1. Thème,
actualités et idées directrices
1. Le service public, est ce sur
quoi reposent nos sociétés. Il permet de répondre à nos besoins
quotidiens, de résoudre les conflits et d’améliorer le bien‑être
de tous. Chaque pays doit veiller à garantir que le service public
remplit efficacement ses objectifs et utilise au mieux les ressources
disponibles. Tandis que les collectivités locales sont au contact
direct de la population et sont bien placées pour comprendre leurs
besoins et y répondre de manière efficiente, les autorités nationales
disposent d’une vue d’ensemble de la situation dans un pays et ont
la responsabilité de répartir les ressources de façon équitable
et d’assister ceux qui en ont besoin. Les responsabilités doivent
donc être réparties conformément au principe de subsidiarité pour
faire en sorte que les problèmes soient résolus au niveau le plus
immédiat et le mieux adapté. Ce principe est au cœur de la décentralisation
et les parlements ont ici un rôle important à jouer dans le déploiement
des dispositifs nécessaires à cet effet.
2. La réussite d’un processus de décentralisation exige que les
compétences soient réparties de façon claire, que les organes concernés
soient dotés de ressources suffisantes et que les fonctionnaires
disposent des aptitudes requises. Elle requiert, en outre, de trouver
un équilibre entre la continuité de l’administration de l’État,
d’un côté, et la flexibilité de ses cadres institutionnels, de l’autre.
Cette flexibilité est ce qui permet les adaptations nécessaires
à l’évolution des besoins de la population. Il est donc essentiel
que le processus de décentralisation ne soit pas conçu comme un
ensemble de mesures ponctuelles du sommet vers la base, mais comme
un processus de négociation continu regroupant les principaux acteurs
publics concernés.
3. Dans l’idéal, la décentralisation consolide les régimes démocratiques,
renforce la gouvernance locale, favorise la croissance inclusive
et le développement économique local et améliore la capacité des
services publics à répondre aux besoins de la population locale,
par exemple lorsqu’il s’agit de protéger et de promouvoir les droits
des minorités et des communautés marginalisées. La décentralisation
est fréquemment considérée comme un moyen de promouvoir un exercice
plus responsable du pouvoir ainsi que le principe de subsidiarité
et le droit des collectivités locales de gérer leurs propres affaires
de manière autonome, comme le recommande la Charte européenne de
l’autonomie locale du Conseil de l’Europe (STCE no 122).
4. Toutefois, des études récentes ont montré que certains processus
de décentralisation n’atteignent pas le but recherché et que le
succès de la décentralisation dépend dans une large mesure de la
façon dont celle-ci est conçue et mise en œuvre

. Lorsque des décisions
majeures en matière de décentralisation sont prises de haut en bas,
sans prendre réellement en compte le point de vue des personnes
concernées, il en résulte généralement rancœurs et frustrations.
Lorsque le transfert de compétences aux collectivités locales ne s’accompagne
pas de l’allocation de ressources financières suffisantes ou de
l’octroi de l’autonomie en matière fiscale, cela entraîne le plus
souvent une baisse de la qualité et de la fiabilité des services
publics. Et lorsque les collectivités locales ne reçoivent pas la
formation nécessaire pour remplir de nouvelles fonctions, cela nuit à
l’efficience de l’administration publique.
5. Pour illustrer les enjeux de la réussite des processus de
décentralisation et soutenir la coopération en ce domaine, je m’intéresserai
en particulier aux questions suivantes: 1) Quelles sont les tendances
générales observées en matière de décentralisation en Europe ces
dernières années?; 2) Quels sont les facteurs de succès des processus
de décentralisation?; 3) Quel est le rôle spécifique des parlements
nationaux dans les processus de décentralisation?; et 4) Quels enseignements
peut‑on tirer des expériences menées dans divers pays et quelles
recommandations peut‑on, par conséquent, formuler pour les processus
de décentralisation à venir?
6. En juillet 2017, Mme Bettina Petersohn
(maître de conférences en politique à l’université de Swansea), expert
externe, a été chargée d’examiner ces questions; les résultats de
son étude (qui portait en particulier sur les réformes territoriales),
ont été présentés à la commission au cours de sa réunion du 6 décembre
2017 à Paris et ont servi de base à cet exposé des motifs, parallèlement
aux conclusions et recommandations du Congrès des pouvoirs locaux
et régionaux du Conseil de l’Europe (Congrès), du Comité européen
sur la démocratie et la gouvernance (CDDG), du Centre d’expertise
du Conseil de l’Europe sur la réforme de l’administration locale
et de la Commission européenne pour la démocratie par le droit (Commission
de Venise), ainsi qu’à celles de l’OCDE que j’ai également discutées
lors d’une visite d’information à l’OCDE le 20 septembre 2017. En
juin 2018, un échange de vues sur les enseignements tirés de la
décentralisation dans divers contextes nationaux a été organisé
avec la participation de: Mme Alba Dakoli
Wilson, Directrice de la Fondation pour l’autonomie et la gouvernance
locales (FLAG), Albanie; M. Tomàs Font i Llovet, Professeur émérite
de droit administratif, université de Barcelone, Espagne; et M. Andreas
Kiefer, Secrétaire général du Congrès des pouvoirs locaux et régionaux
du Conseil de l’Europe. PLATFORMA, une plateforme paneuropéenne
regroupant une trentaine d’autorités locales et régionales, qui
est hébergée par le Conseil des communes et régions d’Europe (CCRE),
a fourni un précieux retour d’information sur l’avant‑projet de
rapport.
2. Tendances générales de la décentralisation
en Europe
2.1. Contenu
et dimensions de la décentralisation
7. La décentralisation est étroitement
liée aux réformes territoriales (modification de l’organisation territoriale
des unités de gouvernement infranationales), des réformes institutionnelles
(réorganisation des pouvoirs, des responsabilités et des ressources)
et des réformes de la gestion publique visant à redéfinir les procédures
administratives

. Par le biais de la décentralisation,
les compétences administratives, législatives (dans le cas d’États
fédéraux) et l’autonomie fiscale sont transférées aux niveaux régional
et local dans le but d’accroître la responsabilité et l’efficacité
dans la délivrance de services publics, de renforcer la gouvernance démocratique
et d’assurer que les décisions prises soient conformes aux intérêts
de la population, et/ou en vue de reconnaître et d’attribuer une
autonomie à des communautés distinctes dotées d’un territoire clairement défini.
8. La décentralisation implique généralement un processus politique
grâce auquel les nouveaux dispositifs sont négociés, reflétés dans
la législation et mis en pratique. Ce processus a principalement
pour but de modifier la répartition des compétences et des ressources
entre différents niveaux de gouvernement et inclut normalement des
négociations formelles avec les représentants de différents échelons
administratifs, et souvent une adoption formelle de la législation
par le parlement national.
9. Les processus de réforme passent par des étapes multiples
telles que l’initiation et la définition du programme, la délibération
et la formulation de principes et d’objectifs, l’élaboration de
plans détaillés en groupes de travail plus restreints, la négociation
des modalités détaillées entre élus ou partis politiques et l’obtention
d’un accord conformément aux règles en vigueur dans chaque contexte
particulier. Les programmes de réforme sont généralement fort complexes
et nécessitent de recourir aux connaissances d’experts pour formuler
des objectifs détaillés, tout en veillant à garantir que les solutions
envisagées demeurent politiquement faisables et puissent être acceptées
par le public. Des consultations publiques sont aussi peu à peu
organisées dans ce contexte.
2.2. Tendances
en matière de décentralisation
10. La tendance vers une autonomie
accrue des échelons inférieurs de gouvernement s’observe partout dans
le monde depuis plusieurs décennies. Sur les 81 pays pris en compte
par le
Regional Authority Index,
52 montrent une augmentation nette de la décentralisation et neuf
seulement un recul net à cet égard

. Depuis la crise
financière des années 1990, de nombreux pays se sont servis de réformes
de l’administration publique pour promouvoir la régionalisation,
la réorganisation des communes et la décentralisation des compétences.
11. Les modèles de décentralisation sont très divers en commençant
par le type fédéral (Allemagne et Suisse) ou unitaire fortement
décentralisé (Danemark, Suède et Finlande) jusqu’au système unitaire
fortement centralisé (Grèce, Irlande, Portugal ou Turquie). Dans
les pays d’Europe centrale et orientale, les réformes ont été influencées
par les normes européennes, dans la perspective de l’adhésion à
l’Union européenne, et se sont souvent appuyées sur un financement
via des donateurs. De nouvelles adaptations sont actuellement en cours.
Les pays nordiques maintiennent leur longue tradition d’autonomie
locale, en mettant aujourd’hui l’accent sur l’amélioration de la
réactivité et de la rentabilité des services locaux. Les «communes
libres» créées à titre expérimental en Norvège, en Finlande, en
Suède et au Danemark ont permis de tester certaines mesures avant
d’adopter la législation pertinente. Au Royaume-Uni, en Espagne,
en France et en Italie, les processus de décentralisation et de
régionalisation ont été étroitement liés, en recourant souvent à
une approche asymétrique, des compétences différentes étant dévolues
aux entités infranationales d’un même pays

.
12. La crise économique a accéléré le processus de fusion de municipalités
engagé auparavant dans un but de modernisation et de rationalisation,
et surtout afin de réaliser des économies d’échelle

. Les gouvernements
ont cherché à promouvoir une coopération inter-municipale plus étendue
entre les organismes locaux chargés de la prestation des services,
ainsi que la mise en commun des ressources et processus administratifs

. Pour mieux répondre aux préoccupations
nouvelles de la population et favoriser le développement durable,
les gouvernements travaillent aujourd’hui activement à établir un
large partenariat avec la société civile et le secteur privé

.
13. Enfin, on observe aussi une tendance croissante à la coopération
transfrontalière entre collectivités locales (Eurodistrict Trinational
de Bâle, Groupement européen de coopération territoriale Galice‑Nord
du Portugal ou Région d’Øresund, par exemple), qui permet d’améliorer
les services publics, de surmonter les difficultés et de promouvoir
le dialogue interculturel. Ce type de coopération est particulièrement
efficace lorsqu’il repose sur de véritables intérêts communs et
met en jeu une approche pragmatique s’appuyant sur un environnement
juridique adéquat. Les instruments de l’Union européenne et du Conseil
de l’Europe se sont révélés très utiles pour soutenir cette forme
de coopération

.
2.3. Enjeux
essentiels
14. Les 47 États membres du Conseil
de l’Europe ont tous ratifié la Charte européenne de l’autonomie locale
(STE no 122), ce qui montre que la démocratie
locale est devenue une valeur européenne commune. Toutefois, dans
certains pays, la crise et les politiques d’austérité qui ont suivi,
ainsi que certaines incertitudes au sujet du modèle démocratique,
ont conduit à l’interruption ou même à l’annulation de certaines
réformes, au moins à court terme, notamment en ce qui concerne le
contrôle des dépenses infranationales.
15. Selon l’OCDE, pratiquement toutes les entités infranationales
au sein de l’Union européenne font état d’une insuffisance des dépenses
d’investissement: près de la moitié constatent depuis 2010 une baisse
de l’investissement, qui est supérieure à 10 % dans 70 % d’entre
elles, et plus de la moitié déclarent une baisse des dotations de
l’État

. En outre, certaines données
font apparaître une diminution inquiétante des dépenses discrétionnaires
d’aide aux catégories de personnes vulnérables

.
16. Cette évolution recentralisatrice est un sujet d'inquiétude
croissant pour le Conseil de l'Europe. Dès 2013, Herwig van Staa,
président du Congrès des pouvoirs locaux et régionaux du Conseil
de l’Europe, soulignait le fait que la démocratie locale et régionale
«se trouve à la croisée des chemins. Des menaces croissantes, aggravées
par l’intensité de la crise économique, pèsent sur la gouvernance
démocratique et portent atteinte à l’essence même d’une démocratie
véritable fondée sur l’inclusion, la participation et l’appropriation
des décisions (…) Les autorités nationales invoquent aujourd’hui
des arguments économiques pour recentraliser et récupérer des compétences,
comprimer les budgets locaux et restreindre la liberté des collectivités
locales d’accroître leurs revenus par l’impôt et de décider de l’affectation
de leurs ressources et de la manière de les dépenser»

. Dans
son intervention devant le Comité des Ministres en décembre 2017, Andreas
Kiefer, Secrétaire général du Congrès, a souligné qu’un retour à
la centralisation ne serait pas conforme aux attentes de la population,
qui est prête à assumer la responsabilité de ses collectivités locales.
17. Le Congrès et l’Assemblée parlementaire ont l’un et l’autre
exprimé leurs préoccupations à ce sujet dans un certain nombre de
textes adoptés, notamment la Résolution 357(2013) et la Recommandation 340(2013) du
Congrès, ainsi que la
Résolution 1884
(2012) «Mesures d’austérité – un danger pour la démocratie
et les droits sociaux» et la
Résolution 1886
(2012) sur l’impact de la crise économique sur les collectivités
locales et régionales en Europe, de l’Assemblée.
18. En 2017, Thorbjørn Jagland, Secrétaire Général du Conseil
de l’Europe, a alerté les États membres sur les dangers que pose
la montée du nationalisme et du populisme, et rappelé qu’«une répartition
équilibrée des pouvoirs à tous les niveaux de gouvernement est l’un
des piliers essentiels de tout État démocratique. Elle est une composante
essentielle de l’indispensable système d’équilibre des pouvoirs
(…) Des collectivités locales et régionales fortes rapprochent les
rouages de la démocratie des citoyens, renforçant ainsi la sécurité démocratique»

.
2.4. Problèmes
récurrents
19. L’un des principaux obstacles
au succès de la décentralisation dans beaucoup de pays est l’incapacité persistante
des autorités centrales à inclure les gouvernements locaux dans
les décisions qui les affectent directement. Plus spécifiquement,
les mécanismes formels de consultation sont souvent inexistants;
et/ou les mécanismes de consultation existants ne sont pas suffisamment
utilisés; et/ou les moyens de consultation sont de nature controversée
et le temps laissé pour la consultation est excessivement limité

. Souvent, les autorités
locales sont consultées dans la phase initiale mais ne reçoivent
pas ou peu de retour d’informations sur le fait de savoir si leurs
remarques ont été prises en compte ou pas. Dans certains cas, les
parlements sont contraints de soutenir la législation pertinente
seulement après la fin des négociations.
20. La dévolution de compétences aux collectivités territoriales
peut prendre la forme soit d’une délégation de pouvoirs en vertu
de laquelle les collectivités territoriales exercent certaines responsabilités
publiques au nom de l’administration centrale qui définit le cadre
de mise en œuvre ou les objectifs des politiques, soit d’une décentralisation
de pouvoirs qui deviennent ainsi l’attribution propre des collectivités
territoriales, avec la possibilité de décider pleinement les politiques
et leur mise en œuvre. La limitation de la définition, de l’allocation
et de l’exercice des compétences dévolues à l’échelon local est
un problème récurrent grave

.
Elle se manifeste notamment par l’absence de véritables fonctions
gouvernementales locales, d’une délimitation imprécise des compétences
et de mécanismes de responsabilité mal définis.
21. La composante fiscale de la compétence publique doit être
dévolue de façon adéquate (déléguée ou décentralisée), parallèlement
aux pouvoirs, car une décentralisation incomplète peut être considérée
comme un retrait pur et simple de l’État quant à la délivrance de
services publics et doter les autorités territoriales de compétences
mal financées, restreindrait leur autonomie et leur rôle d’une manière
indirecte. Les réformes fiscales, qui sont considérées comme des
composantes clés des processus de décentralisation, sont difficiles à
concevoir et à mettre en œuvre et deviennent souvent le «maillon
faible» des réformes

. Le
Congrès observe depuis plusieurs années dans de nombreux pays une
intensification des problèmes de financement des collectivités locales,
ces dernières étant particulièrement visées par les coupes budgétaires.
22. Le développement des capacités est un autre domaine crucial
pour des décentralisations réussies. Ceci est particulièrement important
dans les pays hautement centralisés initiant une décentralisation.
Le Comité des Ministres reconnaît que «la capacité de l’administration
locale repose essentiellement sur les compétences des élus, les
capacités de gestion collective de l’organisation, les capacités
du personnel et les compétences financières et de gestion de projets»
et souligne «l’importance d’un accroissement de ces capacités»

.
23. Une décentralisation réussie dépend dans une large mesure
de l’équilibre à trouver dans un continuum entre autonomisation
et responsabilité, entre économies d’échelle et adaptabilité, entre
concurrence et coopération et entre égalité et esprit d’entreprise.
Lorsque le pouvoir est décentralisé, il est possible qu’il soit mal
utilisé ou devienne corrompu. Lorsque des services en matière de
santé deviennent disponibles pour une petite municipalité, il se
peut que celle-ci ne soit pas en mesure de fournir des services
spécialisés ou d’utiliser des technologies modernes coûteuses. La
disparité entre les communautés les mieux loties et les moins riches (résultant
de l’accès aux ressources naturelles ou d’une meilleure gestion
ou de tout autre facteur) peut conduire à un accès inégal aux services
publics et à des clivages et tensions exacerbés. Les entités infranationales
pourraient agir dans leur intérêt propre aux dépens du bien commun
(«pas dans mon jardin»). Un juste équilibre doit être trouvé compte
tenu du contexte spécifique et ceci de manière transparente, juste et
prévisible et devrait être revu et adapté, le cas échéant.
24. S’appuyant sur l’expérience des États membres en matière de
décentralisation, le Comité des Ministres a adopté un certain nombre
de recommandations qui fournissent des orientations utiles sur les
moyens de surmonter les problèmes susmentionnés, notamment la CM /Rec(2005)1
sur les ressources financières des collectivités locales et régionales,
la CM/Rec(2004)1 sur la gestion financière et budgétaire aux niveaux
local et régional et la CM/Rec(2004)12 relative aux processus de
réforme des limites territoriales et/ou de la structure des collectivités
locales et régionales.
3. Facteurs
de succès des processus de décentralisation
3.1. Définition
d’une décentralisation réussie
25. On considère en général qu’une
réforme de décentralisation a formellement abouti dès lors qu’un
texte législatif a été adopté avec succès. Toutefois, cette réussite
formelle ne garantit aucunement que les exigences fondamentales
qui sont à l’origine de la réforme ont été satisfaites. Pour évaluer
la réussite d’une réforme sur le fond, il faut déterminer dans quelle
mesure: 1) le programme initial de la réforme a été atteint et est
pris en compte dans la législation; 2) les acteurs concernés jugent
que la réforme contribue effectivement à la réalisation du but initial.
On peut généralement s’attendre à ce que les partis au pouvoir revendiquent
le succès de la réforme puisqu’ils l’ont soutenue depuis le début.
Cependant, si les partis de l’opposition ou les chefs de la minorité,
les représentants des unités infranationales ainsi que des experts
ou des organisations de la société civile décrivent également la
réforme comme contribuant effectivement à la réalisation du but initial,
on pourra considérer que la réforme a atteint un degré plus élevé
de réussite sur le fond. Si de nouvelles propositions complémentaires
de réforme sont déposées peu après, cela voudra dire normalement
que la réforme, bien qu’ayant réussi à surmonter les obstacles législatifs,
n’a pas abouti sur le fond

.
3.2. Facteurs
déterminant la réussite ou l’échec d’une réforme de décentralisation
26. L’OCDE a recensé les conditions
nécessaires à la réussite d’une réforme de décentralisation

. Les études
consacrées à l’évaluation du succès des réformes constitutionnelles
en ce domaine sont également utiles pour formuler un certain nombre
de conclusions

.
27. Ces travaux montrent, en particulier, que la mise en place
d’un espace de négociation distinct pour la réforme (par exemple,
en convoquant une convention constitutionnelle ou en créant des
commissions spéciales pour la réforme en vue de consultations plus
étendues) semble avoir des incidences positives sur son efficacité.
Une telle approche peut déboucher sur un processus de consultation
plus inclusif des entreprises et des organisations de la société
civile, en assurant ainsi une meilleure prise en compte des intérêts,
en établissant un calendrier indépendant des élections ou des cycles
politiques (pour éviter de reconduire simplement les conflits politiques
existants entre partis autour de la réforme) et en évitant d’exclure ou
de reporter à plus tard l’examen des questions donnant lieu à controverse,
ce qui ne peut que réduire les chances de réussite sur le fond.
28. Le fait de séparer l’accord sur les principes de la négociation
des modalités détaillées de la réforme et d’organiser celle‑ci en
séquences successives semble devoir faciliter la définition des
dispositifs pertinents. Cependant, un lien suffisant doit être maintenu
entre les instances politiques et les séquences de la réforme pour
assurer le développement de processus de réforme cohérents et efficaces.
29. Une communication efficace semble également constituer un
élément clé pour maintenir le lien entre les étapes de négociation
et d’adoption, par exemple en incluant l’ensemble des acteurs ou
des institutions dont l’approbation est requise pour l’adoption
de la réforme, même si le marchandage politique provoqué par un rejet
initial peut amoindrir le succès de la réforme sur le fond.
30. Étendre la perspective temporelle des acteurs impliqués dans
la négociation accroît les chances de prise en compte de certaines
considérations à long terme dans les solutions proposées. Lorsqu’ils
engagent une réforme, les gouvernements ont tendance à limiter leurs
objectifs en fonction des cycles électoraux alors que, pour atteindre
des résultats durables, un autre horizon temporel est nécessaire.
Pour ce faire, on pourra envisager par exemple de créer des commissions
de réforme inclusives regroupant des représentants d’origines diverses,
notamment des représentants de tous les partis politiques, des fonctionnaires
et des organisations de la société civile, ainsi que des experts
et des membres du grand public choisis par tirage au sort.
31. Une répartition claire et cohérente des compétences entre
les entités et les niveaux administratifs permet d’éviter la duplication
des tâches et la dilution des responsabilités. Il convient de déterminer
clairement qui fait quoi sur le plan financier ou réglementaire,
ainsi que sur le plan de la planification stratégique, de la mise
en œuvre et du suivi. Les compétences doivent être assignées à chaque
niveau en tenant compte des caractéristiques et des besoins des
entités concernées. Des solutions adéquates doivent être trouvées individuellement
pour chaque unité territoriale (asymétrie des réformes). La répartition
des compétences doit aussi être conforme à l’évolution des besoins
et être régulièrement adaptée sur la base de l’expérience et de l’information
reçue en retour. Il est important de veiller à ce qu’aussi bien
les compétences dévolues que les procédures envisagées pour leur
ajustement soient inscrites dans la législation. Le développement
de mécanismes de coordination est indispensable pour assurer une
interaction sans heurts entre les différents niveaux.
32. Des réformes complémentaires sont parfois nécessaires pour
tenir compte des leçons tirées des expériences antérieures et ajuster
la conception et la mise en œuvre des processus de décentralisation.
La réalisation de projets pilote peut être utile, en tant qu’élément
du processus d’apprentissage national, pour tester diverses approches
à petite échelle et permettre des adaptations sur la base des enseignements
tirés de la pratique.
33. Les associations nationales regroupant les collectivités territoriales
permettent à ces dernières de parler d’une seule voix pour exprimer
leurs préoccupations et servent d’intermédiaires entre l’administration
centrale de l’État et les collectivités territoriales d’un pays.
L’existence d’associations puissantes constitue un facteur de succès
important dans les processus de décentralisation.
4. Rôle
des parlements dans la négociation et le suivi des réformes de décentralisation
34. Les parlements jouent un rôle
important dans la délibération sur les principes d’une réforme,
l’examen de ses modalités détaillées et l’adoption de la législation
pertinente. Les réformes de décentralisation sont en règle générale
approuvées par un vote du parlement, organe élu au suffrage direct,
au terme d’un processus démocratique. Les parlements sont donc des
acteurs essentiels qui confèrent la légitimité requise au processus
de décentralisation.
35. Les parlements sont bien placés pour assurer la cohérence
de l’élaboration des politiques en matière de décentralisation au
regard de l’ensemble des politiques économiques et sociales du pays.
En outre, la décentralisation ayant des retombées dans de nombreux
domaines (compétences, élections, organes représentatifs et exécutifs,
organes de surveillance ou finances, par exemple), il est important
que les parlements évitent soigneusement de négliger l’un de ces
domaines, qui sont tous liés entre eux, et exigent des gouvernements
qu’ils leur fournissent une réponse globale, soit en une seule fois,
soit de façon séquentielle.
36. Les commissions parlementaires peuvent être le lieu d’élaboration
des projets et d’examen détaillé d’une réforme et offrir des ressources
à ces fins. Il convient de rappeler à cet égard que l’enjeu des
réformes de gouvernance multi‑niveaux n’est pas de réussir à créer
une situation nouvelle qui serait à la fois stable et définitive,
mais de permettre à l’administration publique à tous les niveaux
de s’adapter en permanence à un environnement qui ne cesse d’évoluer

. Les parlements doivent donc
y être impliqués de façon régulière et non au seul stade de l’adoption
de la législation pertinente. Lorsque tel est le cas, les parlementaires
peuvent avoir le sentiment que les préoccupations de leurs électeurs
n’ont pas été suffisamment prises en compte et cela peut aboutir
à une perte de soutien pour la réforme proposée, des retards dans
l’adoption de la législation pertinente ou une remise en cause ultérieure
des dispositifs concernés.
37. Des groupes de travail parlementaires sont souvent formés
pour s’occuper d’un aspect particulier de la réforme (par exemple,
élaborer des propositions de redistribution des ressources financières
ou de reconnaissance de certaines communautés, ou des politiques
spécifiques, par exemple dans le domaine de l’éducation). Le recoupement
des membres des commissions parlementaires, des groupes de travail parlementaires
et du personnel de recherche parlementaire apparaît souvent comme
un moyen utile de mobiliser l’expertise et les connaissances requises
pour élaborer les propositions, ainsi que pour assurer la prise
en compte effective à ce stade de la faisabilité politique des solutions
envisagées.
38. La contribution des parlements nationaux à la réussite d’une
réforme de décentralisation dépend d’une part de l’intensité des
divisions politiques et de la politique de parti au sein des commissions
ou des groupes de travail. D’autre part, les parlements nationaux
doivent trouver le point d’équilibre entre la recherche d’un consensus
et la définition du type de réforme qui est politiquement faisable
avec la majorité politique actuelle ou les contraintes existantes.
Les parlements, en tant que lieux de négociation des réformes de décentralisation,
peuvent y parvenir parce qu’ils reflètent les majorités politiques
et disposent de l’expertise et des ressources nécessaires pour consulter
l’ensemble des intérêts économiques et sociétaux concernés et atteindre
ainsi un consensus plus large au sujet du contenu de la réforme.
39. Les collectivités territoriales y compris leurs associations
nationales représentatives sont les mieux placées pour évaluer l’impact
des réformes proposées. C’est pourquoi il importe d’assurer qu’elles
participent au travail des commissions parlementaires chargées de
discuter ou de superviser les initiatives de décentralisation.
40. Comme dans d’autres procédures législatives, les commissions
parlementaires offrent la possibilité de consulter des acteurs extérieurs,
par exemple au moyen de l’audition des parties prenantes, y compris
les organisations de la société civile, ou en sollicitant les avis
d’experts ou les commentaires du public intéressé au sujet des projets
de réforme. La consultation de la société civile et du public est
importante pour recueillir des informations sur l’impact potentiel
de la décentralisation sur différents secteurs ou intérêts, mais
aussi pour développer un plus large consensus en faveur de la réforme
envisagée. La communication entre les élus et la société civile
doit être organisée et renforcée pour accroître les chances de succès
d’une réforme, et ceci tout spécialement lorsque le processus d’approbation
de la réforme inclut la tenue de référendums populaires.
41. La mobilisation de ressources adéquates, y compris de ressources
humaines, et la formation des fonctionnaires directement concernés
– sur la base des responsabilités qui leur sont imparties – sont essentielles
pour la réussite des processus de décentralisation. Étant chargés
d’approuver le budget de l'État, les parlements ont le pouvoir et
le devoir de veiller à ce que l’État fournisse aux collectivités
territoriales des moyens adaptés à leurs missions et aux compétences
qui leur sont dévolues.
42. En outre, les ressources financières des collectivités locales
doivent correspondre aux compétences qui leur sont attribuées. C’est
ce qu’exige l’article 9 de la Charte européenne de l’autonomie locale
à propos duquel un certain nombre d’États membres du Conseil de
l’Europe signataires de la Charte ont formulé des réserves dans
leurs instruments de ratification. Lors de la discussion et de l’approbation
de la législation en matière de décentralisation, les parlements
ont la possibilité de réexaminer l’état de ratification de la Charte
et de retirer les réserves exprimées auparavant, afin d’assurer
la pleine applicabilité et mise en œuvre de la Charte.
43. Une loi de décentralisation demande des années pour être mise
en œuvre et produire des résultats. La responsabilité incombe aux
forces politiques et aux gouvernements, s’ils sont à l’origine de
la législation pertinente, de veiller au succès de sa mise en œuvre,
éventuellement par un travail de suivi et d’adaptation de la réforme.
Les parlements devraient prêter attention à cet aspect et inclure
des dispositions idoines dans la loi. En outre, la mise en place
de systèmes de suivi est un moyen d’assurer que les mesures de décentralisation
adoptées répondent effectivement aux besoins de la population et
permettent de recueillir des données aux fins de la prise de décision
sur les ajustements nécessaires, le cas échéant. La supervision
du processus de mise en œuvre pourra être confiée à une commission
de suivi, un organe de suivi bipartisan ou une commission conjointe
du gouvernement et du parlement, qui sera chargée d’informer le
parlement des difficultés, retards et obstacles exigeant l’adoption
d’une législation supplémentaire ou bien l’intervention de l’administration
publique.
5. Leçons
à tirer des expériences antérieures
5.1. Exemple
d’État fédéral: le système de péréquation financière de la Suisse
44. Le système de péréquation financière
existant en Suisse a pour but de réduire les écarts entre cantons dus
à des facteurs géographiques/topographiques et sociodémographiques.
Dans les régions de montagne, par exemple, les coûts d’infrastructure
sont plus élevés et, dans les cantons du centre du pays, le pourcentage de
personnes âgées et de personnes à faible revenu est supérieur à
la moyenne. Pour remédier à ces disparités, les cantons aux ressources
financières moindres bénéficient d’un transfert de fonds des cantons aux
ressources financières plus importantes et de la Confédération.
45. La péréquation financière existe de longue date en Suisse,
puisque le premier système de péréquation date de 1959. Le système
existant est régulièrement revu et actualisé. En 1992, le gouvernement
fédéral et les cantons ont engagé ensemble une réforme détaillée
du système. Le nouveau système proposé à l’issue de ce processus
a fait l’objet de nombreuses critiques: certains cantons aux ressources
financières importantes, en particulier, considéraient qu’il leur
ferait supporter une charge trop lourde risquant de nuire à leur
compétitivité internationale; d’autres cantons aux ressources financières
insuffisantes souhaitaient une meilleure répartition des revenus
entre cantons, et les partis de gauche et les syndicats étaient
opposés au maintien de la concurrence fiscale entre les cantons.
46. En dépit de ces critiques, le système de péréquation financière
actuel a été approuvé à une majorité proche de 65 % lors du référendum
de 2004

. Le Conseil fédéral présente tous
les quatre ans un rapport sur la mise en œuvre et l’efficacité du
système national de péréquation financière

, en ouvrant ainsi la possibilité de
nouvelles discussions et adaptations.
47. Bien que le système de péréquation financière de la Suisse
ne soit sans doute pas parfait, l’aptitude de ce pays à évoluer
grâce à une culture politique nationale fondée sur la recherche
du consensus et à une étroite coopération entre fonctionnaires cantonaux
et fédéraux constitue indubitablement un important facteur de succès
de ses réformes de décentralisation.
5.2. Exemple
d’État quasi‑fédéral: avantages et inconvénients de l’approche asymétrique adoptée
en Espagne
48. En deux décennies environ,
l’Espagne, qui faisait partie des pays les plus centralisés, est
devenue l’un des États les plus décentralisés

. D’après le Regional Authority
Index de l’Université d’Oxford, l’Espagne est le deuxième pays le
plus décentralisé du monde (après l’Allemagne). L’Espagne accorde
un degré élevé d’autonomie à ses 17 communautés autonomes. L’approche
asymétrique retenue permet de prendre en compte la diversité des
besoins des régions. L’autonomie locale est inscrite dans la constitution
espagnole et protégée par divers moyens procéduraux et légaux

.
Selon l’OCDE, l’Espagne est le pays où l’autonomie budgétaire et
fiscale est la plus forte. La décentralisation, en outre, bénéficie
d’un large soutien dans la population.
49. Cependant, le modèle espagnol de décentralisation n’est pas
sans défauts. Parmi les aspects apparemment préoccupants, on trouve
la réticence des acteurs clés à participer aux processus horizontaux
et multilatéraux de prise de décision, réticence qui s’explique
par l’évolution pas à pas de la décentralisation en Espagne pour
répondre aux différents besoins des régions et des municipalités.
Les relations bilatérales et les dispositifs ad hoc de liaison entre
le centre et la périphérie sont privilégiés. Dans sa composition
actuelle, le Sénat ne constitue ni une chambre de représentation
territoriale, ni un mécanisme d’intégration ou de coopération

. D’autres instruments
de coopération remédient à cette situation, mais seulement dans
une certaine mesure. La Conférence des présidents des communautés
autonomes, qui ne s’est réunie que six fois depuis 2004, a produit
uniquement des accords politiques et des recommandations, qui sont
restés sans aucun impact légal. Les réformes ont été conçues avec
l’aide de clubs de réflexion et de groupes d’étude et suite à diverses
auditions.
50. L’exemple de la Catalogne illustre sur plusieurs points l’insuffisance
du modèle de décentralisation espagnol. En 2006 par exemple, le
parlement espagnol a adopté un nouveau statut renforçant l’autonomie
de la Catalogne: dans son préambule, ce statut définissait la Catalogne
comme une «nation» au sein de l’État espagnol. Cependant en 2010,
la Cour constitutionnelle a supprimé 14 articles du statut d’autonomie,
aboli le concept de «nation catalane» et rejeté l’utilisation du
catalan comme «langue préférentielle» dans l’administration et les
médias. Cette décision a été mal accueillie par de nombreux Catalans
et provoqué de très importantes manifestations. De même en 2012,
le refus du gouvernement central d’octroyer à la Catalogne des privilèges
budgétaires identiques à ceux accordés précédemment au pays Basque
a contribué à une nouvelle recrudescence du mouvement indépendantiste
dans la région.
51. L’Espagne a accompli une transition remarquable vers un système
de gouvernance fortement décentralisé en une période de temps assez
brève. Parmi les facteurs ayant contribué au succès de la transition
pacifique, il faut citer: les revendications constantes d’autonomie
de certaines régions et la volonté du gouvernement central de faire
droit à ces revendications, le rôle de l’Union européenne, l’existence
d’une démocratie stable et la mémoire toujours présente dans les
esprits de la guerre civile de 1936‑1939

.
La situation actuelle, cependant, nous rappelle que ces résultats
ne peuvent être tenus pour acquis. La nécessité d’une modification
de la constitution et d’une réforme du Sénat est de plus en plus
souvent mise en avant comme moyen d’apporter une plus grande clarté
et transparence à ce processus et d’assurer une représentation plus
équitable des intérêts des communautés autonomes à l’échelon national.
5.3. Exemple
d’État unitaire: Les efforts entrepris pour surmonter la polarisation
politique comme obstacle à la décentralisation en Albanie
52. L’Albanie est un État unitaire
qui était resté historiquement très centralisé jusqu’à la transition
vers la démocratie en 1991. Depuis, deux cycles de réformes de décentralisation
ont été engagés en Albanie, respectivement en 1999 et en 2014.
53. La première vague des réformes visait à modifier la Constitution
en introduisant les principes de l’autonomie locale; la seconde
était axée sur les performances et le morcellement des compétences.
Les premières réformes ont été ajournées pendant près d’une décennie
à cause de désaccords avec l’opposition et de la modification du
paysage politique après les élections législatives ultérieures.
54. Tirant les leçons de l’expérience passée, lors de la seconde
vague de réformes, le parlement a cherché à jouer un rôle plus important,
notamment en créant une commission parlementaire spéciale pour la
réforme territoriale et administrative. Cette commission devait
être coprésidée et composée à égalité de représentants de la majorité
et de l’opposition. Des auditions parlementaires approfondies ont
été organisées avec les parties prenantes et les organisations de
la société civile. 16 000 citoyens ont participé à des consultations
plus étendues visant divers groupes cibles. Néanmoins, les initiateurs
de la réforme ne sont pas parvenus à atteindre un consensus politique
autour de celle‑ci. L’opposition a boycotté les travaux de la commission parlementaire
et le vote final au parlement

.
55. Depuis 2015, d’importants textes de loi ont été adoptés dans
le cadre de la Stratégie transversale 2015‑2020 pour la décentralisation
et l’autonomie locale, y compris la loi no 139/2015
sur l’autonomie locale, la loi no 68/2017
sur les finances locales, ainsi que la décision issue de la consultation
organisée par le Conseil des ministres entre les administrations
centrales et les collectivités locales. Le Conseil consultatif de l’administration
centrale et des collectivités locales, créé en janvier 2017, s’est
réuni quatre fois. Il s’agit d’un organe de consultation, de dialogue
et d’élaboration de la législation pertinente.
56. En dépit des évolutions décrites ci‑dessus, les partis de
l’opposition affirment que l’Albanie demeure un pays fortement centralisé
et plaident en faveur de nouvelles réformes. Ils considèrent que
la dernière réforme ne s’est pas appuyée sur une consultation inclusive
et n’a pas permis de réaliser des progrès suffisants, notamment
dans le domaine des services de santé, y compris au niveau des soins
de santé primaires.
57. Il se peut que l’Albanie soit allée très loin en trop peu
de temps, et que de nouvelles adaptations soient nécessaires pour
garantir que les mécanismes de gouvernance répondent effectivement
aux exigences et aux besoins locaux. Pour être efficaces, les réformes
exigent une confiance préalable entre les principaux partenaires
et le développement de relations de confiance demande du temps.
Si l’on tient compte du fait que les réformes de gouvernance démocratique
en Albanie ont été initiées il y a seulement trois décennies, force est
de reconnaître que les progrès accomplis à ce jour sont tout à fait
substantiels. L’exemple albanais, par conséquent, mérite d’être
étudié et analysé.
6. Conclusions
et recommandations en vue de futurs processus de décentralisation
58. La décentralisation rapproche
la prise de décision des citoyens; elle favorise le maintien de
la qualité des services publics et renforce l’obligation de rendre
des comptes. La décentralisation, en outre, responsabilise les fonctionnaires
qui sont au contact direct des citoyens. L’amélioration de leurs
capacités à répondre aux besoins de la population renforce également
la confiance des citoyens à l’égard des autorités publiques.
59. On observe depuis plusieurs décennies une nette évolution
dans le sens d’une plus forte décentralisation et de la dévolution
de certaines compétences administratives, législatives ou fiscales
au profit d’échelons inférieurs de gouvernement.
60. Depuis quelques années, cependant, cette évolution s’est ralentie
ou même inversée dans plusieurs pays. Il s’agit là d’un sujet de
préoccupation croissant pour le Conseil de l’Europe, car une répartition
équilibrée des compétences est indispensable pour assurer l’efficacité
des institutions démocratiques et constitue un facteur important
du maintien de la sécurité démocratique. Les États membres du Conseil
de l’Europe devraient donc clairement accorder une plus grande priorité
politique à la décentralisation.
61. Cette recentralisation dans certains pays s’explique peut‑être
par le fait que, dans ces pays, les réformes de décentralisation
n’ont pas atteint leurs buts et objectifs déclarés. Il serait souhaitable
de tirer les leçons de ces processus pour éviter de «jeter le bébé
avec l’eau du bain» en tournant le dos à la démocratie parce que les
choses ne se sont pas passées comme on l’espérait lors de ces tentatives
de mises en pratique.
62. Je suis convaincu que la réussite de la décentralisation dépend
dans une large mesure de ses modalités de mise en œuvre. Si nous
voulons surmonter la crise économique, il nous faut non pas abandonner
l’objectif de la décentralisation mais trouver de meilleurs moyens
de la mettre en œuvre.
63. Il n’existe bien entendu aucune recette toute faite à appliquer
pour parvenir à une décentralisation réussie et chaque pays se doit
de développer un modèle propre adapté au contexte qui est le sien;
néanmoins, certains «ingrédients» paraissent indispensables.
64. L’existence de mécanismes solides et reconnus de consultation
et de coopération favorise l’appropriation de la réforme par l’ensemble
des acteurs et le sentiment d’un engagement partagé. L’inscription des
principes de la décentralisation dans la législation et les cadres
fondamentaux, y compris la Constitution, contribue à assurer la
pérennité des dispositifs pertinents. Et la promotion d’un esprit
de dialogue et de coopération crée un environnement favorable à
la décentralisation.
65. Les parlements ont un rôle important à jouer dans chacun de
ces domaines: en adoptant la législation pertinente, en promouvant
le débat public et en contrôlant effectivement les décisions, les
politiques et les dépenses des gouvernements. Ce rôle doit être
renforcé davantage et pérennisé.
66. Il reste beaucoup à apprendre des nombreuses expériences menées
dans les États membres du Conseil de l’Europe. La participation
systématique des parlements aux réformes dès leur initiation, puis
tout au long du processus, le maintien d’une coopération étroite
entre les parlements et les collectivités territoriales, notamment
par l’intermédiaire de leurs associations nationales, la création
de commissions parlementaires spécialisées regroupant des représentants
des différents partis politiques, la création de calendriers de réforme
enjambant les cycles électoraux, implication du grand public pour
garantir que l’ensemble des préoccupations pertinentes soient prises
en compte dans les politiques envisagées: telles sont quelques‑unes des
idées qui pourraient se révéler utiles.
67. Il est important que les États membres du Conseil de l’Europe
partagent leurs expériences et tirent les enseignements de leurs
succès et de leurs échecs dans le domaine de la décentralisation.
Avec le Comité des Ministres, l’Assemblée parlementaire, le Congrès
des pouvoirs locaux et régionaux, la Commission européenne pour
la démocratie par le droit (Commission de Venise) et la Conférence
des organisations internationales non gouvernementales, le Conseil
de l’Europe regroupe l’ensemble des acteurs clés impliqués dans
les processus de décentralisation et il offre par conséquent un
espace de discussion précieux pour l’échange d’expériences et l’apprentissage
mutuel entre les États membres.
68. Alors que nous célébrons le 30ème anniversaire
de la Charte européenne de l’autonomie locale, le moment semble
venu de faire le bilan des progrès obtenus en ce domaine et des
défis actuels, afin de donner un nouvel élan à la décentralisation
en tant que moyen de rapprocher la démocratie des citoyens, d’améliorer le
bien‑être de tous et de renforcer la sécurité démocratique dans
les États membres du Conseil de l’Europe.