faisons d'ailleurs tous avec notre histoire personnelle. En fait, on ne peut éviter de telles manipulations et la véritable question pour les historiens, constitue à se demander comment des personnes profondément subjectives peuvent parvenir à une vérité objective. Les chroniqueurs forgeaient des histoires pour plaire à leur protecteur, pour faire l'apologie de leur compatriotes et étendre leur propre réputation. Sans vergogne, les premiers annalistes portaient leurs mécènes aux nues; par la suite, les historiens ont fait l'éloge du patriotisme qui, aujourd'hui encore, exerce une influence sur l'enseignement de l'histoire". Il me semble au contraire que les manipulations peuvent et doivent être évitées. L'historien est humain et donc subjectif. Cependant l'objectivité peut être atteinte par la confrontation de plusieurs récits subjectifs.

Les travaux du Conseil de l'Europe

19.       L'histoire et l'enseignement de l'histoire ont toujours occupé une place privilégiée dans les travaux du Conseil de l'Europe du fait qu'ils contribuent grandement à former l'attitude des jeunes vis-à-vis des autres pays, cultures et races.

20.       De 1953 à 1958, le Conseil de l'Europe a organisé six grandes conférences internationales sur la façon dont l'histoire européenne était présentée dans quelque 900 manuels scolaires sur les 2 000 alors en usage dans les Etats membres. Ce cycle a été suivi de deux autres conférences sur "La religion dans les manuels scolaires d'histoire en Europe" (Louvain, 1972) et "La coopération en Europe depuis 1945, telle qu'elle est présentée dans les matériels d'enseignement de l'histoire, de la géographie et de l'instruction civique dans les écoles secondaires" (Brunswick, 1979).

21.       De 1965 à 1983, le Conseil de la coopération culturelle (CDCC) a organisé quatre symposiums intergouvernementaux sur l'enseignement de l'histoire: "L'enseignement de l'histoire dans l'enseignement secondaire" (Elseneur, 1965); "L'enseignement de l'histoire dans le premier cycle des études secondaires" (Brunswick, 1969); "L'enseignement de l'histoire dans le deuxième cycle de l'enseignement secondaire" (Strasbourg, 1971); "L'enseignement relatif aux découvertes portugaises dans les écoles secondaires d'Europe occidentale" (Lisbonne, 1983). Ce symposium a été organisé à l'occasion de la 17e exposition d'art du Conseil de l'Europe.

22.       Le Symposium d'Elseneur a eu pour effet secondaire intéressant l'établissement d'une liste de vingt-cinq éléments qui sont communs à l'histoire de l'ensemble ou d'une partie de l'Europe et qui se prêtent donc à une présentation européenne.

23.       Dans ses travaux sur l'histoire, le Conseil de l'Europe a eu pour important collaborateur l'Institut Georg Eckert de recherche internationale sur les manuels scolaires. En 1965, l'Institut, qui possède la plus vaste bibliothèque internationale de manuels d'histoire et de géographie d'Europe, a accepté, à l'invitation du Conseil de l'Europe, de jouer le rôle de plaque tournante européenne pour l'échange d'informations sur les manuels consacrés à ces deux disciplines. A l'instigation du CDCC, le Comité des Ministres a adopté, en 1988, la Recommandation n° R (88) 17 sur "la coopération avec l'Institut Georg Eckert de recherche internationale sur les manuels scolaires", qui recommande aux Etats membres de contribuer à faire connaître aux enseignants et aux auteurs de manuels les travaux de l'institut et d'encourager les éditeurs de matériels pédagogiques et les associations d'éditeurs à envoyer à la bibliothèque de l'institut, à titre gracieux, des exemplaires de leurs principaux manuels d'histoire, de géographie et d'études sociales.

24.       Au cours de la seconde moitié des années 70, le CDCC a recueilli des informations sur la façon dont les écoles, dans les Etats membres, cherchaient à établir des relations entre les disciplines relevant de deux domaines du programme: les "sciences humaines" (recouvrant généralement l'histoire, la géographie, l'économie, la sociologie et les sciences politiques) et les "sciences naturelles" (recouvrant généralement la physique, la chimie et la biologie). Les résultats de ces travaux ont paru dans une étude intitulée "L'innovation dans l'enseignement secondaire en Europe" (Conseil de l'Europe, Strasbourg, 1979).

25.       Depuis le début des années 80, l'importance de l'histoire est soulignée dans les travaux du CDCC sur l'enseignement primaire et secondaire ainsi que dans ses activités sur des sujets plus vastes tels que: la dimension européenne des programmes scolaires; l'éducation aux droits de l'homme dans les établissements scolaires; l'éducation interculturelle; la préparation à la vie dans un monde interdépendant.

26.       L'importance de l'histoire est aussi reconnue dans plusieurs recommandations du Comité des Ministres. A titre d'exemple, dans la Recommandation n° R (83) 13 sur le "rôle de l'école secondaire dans la préparation des jeunes à la vie", le Comité des Ministres a indiqué que les systèmes d'éducation doivent "familiariser [tous les jeunes] avec leur patrimoine culturel, spirituel, historique et scientifique ...".

27.       Depuis le début des années 80, le CDCC organise, dans le cadre de son Système de bourses pour enseignants, une série de séminaires pour les enseignants d'histoire. Ces séminaires sont axés sur les mouvements ou rencontres de peuples ou d'idées qui ont marqué l'histoire de l'Europe. Parmi les thèmes de ces séminaires figurent: "L'âge viking en Europe", "L'Europe et la Constitution des Etats-Unis", et "L'enseignement de la Révolution française dans les écoles en Europe".

28.       Vers la fin des années 80, on a constaté un regain d'intérêt notable pour l'enseignement de l'histoire dans les Etats membres et, en septembre 1990, le CDCC a organisé à Brunswick, en coopération avec l'Institut Georg Eckert, un atelier européen de recherche pédagogique sur "l'histoire et les études sociales - méthodologies de l'analyse des manuels scolaires".

29.       Les bouleversements qui ont eu lieu en Europe depuis 1989 se sont reflétés par les récents symposiums du CDCC dans le domaine de l'histoire sur:

- "L'enseignement de l'histoire dans la nouvelle Europe" (Bruges, décembre 1991);

- "l'enseignement de l'histoire depuis 1815 avec une référence particulière aux modifications des frontières" (Leeuwarden, avril 1993);

- "l'enseignement de l'histoire et la conscience européenne" (Delphes, mai 1994).

- "histoire, valeurs démocratiques et tolérance en Europe: l'expérience des pays en transition" (Sofia, octobre 1994);

- "la réforme de l'enseignement de l'histoire dans les écoles des pays européens en transition démocratique" (Graz, novembre 1994);

30.       En octobre 1993 les Chefs d'Etat et de Gouvernement des Etats membres du Conseil de l'Europe ont tenu un Sommet à Vienne. La Déclaration finale du Sommet soulignait la nécessité de renforcer d'urgence les «programmes visant à éliminer les préjugés par l'enseignement de l'histoire, en mettant en évidence les influences mutuelles positives entre différents pays, religions et idées dans le développement historique de l'Europe». En réponse à la Déclaration de Vienne une activité de deux ans sur l'enseignement de l'histoire (1994-95) a été lancée par le Comité des Ministres du Conseil de l'Europe. Les conclusions finales de cette activité ont été présentées au Symposium sur "la compréhension mutuelle et l'enseignement de l'histoire européenne: défis, problèmes et stratégies" (Prague, octobre 1995).

31.       En 1991, la Conférence permanente (désormais Congrès) des pouvoirs locaux et régionaux de l'Europe a lancé un projet intitulé "Jumelage scolaire et histoire locale" visant des élèves de 9 à 15 ans. Ce projet associait vingt-cinq établissements scolaires dans quinze Etats membres. Les élèves ont élaboré des études sur leur commune et son histoire et les ont ensuite échangées avec les études élaborées par les élèves des établissements scolaires des autres pays.

32.       L'Assemblée Parlementaire n'a jamais adopté de texte spécifique sur l'histoire mais elle s'y est référé à plusieurs reprises. Dès 1980 elle avait demandé que soit "réservée une place convenable à l'enseignement de l'histoire moderne, de façon à mieux préparer les jeunes à la promotion de la démocratie" (Résolution 743 relative à "la nécessité de combattre la réapparition de la propagande fasciste et de ses aspects racistes").

33.       D'autres références à l'importance de l'histoire et de son apprentissage peuvent être trouvées dans les recommandations sur la coopération universitaire entre l'Europe et l'Amérique latine (1985), sur la dimension européenne de l'éducation (1989), sur la contribution de la civilisation islamique à la culture européenne (1991), sur la conservation des bibliothèques et des archives en Europe centrale et orientale (1992) et sur la tolérance religieuse dans une société démocratique (1993).

Le colloque de Paris

34.       Sous le titre "L'apprentissage de l'histoire en Europe" nous avons organisé un colloque à Paris, en décembre 1994, auquel ont participé des experts invités et les membres de la Commission de la culture et de l'éducation.

35.       Je ne souhaite pas réitérer les éléments du colloque que vous trouverez en annexe. Je vous ferai part de mes commentaires sur le colloque et ses résultats ainsi que de mes propres conclusions.

36.       Le colloque avait été organisé afin de réfléchir sur l'apprentissage de l'histoire et essayer d'accumuler des information sur les divers aspects de cet apprentissage. Il s'agissait d'établir comment les citoyens de nos pays apprennent l'histoire, du petit écolier à l'adulte formé et comprendre comment l'histoire influence notre pensée sur les valeurs, sur la société, sur l'avenir.

37.       Il était clair qu'on ne parlerait pas simplement de l'enseignement - qui a aussi son importance - mais de l'apprentissage et de tous ses moyens: les médias, l'art, les musées, le cinéma, le tourisme, les messages politiques, les livres, la famille, les manifestations culturelles. L'objectif du Colloque était d'apporter des idées sur ces formes d'apprentissage, ses problèmes et ses vertus et, en même temps, de placer la réflexion dans la perspective concrète d'une volonté politique, celle de faire de l'histoire un instrument utile à la défense des valeurs de la démocratie, des droits de l'homme, de la tolérance, du respect d'autrui, c'est-à-dire, de l'histoire comme outil pour un futur plus pacifique, plus juste et plus solidaire.

38.       A mon avis, le colloque nous a fourni des informations très intéressantes et nous a éclairés sur l'opinion des experts sur un grand nombre de matières. C'est vrai qu'on y a plus parlé de l'éducation que des autres aspects, mais il faut noter le grand intérêt de certaines contributions qui constituaient une nouveauté pour la plupart des participants. Par exemple, la vision de l'histoire selon l'Eglise catholique, l'instruction historique par les musées, l'histoire à la télévision ont été des sujets appréciés. Il est dommage que le colloque n'ait pu se pencher sur l'ensemble des aspects concernant l'apprentissage de l'histoire. Peut-être était-il trop ambitieux de penser qu'un jour et demi suffirait pour réfléchir sérieusement sur la panoplie des éléments en rapport avec l'apprentissage de l'histoire, son utilisation politique, et les sources de nos connaissances historiques.

39.       Les débats, en tout cas, ont contribué à compléter la documentation sur les activités du Conseil de l'Europe dans ce domaine, y compris les résolutions du Comité de Ministres et les Recommandations de l'Assemblée cités précédemment. J'exposerai plus loin mes propres idées sur les aspects non traités.

40.       De l'ensemble des contributions orales ou écrites ainsi que des discussions au colloque, on peut tirer certaines conclusions de nature politique:

-       L'influence de l'histoire sur les mentalités est énorme, elle est un élément fondamental de la politique et des attitudes sociales.

-       Il y a toujours eu une utilisation politique de l'histoire par le pouvoir, quel qu'il soit, pour se légitimer. L'histoire ne devrait cependant pas servir le pouvoir mais les citoyens.

-       Souvent l'histoire a joué un rôle négatif parce qu'on s'est servi d'elle pour justifier des tyrannies, des injustices et des abus.

-       Par contre, l'histoire peut être très positive en tant qu'élément de culture, d'expérience humaine au service de la compréhension, la tolérance, le respect de la diversité, la liberté, la démocratie, le progrès économique et la justice social.

-       Puisqu'il existe un mauvais usage de l'histoire, il faut le combattre et il faut l'éviter.

41.       Il me semble aussi que du colloque on peut conclure qu'il existe un consensus général sur la manière d'appréhender l'histoire. Il faut avant tout qu'elle ait un message moral, de dénonciation de l'injustice, de défense des droits de l'homme; qu'elle soit authentique, non manipulée ni manipulatrice, sans mensonges, sans fausses données. Qu'elle soit aussi sans tabous, claire et honnête.

42.       Une histoire objective et scientifique, est rigoureuse et capable d'accepter qu'il peut y avoir plusieurs interprétations, elle est donc non dogmatique. En ce qui concerne l'histoire d'un pays, il faut souhaiter qu'elle soit nationale mais non pas nationaliste, laquelle suppose une priorisation et une adéquation à des propos patriotiques, incompatible avec l'histoire véridique. Donc, une histoire contrastée, comparée, plurielle, confrontant systématique les sources et les différentes interprétations.

43.       Mais si l'histoire est très liée au présent, elle doit rester libre des idéologies et même des connotations nationales. Certes, le discrédit de l'histoire officielle peut beaucoup aider à reconstruire l'histoire, mais il faut qu'elle ne tombe pas sous la dépendance d'autres discours politiques plus ou moins dominants dans la société. Il faut tenir compte que parfois même la mémoire populaire - souvent sacralisée - n'est pas plus rigoureuse ni moins illusoire que la version officielle du passé.

44.       C'est pour cela qu'il faut écrire, présenter et enseigner une histoire critique qui favorise une compréhension objective de l'histoire et de ses diverses interprétations en développant l'esprit critique. L'histoire, on le sait, doit être constamment révisée à cause des intérêts de chaque moment, mais aussi en raison de grandes incertitudes, les interprétations historiques résultant souvent d'une hiérarchie des sources, d'un choix des informations et de la méthode d'analyse. L'apparition de nouvelles sources, ou un changement de méthode, peut aboutir à une interprétation différente, voire contradictoire.

45.       Les participants au colloque ont rencontré un large consensus quant au plan de la conception générale de l'histoire et de son rôle dans l'esprit des droits de l'homme, mais aussi sur des aspects plus concrets et plus pratiques.

Sur l'apprentissage de l'histoire

46.       Une analyse des facteurs qui contribuent à la perception de l'histoire montre que l'enseignement de l'histoire à l'école vient en tête. Ensuite, à titre de compléments qui ne sont pas négligeables, viennent les notions historiques transmises par les médias (imprimés et audiovisuels), la littérature, le cinéma, les musées. Puis arrivent les influences de la religion, des hommes politiques, des communautés locales, des contacts personnels etc., qui peuvent renforcer, contredire ou compléter les connaissances acquises en classe.

47.       L'apprentissage de l'histoire est un processus multiforme: reconstitution individuelle du passé: visites de musées ou de châteaux; médias; comparaison des expériences personnelles avec les constatations faites par autrui.

48.       En fait, un projet de recherche mené en Angleterre sur les acquis et la compréhension historiques des élèves de sept à neuf ans a permis de calculer que leur connaissance du passé provenait à environ 85 % d'autres sources que l'école. Nous ne devons donc pas sous-estimer les idées, le savoir et l'expérience acquis par les élèves avant d'arriver dans la salle de classe.

49.       Trois idées sont essentielles pour comprendre l'histoire: elle n'est jamais complètement ni définitivement connue; ses témoins ne sont jamais impartiaux; il est nécessaire d'éviter tout anachronisme dans la mesure du possible.

50.       Il me semble utile de réfléchir sur les origines de nos notions historiques et de chercher ce que l'on peut proposer dans chaque domaine pour établir des critères positifs et efficaces sur l'apprentissage de l'histoire dans une société démocratique, pluriethnique et multiculturelle.

L'enseignement et la pédagogie de l'histoire

51.       L'enseignement de l'histoire ne devrait pas viser tant à transmettre des contenus spécifiques qu'à permettre aux élèves d'élaborer leur propre interprétation. Il ne doit pas porter uniquement sur des faits, mais viser à développer chez les élèves certaines aptitudes. Cet enseignement doit être vivant et, étant donné que 85% des informations proviennent de sources extra-scolaires, celles-ci devraient bénéficier d'une bien plus grande attention. De même, l'interaction entre ces sources devrait être favorisée.

52.       Le nombre d'heures de cours réservées à l'enseignement de l'histoire varie énormément d'un pays à l'autre mais les objectifs de cet enseignement sont largement identiques: donner aux jeunes le goût de l'histoire, en faire des citoyens actifs, responsables et critiques et leur faire comprendre que la vérité historique ne se réduit pas à un point de vue particulier. Il est indispensable de trouver un moyen de leur parler des différents événements en comparant plusieurs sources d'information et d'opinion, en les incitant aussi à mettre en doute leurs a priori et à soumettre tout événement à l'analyse critique et historique. Le rôle des hommes politiques est de créer les conditions favorables pour les enseignants d'histoire à la réalisation de cette tâche. Le besoin d'une formation continue des enseignants est aigu.

53.       L'amélioration des manuels scolaires était le thème de la première activité du Conseil de l'Europe dans le domaine de l'éducation, et l'importance de l'histoire a été soulignée par la Convention culturelle européenne dès 1954. Par cette Convention chaque Partie contractante "(a) encouragera chez ses nationaux l'étude des langues, de l'histoire et de la civilisation des autres Parties contractantes et offrira à ces dernières sur son territoire des facilités en vue de développer semblables études, et (b) s'efforcera de développer l'étude .... de son histoire et de sa civilisation sur le territoire des autres Parties contractantes et d'offrir aux nationaux de ces dernières la possibilité de poursuivre semblables études sur son territoire."

54.       Nous avons compris depuis un certain temps que l'enseignement, et plus spécifiquement celui de l'histoire, doit renouveler continuellement ses méthodes pédagogiques et améliorer la didactique. L'histoire est au centre du système éducatif car elle a des rapport étroits avec toutes les sciences de l'homme, c'est ce qu'on a appelé par le passé les "humanités", appelées aujourd'hui "sciences sociales". L'histoire est en général le centre de la culture, en générale, de la connaissance du monde, de la formation civique, de la conception des sociétés, des informations sur l'être humain, de ses vertus et de ses défauts. Enfin, l'histoire et la pièce maîtresse de l'éducation des enfants et des jeunes, de leur savoir, mais aussi de leur capacité de comprendre, de critiquer. Un professeur que j'estime beaucoup, Joan Reglá, a écrit une introduction à l'histoire qu'il a intitulée "Comprendre le monde".

55.       L'éducation à l'histoire est donc très importante et exige une réflexion pédagogique et politique continue. Si on veut offrir aux élèves une histoire parfaitement solide, compréhensible et en accord avec les problèmes de notre temps - ce qui serait souhaitable - il faut que les programmes d'enseignement, les méthodes d'apprentissage et les enseignants soient systématiquement recyclés. C'est un grand défi pour les pouvoirs publics qui doivent s'assurer que le contenu des programmes d'histoire est le plus rigoureux possible et garantir une totale liberté à l'historien. Ils doivent également faire un effort en faveur d'un enseignement adapté à notre temps, doté des nouvelles techniques audiovisuelles.

56.       Les nouveaux outils de l'information et de la communication (vidéo, ordinateurs, CD-I, CD-Rom, etc.) offrent un vaste champ de possibilités pour faciliter l'apprentissage de l'histoire à l'école et ailleurs, pourvu que la qualité intellectuelle soit assurée. Il faut différencier les méthodes d'éducation qui ne seront pas les mêmes dans l'enseignement primaire qu'au lycée où les contenus pourront être plus sophistiqués. L'université quant à elle pourra bénéficier d'un potentiel technologique encore plus avancé. Cet apprentissage devrait, en tout cas, être complété par d'autres vecteurs tels que les musées, la télévision, le cinéma, les visites de lieux historiques, l'étude des arts, etc.

57.       Tel que l'a évoqué le Prof. Prats au colloque de Paris, il ne s'agit pas pour l'élève de mémoriser des faits historiques mais d'apprendre par la découverte. Il faut lui donner la possibilité de développer sa compréhension et son esprit critique en insistant sur le comportement humain dans le passé. La qualité de la formation doit primer sur la quantité d'informations. Grâce à cela l'histoire deviendra un outil avec lequel il pourra affronter la complexité de notre époque et orienter l'avenir. Comme l'a dit Braudel "L'histoire est l'étude de l'origine des problèmes de notre temps".

La recherche

58.       L'enseignement et la recherche sont interdépendants. Le premier ne pourrait se renouveler sans les publications effectuées par la deuxième. Cependant les erreurs historiques proviennent des interprétations données par des historiens, chercheurs, professeurs qui sont d'ailleurs souvent la même personne. Chaque année, dans tous nos pays, une quantité énorme de livres historiques sont publiés. C'est une bonne affaire éditoriale, mais l'intérêt et la fiabilité de ces petites histoires anecdotiques ou des grandes thèses de portée universelle est très hétérogène. Il n'existe aucune planification de recherche ni coordination entre la recherche, l'édition et l'université.

59.       Les pouvoirs publics devraient s'efforcer de créer des conditions favorables à la recherche en histoire, mais une recherche autonome non liée au discours du pouvoir.

60.       On peut envisager d'encourager l'étude de grands thèmes actuellement sujets à controverse tels que la participation étrangère à la guerre d'Espagne, le stalinisme, le phénomène fasciste, le racisme, les minorités, les identités nationales. Il faut effectuer des recherches sur des sujets concrets susceptibles d'éclairer notre présent.

61.       La recherche (et la divulgation de ses résultats) est le meilleur antidote à la manipulation et à l'ignorance. Elle est la seule qui peut rétablir la rigueur historique. Elle est donc précieuse à l'enseignement, mais les chercheurs doivent se souvenir que les résultats de leur recherche seront présentés par les éducateurs.

Les médias

62.       Ils sont un phénomène de masse capable de d'informer - ou de désinformer - des centaines de milliers de lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs. L'histoire est à la fois bénéficiaire et victime de ce phénomène. Les médias remplissent deux fonctions: ils diffusent des informations et des analyses sur le passé historique et ils produisent en même temps des documents sur l'actualité qui sera l'histoire de demain.

63.       Le système de diffusion traditionnelle du savoir historique - livres, conférences, études - n'atteignait qu'une couche limitée de la société. Aujourd'hui, grâce aux publications écrites et aux émissions audiovisuelles, le citoyen moyen a plus facilement accès à l'histoire. Il trouve aussi dans les discours des hommes politiques des références au passé et des analyses historiques.

64.       Etant donné l'immense pouvoir de l'image la télévision est incontestablement le moyen de communication le plus efficace pour atteindre la plus grande masse. Elle est par conséquent l'instrument idéal de divulgation et d'apprentissage pour toutes sortes de connaissance et, a fortiori, de l'histoire, lorsqu'elle est respectueuse de la matière.

65.       L'histoire, pour la télévision, est devenue une bonne affaire: elle intéresse le grand public. Certaines chaînes, devant le succès des séries historiques, les ont programmées à l'heure de la plus grande audience. Il est même question de créer une chaîne entièrement consacrée à l'histoire.

66.       Cependant, les médias ne sont pas toujours rigoureux et peuvent banaliser les faits historiques et manipuler l'opinion. Pour des raisons techniques, budgétaires et d'audience, ils ne peuvent présenter le pour et le contre indispensables à toute analyse historique. Le message est donc amputé. Une certaine déontologie devrait être respectée par les éditeurs et les producteurs qui devraient également se faire assister d'un historien.

67.       Un code éthique pourrait constituer un point de référence en ce qui concerne l'approche de l'histoire par les médias.

Art et musées

68.       L'art c'est de l'histoire et les musées sont les dépositaires de l'histoire. L'art, même contemporain, traduit les pensées, les inquiétudes esthétiques et sociales d'une époque. L'art est représentatif de son temps et pour le comprendre et l'interpréter, nous avons besoin de la connaissance de l'histoire qui, en retour, s'enrichit à travers l'expérience artistique.

69.       Les musées sont les compléments de l'école tout comme l'urbanisme de nos villes ou la visite d'un château. Un souffle nouveau anime les expositions artistiques qui sont plus didactiques et historiques. L'interprétation des oeuvres en devient plus subtile et sensible.

70.       Pour qu'ils deviennent les outils indispensables, parallèles à l'enseignement, les musées doivent pouvoir mettre en valeur leurs collections, en les interprétant. Il faudrait multiplier les musées historiques à tous les niveaux: national, régional et local, en prenant pour exemple sur le musée allemand la "Maison de l'histoire" à Bonn. Les professionnels de l'histoire peuvent aider à valoriser ces musées qui sont des pages d'histoire et les transformer en preuves documentaires du passé.

Théâtre et cinéma

71.       Ces deux disciplines artistiques sont étroitement liées à l'histoire car ils sont de merveilleux instruments de divulgation historique. Quoique toujours de la fiction, ils donnent parfois des aperçus très corrects de l'histoire (Révolution française, chute de l'Empire romain, deuxième guerre mondiale, etc) et comportent toujours un message explicite ou implicite.

72.       Lorsque l'analyse historique est correcte, même une fiction sans substance peut nous apporter une connaissance d'une autre époque ou du mode de vie d'antan. Et cela nous permet de comprendre mieux que par un livre d'histoire sérieux dû à une historien prestigieux.

73.       Mais attention de ne pas confondre cinéma historique (comme par exemple "Un homme pour l'éternité" ou "La liste de Schindler") et cinéma spectacle (comme "Cléopâtre" ou "Braveheart"). Leurs messages sont très différents car si les deux premiers nous donnent un bon aperçu de l'histoire les deux autres sont très loin de la rigueur historique.

74.       Par ailleurs, le cinéma est aussi à l'origine de nombreuses idées historiques erronées. Mais comme il est en constante évolution, il est possible, au travers des "westerns" hollywoodiens, de voir les changements apparus dans l'opinion américaine quant à son propre passé.

Littérature

75.       La littérature est imprégnée d'histoire, toute la littérature, car même dans la poésie l'élément historique est très souvent présent: Brecht, Hugo, Lorca et tant d'autres, sans oublier les poèmes épiques.

76.       De même, l'histoire appartient à la littérature. On introduit couramment le discours historique dans le roman, l'essai ou autre narration. L'histoire est aussi un genre littéraire: livre d'histoire, mémoire, biographie, récit de voyage, chronique, journal (par ex. Verbatim de Jacques Attali), article de revue spécialisée, encyclopédie, etc. Finalement, l'histoire écrite, c'est de la littérature.

77.       Certaines oeuvres littéraires sont d'une grande richesse historique "Au nom de la Rose", "Les raisins la la colère", "Don Quichotte" nous ont fourni plus d'informations et de savoir historique que plusieurs ouvrages d'histoire. La reconstitution d'une période historique en toute liberté créatrice offre parfois une synthèse plus claire qu'une thèse de doctorat.

78.       Parallèlement, la lecture obligatoire d'auteurs comme Tolstoï, Yourcenar ou Greaves, par l'approche historique contenue dans leurs romans, apporte un complément au processus éducatif. S'agissant de fiction, on ne peut exiger la rigueur et la vérité. Mais ce sera au professeur de rétablir l'exactitude du message historique afin d'éviter toute déviation possible.

L'entourage: famille, amis, collectivité

79.       L'opinion des parents et ce qui se raconte dans le cadre familial sont les premières influences que subit l'enfant. Or, chaque famille hérite de la mémoire ancestrale et s'exprime sur le passé et sur la politique-histoire. Elle fournit une masse d'informations sur les lieux, personnages, faits historiques et nous pousse à lire tel ou tel livre. L'entourage apporte à l'enfant certains goûts, modes, idéologie qui formeront son idée de l'histoire.

80.       Une vision élargie de l'histoire lui sera donnée par les voyages, les rencontres avec des gens différents qu'il fera.

81.       Par contre, l'apprentissage de l'histoire, aujourd'hui, est un processus très complexe d'accumulation d'informations et d'absorption des interprétations, discours et

82.       reconstitutions, constamment renouvelé car chaque jour apporte de nouvelles références historiques.

Problèmes connexes

L'histoire nationale

83.       Personne ne peut contester à une communauté nationale le droit à son histoire. L'existence même d'un groupe suppose une évolution historique qui détermine sa cohésion. Il est donc normal que chaque nation ait une histoire nationale et que la conscience historique soit à la base de la conscience politique nationale. L'explication cohérente - triomphale ou tragique - de la continuité de la nation devient une nécessité patriotique.

84.       Un problème se pose quand nous passons de l'histoire nationale à l'histoire nationaliste, ce qui arrive très souvent. L'histoire sert alors à la propagande et à l'endoctrinement. Alors que l'histoire nationale recherche les éléments unificateurs pour expliquer son existence, l'histoire nationaliste cherche à justifier des valeurs patriotiques, exacerbe les aspects épiques et mythiques et les traits "nationaux". Elle souligne les différences avec les pays voisins, exalte l'uniformisme, dissimule l'histoire des régions et des minorités et se définit toujours par rapport aux ennemis externes. Elle est à l'origine des conflits ethniques. Le cas de l'ex-Yougoslavie est paradigmatique. Dans les manuels d'histoire serbes et croates les descriptions "historiques" sont totalement déformées par l'esprit nationaliste.

85.       En Europe, depuis le 19ème siècle, l'idée majeure est qu'une nation doit être compacte, uniforme, monoculturelle, monolinguistique, uniformisée, égalisée et centralisée. Pour défendre cette conception, il fallait une histoire compacte, uniforme, monoculturelle, etc. On a donc nié les différences, les diversités, les influences extérieures, le métissage. Et cependant, l'histoire de nos pays est essentiellement diverse, pluriculturelle pluriethnique, avec des influences extérieures si décisives qu'il est parfois difficile de savoir si l'on doit plus aux "étrangers" qu'aux nationaux.

L'histoire de l'Europe

86.       L'Europe est l'histoire d'une immense accumulation de diversités, d'un mélange d'idées, de races. Sous les couleurs des histoires nationales, se dessine une Europe plus mélangée et plus uniforme que celle qu'on nous a racontée. Elle n'est pas homogène, mais partage beaucoup d'éléments communs, dont une histoire en grande partie commune.

87.       L'histoire de l'Europe n'est pas unique, quoique le passé européen l'ait été nécessairement. Les nombreux textes intitulés Histoire de l'Europe montrent qu'il y a une foultitude d'interprétation des faits. Ce qui pour un pays constitue une mémoire positive et même glorieuse (une victoire militaire, l'indépendance) peut être considéré comme un désastre par le pays voisin. Le passé a été ce qu'il fut et sa valorisation dépend sans doute du présent. Il est incorrect de manipuler l'histoire, mais il n'est pas nécessaire non plus d'avoir une seule vision du passé.

88.       Par contre, si l'Europe existe comme une réalité différenciée et identifiable, s'il existe un concept global de l'Europe, il devrait être possible d'écrire l'histoire de cette réalité-là, de ses origines, de ses contradictions, des avatars de toute sorte qui l'on conduite au projet d'intégration comme celui que nous contemplons aujourd'hui.

89.       Il ne faut pas perdre espoir et travailler au progrès d'une explication cohérente de notre passé. Pour commencer on pourrait étudier comment un chapitre contenant les éléments de base sur les diverses histoires des peuples d'Europe, acceptés par tous, pourrait être intégré dans tous les manuels d'histoire européens. Ensuite, après des recherches approfondies, on serait peut-être en mesure de rédiger une histoire de l'Europe, pas totalement méprisable.

L'histoire en Europe centrale et orientale

90.       Bien qu'il ait été question de manipulations historiques en Europe occidentale, cela n'est pas comparable avec ce qui s'est passé dans les pays d'Europe centrale et orientale. L'orientation politique dogmatique de l'enseignement de l'histoire a laissé ces pays devant la nécessité urgente et difficile de retrouver leur vraie histoire.

91.       Ils ont besoin de manuels d'histoire, de recyclages pour les professeurs, de nouvelles méthodes de recherche ainsi que de plans et de systèmes éducatifs rénovés. C'est urgent, car la diffusion d'une histoire critique et rigoureuse aidera ces pays a retrouver leur vraie identité, sans tomber dans un autre dogmatisme.

92.       Les systèmes totalitaires de cette partie de l'Europe ont manipulé l'histoire au point qu'il faudra des décennies pour rétablir la normalité historique. Il faut récupérer l'histoire bafouée par le régime soviétique, les symboles, l'art, les livres, les archives, les bibliothèques, les noms des choses, des rues, des villes, des lieux. On a pu le constater dans les état baltes.

93.       A ce propos il est intéressant de mentionner le "Livre noir sur l'extermination scélérate des Juifs par les envahisseurs fascistes allemands dans les régions provisoirement occupées de l'URSS et dans les camps d'extermination en Pologne pendant la guerre de 1941-1945"2. Lors de l'invasion de l'URSS par les armées de Hitler en 1941, Staline a soutenu la création d'un Comité antifasciste juif, dans le but de mobiliser l'opinion mondiale. Sur une suggestion d'Albert Einstein des membres du Comité ont écrit le livre noir en se basant sur les récits, notes et journaux de rescapés, témoins ou bourreaux. Cependant les priorités avaient changé et le livre n'a jamais été publié. D'abord Staline a fait enlever les références à la participation des Ukrainiens, Lituaniens, Russes et autres aux crimes nazis, ensuite il a ordonné la suppression des récits sur la résistance des juifs dans les ghettos "pour ne pas encourager le nationalisme juif". En 1947, alors qu'il était à l'imprimerie, le livre fut interdit car il contenait "de sérieuses erreurs politiques". Le président du Comité antifasciste juif a été assassiné en 1948 et nombre de ses membres, dont plusieurs des auteurs du livre noir, arrêtés, torturés, condamnés et exécutés en 1952. En 1989, la version originale du livre noir est retrouvée dans les archives du KGB mais c'est seulement en 1993 qu'il est finalement publié en russe ... à Vilnius.

Problèmes de toponymie

94.       A côté de l'évolution linguistique qui a fait que Cæsar Augusta se transforme en Zaragossa et Djebel Tariq en Gibraltar, les bouleversements historiques entraînent souvent des changements toponymiques. Ainsi la ville de Byzance est devenue Constantinople au IVème siècle et Istanbul à partir du XVème et la ville que les allemands ont connu au Moyen-Age sous le nom de Pressburg a été la capitale de la Hongrie pendant plus de 300 ans sous le nom de Poszonyi et est aujourd'hui la capitale de la Slovaquie sous le nom de Bratislava. Il y a aussi des villes qui, après deux ou trois changements, retrouvent leurs anciens noms ou leur noms d'origine. Ce sont notamment les cas de Chemnitz > Karl Marx Stadt > Chemnitz ou de St Petersbourg > Petrograd > Leningrad > St Petersbourg.

95.       Ces changements toponymiques, même s'ils n'ont pas toujours été pacifiques, ont été la conséquence de modifications historiques. On trouve aussi souvent, surtout (mais pas uniquement) en Europe centrale et orientale, des villes et villages qui ont deux ou trois noms différents, même si un seul est officiel. Dans la plupart des cas il s'agit du même nom dans différentes langues, dus à une population mixte, comme c'est le cas de Nicosie/Lefkosa à Chypre et/ou à des changements de frontière, comme c'est le cas de Caporetto/Karfeit/Kobarid en Slovénie.

96.       Il y a aussi le cas particulier - soulevé par la proposition de résolution relative à la préservation des tracés toponymiques du patrimoine culturel européen (Doc. 7185), présentée par notre collègue M. Landsbergis - de la région jadis habitée par le peuple balte des prussiens. Coincée entre les Lituaniens et les Polonais, elle a été conquise au XIIIème siècle par les chevaliers teutons, décimée par la peste en 1709, fortement germanisée par Bismarck au XIXème siècle et enfin systématiquement russifiée par l'Union Soviétique après 1945. Cette dernière "opération" efface de la carte de l'Europe un peuple qui avait lui-même déjà disparu, par fusion avec les Lituaniens, les Polonais et les Allemands, mais dont la mémoire subsistait dans la toponymie et l'hydronymie de la région qu'il avait habitée.

97.       Une telle perte de notre mémoire et du patrimoine historique européen est certes regrettable et on peut souhaiter qu'elle ne soit pas définitive. A ce propos le Conseil de l'Europe ne saurait préconiser des changements pour rétablir une quelconque "vérité historique" mais il doit rappeler la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires dont le paragraphe 2(g) de l'article 10 encourage "l'emploi ou l'adoption, le cas échéant conjointement avec la dénomination dans la (les) langue(s) officielle(s), des formes traditionnelles et correctes de la toponymie dans les langues régionales ou minoritaires" même (ou surtout?) si elles ne sont plus parlées.

98.       Ceci dit, l'histoire se répète souvent mais elle ne revient jamais en arrière et les décisions dans ce domaine devraient appartenir en première instance aux populations concernées. Dans ce contexte nous pouvons nous féliciter de l'ouverture d'esprit démontrée par la Ville de Strasbourg qui a récemment décidé d'ajouter, sur les plaques toponymiques, l'ancien nom de plusieurs rues du centre-ville à leur nom actuel.

Conclusion: une histoire pour le progrès, la démocratie les droits de l'homme et la solidarité

99.       "Est-il possible d'enseigner une méthode historique sans contenu? d'initier à l'histoire sans idées préconçues? Existe-t-il un minimum de base? Quel est-il? Quel est l'indispensable pour une approche critique? Est-il possible de définir un cadre européen pour l'enseignement de l'histoire? Pertinence du contexte; importance des sources; diversité des points de vue; effet de la sélection et du conditionnement, etc. Dans quelle mesure cette approche est-elle appliquée en Europe?" Ces questions que nous nous avions posées lors du colloque de Paris ont guidé nos réfections sur l'enseignement de l'histoire.

100.       Les historiens savent que l'histoire est nécessairement partiale mais le public l'ignore généralement et se montre le plus souvent crédule. Le point essentiel de l'enseignement et de l'apprentissage de l'histoire est de sensibiliser les jeunes au fait qu'il n'est pas de compte rendu parfait, que l'histoire ne devrait pas être approchée comme les mathématiques.

101.       Il importe de corriger les perversions des systèmes d'éducation antérieurs et encore beaucoup trop présentes dans tous nos systèmes éducatifs.

102.       Les établissements scolaires devraient accorder une attention plus grande à la préparation à l'apprentissage de l'histoire qu'à l'enseignement de faits historiques: il y aurait lieu pour cette matière d'enseigner comment apprendre plutôt que de transmettre des faits. Voici quelques exercices simples pour développer la critique historique: comment pouvons-nous connaître notre date de naissance? de quel point de vue les données sont-elles présentées? importance des témoins et prise en compte du contexte; le problème de l'anachronisme et l'erreur qu'il y a à présenter le passé comme s'il s'agissait du présent.

103.       L'histoire a un rôle politique clef à jouer dans l'Europe d'aujourd'hui. Elle peut favoriser la compréhension, la tolérance et la confiance entre les individus et entre les peuples d'Europe. Elle peut aussi devenir une force de division, de violence et d'intolérance. La connaissance de l'histoire est d'une importance capitale pour la vie civique: sans elle nous sommes beaucoup plus vulnérables à la manipulation, politique ou autre.

104.       Il faudrait aussi se reporter aux conclusions du Symposium du CDCC sur "La compréhension mutuelle et l'enseignement de l'histoire européenne: défis, problèmes et stratégies" qui s'est tenu à Prague, en octobre 1995. La XXIIIe Exposition du Conseil de l'Europe «Art et Pouvoir: l'Europe sous les dictateurs, 1930-1945» s'inscrit également dans ce sujet qui me tient à coeur. Il est essentiel, en tout cas, que le Conseil de l'Europe poursuivre ses activités dans le domaine de l'histoire, notamment par le nouveau projet du Comité de l'éducation du Conseil pour la Coopération Culturelle sur l'apprentissage et l'enseignement de l'histoire de l'Europe au XXème siècle.

III. COMPTE RENDU DU COLLOQUE

(Paris, Décembre 1994)

Voir addendum

Commission chargée du rapport: commission de la culture et de l'éducation

Implications budgétaires pour l'Assemblée: néant

Renvoi en commission: Doc. 6723, renvoi n° 1835 du 1 février 1993.

Projet de recommandation: adopté à l'unanimité par la commission le 21 décembre 1995.

Membres de la commission: Mme Fischer (Présidente), Sir Russell Johnston, M. de Puig (Vice-Présidents), MM. Alegre, Arnasson, Bartumeu Cassany, Bauer, Baumel, Berg, Berti, Decagny, De Decker, Elo, Mme Fleeetwood, MM. Galanos (Remplaçant: Christodoulides), Gellért Kis (Remplaçant: Eörsi), Baroness Gould, Mme Groenver (Remplaçant: Mme Severinsen), M. Gül (Remplaçant: Mme Özver), Baroness Hooper, MM. Jurkāns, Karas, Kollwelter, Kouck (Remplaçant: Spacek), Legendre, Lopez Henares, Mme Machaira, MM. Małachowski, Maloney, Maruflu (Remplaçant:  Mimaroglu), Mme Maximus (Remplaçant: Staes), Mme Mihaylova, MM. Mocanu, Mocioi, Muehlemann, Mme Naoumova, Mme Ojuland (Remplaçant: Mme Veidemann), MM. Paunescu, Probst, Puhala, Rivelli, Rizzo Naudi, Mme Robert, MM. Roseta, Mme Schicker, MM. Serra, Siwiec, Školč, Slobodnik, Sofoulis, Szakàl, Mme Terborg (Remplaçant: Antretter), M. Verbeek, Mme Verspaget, M. Vogt, Mme Wärnersson, MM. Widmann, Zingeris.

N.B. Le nom des membres ayant pris part au vote est en italiques.

Secrétaires de la commission: MM. Grayson, Ary et Gruden


1 1de la commission de la culture et de l'éducation.

2 1 Ce paragraphe est basé sur un article de Annette Lévy-Willard paru dans le journal français "Libération" du 16 novembre 1995.