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Autres documents liés
A. Projet de
résolution
(open)
B. Exposé des motifs
de M. Francesco Verducci, rapporteur
(open)
Rapport | Doc. 16373 | 31 mars 2026
Lutte contre la discrimination fondée sur la religion et protection de la liberté de religion ou de conviction en Europe
Commission sur l'égalité et la non-discrimination
A. Projet de
résolution 
(open)1. L’Assemblée parlementaire constate
que la liberté de religion ou de conviction, qui inclut le droit
de ne pas avoir de croyance ou d’appartenance religieuse, est non
seulement un droit fondamental, mais aussi un élément essentiel
de tout système démocratique. En favorisant le pluralisme, elle
promeut une coexistence pacifique entre égaux au sein des sociétés
européennes caractérisées par la diversité culturelle. La liberté
de pensée, de conscience et de religion, telle que protégée par
l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme (STE
n° 5, «la Convention»), est une pierre angulaire du système de protection
des droits humains du Conseil de l’Europe.
2. L'égalité et l'absence de discrimination sont des conditions
préalables essentielles à la jouissance effective du droit à la
liberté de religion ou de conviction. Les États membres devraient
garantir la jouissance effective de ce droit par tous, sans discrimination
fondée sur l'appartenance religieuse ou sur tout autre motif.
3. Les manifestations croissantes d’exclusion et d’intolérance
fondées sur la religion à travers l’Europe constituent un sujet
de grave préoccupation. Se référant à sa Résolution 2447 (2022) «La prévention et la lutte contre l’antisémitisme en
Europe», à sa Résolution
2457 (2022) «Sensibiliser à et lutter contre l’islamophobie, ou
racisme antimusulman, en Europe», et à sa Résolution 2069 (2015) «Reconnaître et prévenir le néoracisme», l’Assemblée
estime que les États membres devraient intensifier leurs efforts
pour prévenir et combattre toutes les formes de racisme et d’intolérance
qui présentent de manière erronée les différences culturelles, notamment
l’appartenance religieuse, comme une cause d’incompatibilité supposée
entre les groupes minoritaires et les sociétés européennes.
4. L’Assemblée note que les manifestations d’intolérance religieuse
en Europe semblent souvent liées à des conflits survenant dans d’autres
régions et refléter l’intensification des tensions dans ces dernières.
À la suite de l’attentat terroriste du 7 octobre 2023 et du conflit
à Gaza, on a assisté à une recrudescence significative de l’antisémitisme,
et de nombreux pays européens ont enregistré une augmentation des
incidents antisémites, avec une hausse exponentielle non seulement
des actes de violence et des agressions physiques, mais aussi des
discours de haine sur les réseaux sociaux, comme l’ont noté des
organismes internationaux, notamment la Commission européenne contre
le racisme et l’intolérance (ECRI). Ces mêmes organismes internationaux
ont également constaté une augmentation des incidents islamophobes. L’Assemblée
affirme que nul ne peut être tenu pour responsable, en raison de
son appartenance religieuse ou de ses convictions, réelles ou supposées,
des actes commis par d’autres prétendument au nom de cette religion
ou de ces convictions.
5. L’Assemblée apprécie et soutient vivement le travail de l’ECRI,
qui joue un rôle déterminant dans la promotion de l’égalité et de
l’inclusion dans l’Europe diversifiée d’aujourd’hui. Les recommandations
de l’ECRI devraient être pleinement mises en œuvre par les autorités
publiques de tous les États membres du Conseil de l’Europe. L’Assemblée
soutient en outre l’action de tous les organismes qui œuvrent à
la prévention et à la lutte contre la discrimination, ainsi que
le mandat de la Représentante spéciale du Secrétaire général du Conseil
de l’Europe sur l’antisémitisme, la haine antimusulmane et toutes
les formes d’intolérance religieuse, compte tenu de l’importance
de promouvoir une coexistence pacifique pour relever les défis auxquels
l’Europe est confrontée aujourd’hui. Elle recommande que les actions
menées dans ce domaine tiennent compte de toute la diversité des
croyances et des communautés religieuses.
6. Se référant à sa Résolution
2076 (2015) «Liberté de religion et vivre ensemble dans une société démocratique»,
l’Assemblée réaffirme que les États membres devraient veiller à
ce que les communautés religieuses et leurs membres puissent exercer
leur droit à la liberté de religion sans entrave ni discrimination, conformément
à l’article 9 de la Convention, ainsi que leur droit à la liberté
d’expression et à la liberté de réunion pacifique. Cela inclut la
possibilité de pratiquer leur foi publiquement et librement, dans
des lieux de culte conçus à cet effet ou dans d’autres lieux accessibles
au public, et de faire connaître publiquement leur opinion sans
être soumis à la censure ou à l’intimidation.
7. L'Assemblée réaffirme également que l'éducation est essentielle
pour lutter contre l'ignorance, briser les stéréotypes et les préjugés,
instaurer la confiance et le respect mutuel, et que l'école doit
favoriser un dialogue constructif entre des personnes de convictions
différentes, qu'elles soient religieuses ou laïques, afin de jeter les
bases nécessaires à l'édification et au renforcement d'une société
démocratique.
8. L’Assemblée se réfère aux activités menées par le Conseil
de l’Europe dans le domaine de l’éducation religieuse, qui plaide
en faveur d’une approche intégrée des valeurs spirituelles, religieuses,
morales et civiques. Elle rappelle que l’éducation religieuse peut
constituer un outil puissant pour prévenir et combattre l’intolérance
et la discrimination religieuses, ainsi que pour promouvoir la coexistence
pacifique et la cohésion sociale. À cette fin, l’éducation religieuse
doit s’inspirer du pluralisme et être objective et non confessionnelle.
9. Se référant à la Résolution
2036 (2015) «Combattre l’intolérance et la discrimination en Europe, notamment
lorsqu’elles visent des chrétiens», l’Assemblée note que l’intolérance
et la discrimination fondées sur la religion ou la conviction touchent
tant les groupes religieux majoritaires que minoritaires en Europe;
elle observe que l’expression de la foi est parfois limitée de manière
injustifiée par la législation et les politiques nationales, et
elle souligne la nécessité d’identifier des moyens concrets de permettre
la pratique religieuse sur le lieu de travail et dans d’autres contextes.
Cela constitue un moyen pragmatique de garantir la jouissance effective
et pleine de la liberté de religion, permettant à tous les groupes
religieux de vivre en harmonie.
10. L’Assemblée souligne la responsabilité particulière qui incombe
aux personnalités publiques de dénoncer la haine religieuse et toutes
les autres formes d’intolérance. Elle insiste sur le fait que les
dirigeants et les représentants politiques devraient s’abstenir
de toute instrumentalisation, manipulation, déformation ou autre
utilisation abusive de la religion ou des convictions, que ce soit
pour stigmatiser ou exclure des individus ou des groupes, ou pour
obtenir un avantage électoral ou autre.
11. L'Assemblée note également avec une préoccupation particulière
que les violations de la liberté de religion ou de conviction peuvent
être liées à des situations de conflit armé et d'occupation étrangère, notamment
dans le contexte de la guerre d'agression de la Fédération de Russie
contre l'Ukraine, où des rapports font état de la suppression du
pluralisme religieux, de restrictions imposées aux communautés religieuses
non alignées et de l'utilisation abusive de la religion à des fins
politiques par les autorités d'occupation.
12. À la lumière de ces considérations, l’Assemblée invite les
États membres du Conseil de l’Europe, les observateurs et les partenaires
pour la démocratie:
12.1. en matière
de recherche et de collecte de données:
12.1.1. à collecter des données sur l’intolérance et la discrimination
fondées sur la religion, ventilées selon des caractéristiques telles
que le sexe, l’origine ethnique, la nationalité et l’appartenance
religieuse des victimes;
12.2. en matière d’éducation, d’information et de sensibilisation:
12.2.1. à assurer une formation en matière
de culture religieuse à l'intention des fonctionnaires, des agents
des forces de l'ordre et des magistrats, afin de faciliter l'identification
des cas de discrimination fondée sur la religion et l'application
cohérente de la liberté de religion ou de conviction;
12.2.2. à dispenser aux enseignants des établissements scolaires
une formation et des conseils sur la religion, fondés sur une approche
pluraliste et inclusive, en vue de favoriser le respect, la compréhension
mutuelle et la prévention des conflits;
12.2.3. à renforcer la coopération avec les organisations des
médias afin de promouvoir une représentation juste et fidèle des
croyances religieuses et des modes de vie dans les médias et de
lutter contre les stéréotypes négatifs et la stigmatisation fondés
sur la religion ou la conviction, sans porter atteinte à l’indépendance
des médias;
12.3. en ce qui concerne la coopération avec la société civile
et les organisations religieuses:
12.3.1. à
garantir un traitement juste et équitable des communautés et organisations
religieuses dans toutes les formalités administratives, notamment
en établissant des procédures de reconnaissance claires, transparentes
et non discriminatoires, fondées sur des critères objectifs, appliquées
dans des délais raisonnables et soumises à un contrôle effectif;
12.3.2. à renforcer la consultation et la communication avec les
communautés religieuses et les organisations de la société civile
lors de l’élaboration de la législation susceptible d’affecter directement
ou indirectement la liberté de religion de tout individu ou groupe;
12.4. en ce qui concerne les propos préjudiciables dans le discours
public et politique:
12.4.1. à exhorter
les législateurs et les dirigeants politiques à s'abstenir d'utiliser
un langage stigmatisant et discriminatoire ou de faire un usage
politique de la religion, et à envisager l'adoption d'outils efficaces
pour prévenir et lutter contre ces pratiques;
12.5. en ce qui concerne la protection de la liberté de religion
ou de conviction dans les situations de conflit armé:
12.5.1. à veiller à ce que les violations
de la liberté de religion ou de conviction liées à des situations
de conflit armé et d’occupation étrangère soient efficacement surveillées, documentées
et traitées aux niveaux national et international.
13. L’Assemblée salue l’action de l’Alliance parlementaire contre
la haine et réitère son appel aux parlements nationaux afin qu’ils
créent des groupes parlementaires chargés de prévenir et de lutter
contre le racisme, l’intolérance et la haine.
14. L’Assemblée invite les partis politiques à signer la Charte
des partis politiques européens pour une société non raciste et
inclusive, telle qu’approuvée dans sa Résolution 2443 (2022) «Le rôle des partis politiques dans la promotion de
la diversité et de l’inclusion: une nouvelle Charte pour une société
non raciste», et à la mettre en œuvre dans leur fonctionnement interne
et leur action publique.
B. Exposé des motifs
de M. Francesco Verducci, rapporteur 
(open)1. Introduction
1. Le présent rapport vise à examiner
deux réalités distinctes mais interdépendantes: la liberté de religion ou
de conviction, qui est l’une des libertés fondamentales protégées
par la Convention européenne des droits de l’homme (STE n° 5, «la
Convention») et d’autres normes internationales en matière de droits
humains, et la discrimination fondée sur la religion. Largement
répandue dans les États membres du Conseil de l’Europe, la discrimination
fondée sur la religion revêt des formes très diverses. En outre,
la religion peut se combiner avec d’autres motifs interdits, notamment
le genre, l’origine ethnique, la nationalité et le statut de migrant, conduisant
à des formes de discrimination intersectionnelles et, en fin de
compte, à la marginalisation et à l’exclusion.
2. Lors de l’audition organisée par la Commission sur l'égalité
et la non-discrimination à Tirana le 6 juin 2024, Mme Susan
Kerr, conseillère principale pour la liberté de religion ou de conviction
au Bureau des institutions démocratiques et des droits de l’homme
(BIDDH) de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en
Europe (OSCE), a expliqué que la liberté de religion ou de conviction
est clairement définie dans le droit international et la jurisprudence.
Toute personne a le droit d’avoir une croyance religieuse, ou de ne
pas en avoir, et d’exprimer pacifiquement sa religion ou ses convictions
en public. En outre, tous les droits humains étant interdépendants,
la liberté de religion ou de conviction va de pair avec d’autres
droits: elle est liée à la liberté d’expression, à la liberté d’association
et à d’autres droits et libertés fondamentaux.
3. La discrimination fondée sur la religion a des causes profondes
diverses, parmi lesquelles figurent des conflits historiques de
longue date et des préjugés entre différents groupes religieux.
Des religions rivales, sous la bannière de souverains investis de
ce qui était généralement considéré comme un droit divin, ont cherché à
conquérir des peuples et des territoires, en recourant à des stratégies
allant de la désinformation sur les croyances et pratiques opposées,
en passant par la désignation de boucs émissaires parmi certaines
minorités religieuses, jusqu’aux guerres d’usure et aux guerres
de religion ouvertes. Ces animosités historiques peuvent être profondément
ancrées dans la société, transmises de génération en génération,
et, en fin de compte, avoir un impact négatif sur les attitudes
sociétales actuelles.
4. Les préjugés antireligieux font également partie des éléments
qui constituent des formes de racisme telles que l’antisémitisme
et l’islamophobie (également appelée racisme antimusulman). Dans
ce cas, les préjugés à l’encontre d’une religion donnée s’associent
à un processus de «racialisation», une forme grave d’«altérisation»
qui vise certains groupes tels que les Juifs ou les musulmans. L’agression,
animée par la même intention et la même motivation, prend de nouvelles
formes, à mesure que les discours de haine et les crimes haineux
se propagent en ligne, et que l’intelligence artificielle est susceptible
de renforcer les stéréotypes et les incitations à la violence. La
proposition de résolution
à l’origine du présent rapport qualifie l’oppression
religieuse de «violation la plus courante des droits de l’homme
dans le monde» et l’histoire nous montre qu’il s’agit au moins de
l’une des plus anciennes. Ce rapport fera, je l’espère, prendre
conscience de la nécessité absolue de bannir toute utilisation de
la religion qui va à l’encontre des principes de la démocratie et
des droits humains.
5. Le présent rapport ne vise pas à comparer les violations des
droits humains afin de déterminer quel groupe est le plus visé.
Il cherche plutôt à analyser la situation actuelle dans les États
membres du Conseil de l’Europe et les pays partenaires, ainsi qu’à
examiner les instruments nationaux et internationaux pertinents existants
et leur efficacité, en vue d’évaluer si des progrès ont été réalisés
dans la lutte contre toutes les formes de discrimination fondée
sur la religion, et si de nouveaux instruments sont nécessaires
pour y remédier.
6. J’ai effectué une visite d’information à Londres les 29 et
30 avril 2025, afin de m’entretenir avec un large éventail de parties
prenantes sur des questions liées à la liberté de religion ou de
conviction, à l’égalité et à la non-discrimination, ainsi qu’à la
sécurité en ligne. J’ai rencontré des parlementaires, des experts internationaux,
des universitaires, des juristes travaillant pour le Parlement du
Royaume-Uni, ainsi que des représentants d’organisations de la société
civile. Ces rencontres ont apporté des informations précieuses pour
les travaux de la commission sur l'égalité et la non-discrimination
et pour le présent rapport.
7. Tout au long de la préparation du présent rapport, plusieurs
organisations actives dans les domaines de la liberté de religion
ou de la non-discrimination, ainsi que des représentants de religions
organisées, m’ont fait part de leurs points de vue et de leurs préoccupations.
Bien que le temps ait été trop limité pour engager des échanges
avec les représentants de toutes les confessions, je me suis efforcé
d’écouter tous ceux qui m’ont contacté et de refléter, dans la mesure
du possible, leurs besoins et leurs préoccupations dans ce texte.
2. Discrimination fondée sur la religion: manifestations et cibles
8. Au cours des dernières années,
l’Assemblée parlementaire a traité de la discrimination fondée sur
la religion dans la Résolution
2447 (2022) «La prévention et la lutte contre l’antisémitisme en
Europe» et la Résolution
2457 (2022) «Sensibiliser à et lutter contre l’islamophobie, ou
racisme anti-musulman, en Europe»
.
9. L’antisémitisme imprègne l’histoire européenne depuis des
siècles, écrivant des pages terribles et indélébiles qui ont abouti
à une législation discriminatoire dans plusieurs pays européens,
ainsi qu’à l’abomination qu’a été l’Holocauste («Shoah») perpétré
par le régime nazi et ses collaborateurs. Des théories raciales
pseudoscientifiques présentant les personnes juives comme un groupe
racial ou ethnique distinct, intrinsèquement différent et inférieur,
ont contribué à ce fléau.
10. Comme le précise la rapporteure Petra Bayr (Autriche, SOC)
dans son exposé des motifs de la Résolution 2447 (2022), l’antisémitisme s’est souvent exprimé, au cours de
l’histoire, par des stéréotypes négatifs qui associent de manière
complotiste les personnes juives à la finance et au pouvoir, ouvrant
la voie à leur désignation comme boucs émissaires et à leur exclusion.
Plus récemment, des discours antisémites complotistes ont accusé
les Juifs ou les entreprises détenues par des Juifs d’avoir créé
ou propagé le virus covid-19, ou de tirer profit de la pandémie.
Aujourd’hui, l’antisémitisme est systématiquement diffusé en ligne, en
particulier via les réseaux sociaux. Il se manifeste également par
des agressions contre des personnes et des biens, ainsi que par
la profanation de lieux de culte et de cimetières. Il est essentiel
de rappeler l’importance de la mémoire historique et de l’enseignement
de l’histoire en tant qu’outils de sensibilisation et de prévention
de la discrimination. Il est crucial que les nouvelles générations
apprennent les origines et le déroulement de la tragédie et du crime
contre l’humanité que fut la Shoah — une tragédie qui ne s’est pas produite
du jour au lendemain, mais qui fut l’aboutissement d’un processus
de discrimination, d’exclusion, de stigmatisation et de déshumanisation
qui a rendu l’impensable possible. Dans ce contexte, je tiens à
rendre un hommage particulier aux survivant·es de l’Holocauste qui,
depuis des décennies, partagent courageusement leur témoignage,
en particulier avec les jeunes générations. Des personnalités telles
que Lord Alf Dubs, qui s’est adressé à l’Assemblée lors de la Journée
de la mémoire de l’Holocauste en janvier 2026, et ma collègue sénatrice
Liliana Segre, avec laquelle j’ai eu l’honneur de travailler pendant
des années au sein de la commission du Sénat italien contre l’intolérance,
le racisme, l’antisémitisme et l’incitation à la haine et à la violence,
méritent notre plus profond respect et notre gratitude.
11. L’islamophobie se manifeste sous des formes relativement nouvelles,
telles que la présentation de l’islam et des musulmans comme une
menace pour les soi-disant valeurs européennes. Cette représentation erronée
et préjudiciable est largement répandue dans le discours public.
Outre les sources citées par la Résolution 2457 (2022) de l’Assemblée,
un rapport publié en novembre 2025 par le Défenseur des droits français
met en évidence une forte augmentation des cas de discrimination
fondée sur la religion (les personnes ayant répondu à l’enquête
sont soit
des victimes directes de discrimination, soit des témoins). Le rapport
indique également que les musulmans sont particulièrement touchés,
notamment les femmes musulmanes, probablement parce qu’elles sont
plus visibles et identifiables en tant que membres de ce groupe.
12. La Résolution 2457
(2022) souligne que l’islamophobie ne peut être réduite à une
discrimination fondée sur la religion, car elle résulte d’un processus
de «racialisation» fondé sur de multiples marqueurs, notamment l’origine
ethnique ou nationale, l’apparence physique et les caractéristiques
culturelles, et parce qu’elle recoupe le sentiment anti-immigrés,
la xénophobie et les préjugés liés à la classe sociale. Il est donc
courant que les personnes exposées à un risque de persécution pour
des motifs religieux soient confrontées à des formes multiples et
croisées de discrimination en raison de leur race, de leur couleur
de peau, de leur culture et de leur genre.
13. Le christianisme fait rarement l’objet de préjugés négatifs
dans les États membres du Conseil de l’Europe. Toutefois, ce risque
ne doit pas être écarté, et les cas de discrimination à l’encontre
des chrétiens méritent également qu’on s’y attarde. L’Assemblée
a abordé cette question dans sa Résolution 2036 (2015) «Combattre l’intolérance et la discrimination en Europe,
notamment lorsqu’elles visent des chrétiens», qui visait à prévenir
la discrimination indirecte à l’encontre des chrétiens et à promouvoir
des aménagements raisonnables pour répondre aux besoins religieux.
Le texte soulignait que l’intolérance et la discrimination fondées
sur la religion ou la conviction touchent tant les groupes religieux
minoritaires que les personnes appartenant à des groupes religieux
majoritaires. Il indiquait que de nombreux actes d’hostilité, de
violence et de vandalisme avaient été recensés à l’encontre des
chrétiens et de leurs lieux de culte. Il observait que l’expression
de la foi est parfois limitée de manière injustifiée par des législations
et des politiques nationales qui ne permettent pas la prise en compte
des croyances et pratiques religieuses. Surtout, il indiquait que l’aménagement
raisonnable pour les croyances et pratiques religieuses constituait
un moyen pragmatique de garantir la jouissance pleine et effective
de la liberté de religion, et que, lorsqu’il était appliqué dans
un esprit de tolérance, il permettait à tous les groupes religieux
de vivre en harmonie, dans le respect et l’acceptation de leur diversité.
14. Dans l’exposé des motifs de la Résolution 2036 (2015), le
rapporteur Valeriu Ghiletchi (République de Moldova, PPE) a souligné
que le concept d’aménagement raisonnable offrait une approche «de
bon sens» face à bon nombre des défis auxquels les chrétiens et
d’autres groupes religieux sont confrontés sur le lieu de travail.
«L’aménagement raisonnable oblige l’employeur, sous réserve que
cela ne lui soit pas une charge excessive, à prendre en compte les
pratiques religieuses des employés». En Europe, ce concept est utilisé depuis
de nombreuses années dans le domaine de la discrimination fondée
sur le handicap, tandis qu’en Amérique du Nord, il a également été
appliqué avec succès à la religion ou aux convictions. Un message central
qui se dégage du texte adopté par l’Assemblée est qu’il ne devrait
pas y avoir de hiérarchie d’importance ou de priorité entre les
croyances et les groupes religieux, que les individus peuvent être confrontés
à la discrimination religieuse et à l’intolérance quelle que soit
la taille numérique de leur groupe, et que des mesures concrètes
devraient être prises pour garantir la possibilité de pratiquer
librement leur religion. Cela s’applique aussi bien aux chrétiens
qu’aux personnes d’autres confessions religieuses.
15. Monseigneur Marco Ganci, observateur permanent du Saint-Siège
auprès du Conseil de l’Europe, estime qu’il est important d’éviter
tout risque de restreindre indûment la liberté de religion. En effet,
concilier des libertés fondamentales concurrentes et éviter les
conflits est une priorité essentielle dans l’élaboration des normes
relatives aux droits humains, et cela peut s’avérer difficile. Il
s’agit là d’une question de grande importance. Le domaine législatif
doit rester distinct de celui des préceptes religieux. Par conséquent,
les textes de l’Assemblée sur les inégalités et la discrimination
devraient toujours être interprétés dans leur propre cadre autonome,
indépendamment de la doctrine religieuse.
16. Outre les travaux du Pew Research Center, basé aux États-Unis,
qui semble constituer une source objective d’informations et de
données axée en particulier sur les Amériques, des informations
détaillées sur la situation dans d’autres régions du monde sont
mises à disposition par Aid to the Church in Need (ACN), une organisation
catholique d’aide pastorale. Cette organisation mène régulièrement
des recherches sur la liberté de religion et publie des rapports
annuels sur son état à l’échelle mondiale, ainsi que des notes d’information spécifiques
par pays. Ces notes présentent les principales réglementations juridiques,
les nouvelles évolutions législatives en matière de liberté de religion
et les arrêts pertinents de la Cour européenne des droits de l’homme.
Elles mentionnent également des cas spécifiques de discrimination
et formulent des recommandations.
17. À l’échelle mondiale, les recherches indiquent que les trois
grandes religions citées sont les principales cibles de répressions
violentes. Cependant, d’autres ne sont pas épargnées. Le Pew Research
Center recense les cas de persécution religieuse et mesure le harcèlement
subi par les groupes religieux. Ce phénomène a été signalé dans
plus de 90 % des 198 pays étudiés en 2018, un chiffre relativement
stable au cours de la dernière décennie. Le harcèlement des groupes
religieux, qu’il provienne des gouvernements, de groupes sociaux
ou d’individus, est mesuré respectivement par l’indice des restrictions
gouvernementales (Government Restrictions
Index, GRI) et l’indice des hostilités sociales (Social Hostilities Index, SHI).
Il inclut des actes allant des insultes verbales à la violence physique
et aux meurtres – motivés au moins en partie par l’identité religieuse
de la victime.
18. L’étude fait également référence au harcèlement des personnes
sans affiliation religieuse, notamment les athées, les agnostiques
et les humanistes. Les restrictions imposées aux rassemblements
religieux pendant la pandémie de Covid-19 ont également été prises
en compte.
19. La violence et la discrimination visant des groupes religieux
en dehors des États membres du Conseil de l’Europe relèvent indirectement
du champ d’application du présent rapport, car elles peuvent avoir
un impact sur nos États membres de diverses manières, par exemple
en suscitant la solidarité envers les victimes et les défenseurs
de la liberté religieuse tels que Nadia Murad, militante yézidie
irakienne des droits humains et co-lauréate du prix Nobel de la
paix 2018, pour ses efforts visant à mettre fin à l’utilisation
de la violence sexuelle comme arme de guerre.
20. Au cours de la préparation du présent rapport, l’Organisation
européenne des Témoins de Jéhovah m’a contacté. M. Marc Hansen et
d’autres représentants de cette confession m’ont fait part de leurs
préoccupations concernant les restrictions auxquelles leur communauté
est confrontée dans plusieurs États membres du Conseil de l’Europe.
Ils dénoncent en particulier les difficultés rencontrées pour obtenir
l’enregistrement en tant que religion reconnue. Cela signifie que
leurs ministres ne sont pas autorisés à célébrer des mariages légalement
reconnus et que l’organisation perd certains avantages fiscaux ou
droits de visite en prison, qui sont accordés à d’autres groupes
religieux. S’il appartient aux autorités de chaque État membre de réglementer
les formes et les conditions d’enregistrement, et qu’un examen plus
approfondi de chaque situation spécifique dépasse le cadre du présent
rapport, il est important de veiller à ce que les procédures et les
règles administratives soient claires et qu’elles soient appliquées
de manière impartiale à l’égard de toutes les communautés religieuses.
21. Plusieurs de mes interlocuteurs ont souligné l’importance
de veiller à ce qu’aucune hiérarchie ne soit établie entre les différentes
croyances religieuses ou non religieuses. Mme Gabriela
Frey, représentante de l’Union bouddhiste européenne au sein de
la Conférence des Organisations internationales non gouvernementales
(OING) du Conseil de l’Europe, est également coprésidente du Comité
pour le Dialogue interreligieux et interconvictionnel. Ce comité
rassemble plus de 23 ONGI européennes confessionnelles dotées d’un
statut participatif à la Conférence, ainsi que de nombreux partenaires.
Mme Frey a souligné l’importance de garantir
la participation d’un large éventail de confessions aux activités
de dialogue interconfessionnel. L’objectif principal de ce comité
est de mettre en place une plateforme permanente, stable et officiellement
reconnue pour un dialogue interreligieux, interconvictionnel, démocratique
et fondé sur l’égalité, au sein du Conseil de l’Europe. Le raisonnement
du comité est convaincant: «Dans un monde où les craintes sont exacerbées
par les théories du complot et les fausses informations, la propagande antidémocratique,
les préjugés, la discrimination et la haine croissante envers les
minorités ethniques et religieuses… une coopération constructive
entre les personnes de religions et de convictions différentes,
les représentants religieux et la société civile est plus nécessaire
que jamais.» Comme le souligne le comité, ce dialogue doit être
authentique et inclusif.
22. En janvier 2026, à Strasbourg, j’ai eu l’occasion de rencontrer
M. Alfonso Zardi, également membre de la Commission du dialogue
interreligieux et interconvictionnel en tant que représentant de
l’organisation chrétienne Pax Christi et de la Conférence européenne
des commissions Justice et Paix. M. Zardi a expliqué que ces deux
mouvements reconnaissent la contribution fondamentale des religions
à la démocratie, soulignant l’importance du dialogue interreligieux
et interculturel pour promouvoir des sociétés pacifiques et harmonieuses.
M. Zardi estime qu’une plateforme permanente de dialogue avec les
religions et les convictions philosophiques et éthiques présentes
en Europe renforcerait les efforts du Conseil de l’Europe visant
à consolider la démocratie dans ses États membres. Cela s’inscrit
dans le droit fil de la Recommandation
2080 (2015) intitulée «Liberté de religion et vivre ensemble dans
une société démocratique».
23. En janvier 2026, j’ai également rencontré la nouvelle Représentante
spéciale du Secrétaire Général sur l’antisémitisme, la haine antimusulmane
et toutes les formes d’intolérance religieuse, Mme Irène
Kitsou-Milonas, qui a pris ses fonctions le 1er décembre
2025. La Représentante spéciale a souligné que, pour le Secrétaire
Général, ce travail est essentiel afin de préserver le projet de
paix incarné par le Conseil de l’Europe. Sa mission consistera à
définir des stratégies efficaces pour lutter contre l’antisémitisme,
la haine antimusulmane et toutes les formes d’intolérance religieuse,
à renforcer les synergies avec ses homologues nationaux et internationaux,
et à jeter des ponts. Le dialogue entre les chefs religieux et la
mémoire de l’Holocauste constituent également des priorités pour
son bureau. Ces questions sont essentielles pour le processus du
Conseil de l’Europe vers le Nouveau Pacte Démocratique pour l’Europe.
24. La coordination interne de toutes les principales entités
administratives concernées du Conseil de l’Europe concernant l’ensemble
des activités connexes, ainsi qu’une coordination étroite avec les
institutions, organes et mécanismes de l’organisation, y compris
le Comité directeur sur l’anti-discrimination, la diversité et l’inclusion
(CDADI) et la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance
(ECRI), constituent également une priorité pour le bureau de la
représentante spéciale.
25. La nomination d’une nouvelle représentante spéciale offre
l’occasion de relancer les activités de ce bureau à un moment où
les efforts visant à renforcer le respect mutuel entre les communautés
et à promouvoir la coexistence pacifique sont plus nécessaires que
jamais. L’Assemblée devrait coopérer régulièrement et apporter son
soutien politique à cette action. Compte tenu de la grande diversité
des confessions religieuses présentes dans tous les pays de l’Europe
d’aujourd’hui, et des formes d’intolérance auxquelles elles sont confrontées
– comme j’ai eu l’occasion de le constater une fois de plus lors
de la préparation du présent rapport –, j’estime qu’il est important
que les activités de la représentante spéciale tiennent compte de
toute l’étendue de cette diversité et des défis rencontrés par les
communautés les plus petites ou les plus récentes d’Europe.
26. Outre le fait de faire référence à toute la diversité des
religions et des convictions actuellement présentes en Europe, je
tiens à rappeler clairement que la liberté de religion ou de conviction
inclut également la liberté de ne pas avoir de conviction religieuse
et de n'appartenir à aucune confession. Cela est confirmé par de nombreux
arrêts de la Cour européenne des droits de l'homme. Le droit de
s'identifier comme humaniste, athée ou de professer d'autres convictions
non religieuses est donc protégé. Par ailleurs, comme l’a souligné M. Jonas
Skorzak, de Humanists International, avec qui j’ai échangé des courriers,
un parallèle peut être établi avec la discrimination, en faisant
référence à la discrimination fondée sur la religion «ou la conviction»
afin de couvrir tous les cas où la discrimination n’est pas liée
à la profession d’une croyance religieuse, mais plutôt à une conviction
non religieuse ou à l’absence de religion.
3. Normes juridiques internationales relatives à la liberté de religion et à l’interdiction de la discrimination fondée sur la religion.
27. La plupart des documents internationaux,
y compris la Déclaration
universelle des droits de l’homme et la Convention
européenne des droits de l’homme (STE n° 5), consacrent le droit à la liberté de religion en des termes
similaires et stipulent que ces droits doivent être exercés sans
discrimination fondée sur des motifs tels que «le sexe, la race,
la couleur, la langue, la religion, les opinions politiques ou toutes
autres opinions, l’origine nationale ou sociale, l’appartenance
à une minorité nationale, la fortune, la naissance ou toute autre
situation» (articles 9 et 14 de la Convention et articles 18, 19
et 20 de la Déclaration universelle des droits de l’homme).
28. La Déclaration des Nations Unies (ONU) sur l’élimination de
toutes les formes d’intolérance et de discrimination fondées sur
la religion ou la conviction a été adoptée le 25 novembre 1981 par
la Résolution 36/55 de l’Assemblée générale
. La déclaration
définit l’expression «intolérance et discrimination fondées sur
la religion ou la conviction» comme désignant «toute distinction,
exclusion, restriction ou préférence fondée sur la religion ou la
conviction et ayant pour objet ou pour effet de supprimer ou de
limiter la reconnaissance, la jouissance ou l’exercice des droits
de l’homme et des libertés fondamentales sur une base d’égalité».
Bien qu’elle énonce des définitions, la déclaration ne fournit pas
de lignes directrices pour lutter contre l’intolérance et la discrimination
fondées sur la religion, ni sur les sanctions à imposer en cas de
violations, et ce n’est d’ailleurs pas la vocation d’un tel texte.
29. Vingt-quatre ans plus tard, la résolution 2005/40 de la Commission des droits de l’homme des Nations Unies
sur l’élimination
de toutes les formes d’intolérance religieuse et de discrimination
fondées sur la religion ou la conviction demande à la Rapporteuse
spéciale sur la liberté de religion ou de conviction de se pencher sur
la montée de l’extrémisme religieux touchant les religions dans
toutes les régions du monde, en reconnaissant «avec une profonde
inquiétude l’augmentation générale du nombre de cas d’intolérance
et de violence dirigés contre les membres de nombreuses communautés
religieuses, dans diverses régions du monde, y compris des cas motivés
par l’islamophobie, l’antisémitisme et la christianophobie». Elle
demande également à la Rapporteuse spéciale d’aborder la question
de l’exploitation de la religion ou des convictions à des fins incompatibles
avec la Charte des Nations Unies et d’autres instruments pertinents
de l’ONU. L’ONU a également proclamé le 22 août de chaque année
«Journée
internationale de commémoration des personnes victimes de violences
en raison de leur religion ou convictions».
30. La résolution met également en garde contre toute assimilation
d’une religion au terrorisme, car cela peut conduire à des violations
du droit à la liberté de religion ou de conviction de tous les membres
des communautés religieuses concernées. Dans cette perspective,
j’estime qu’il est important que le rapport explore les dangers
liés à l’amalgame entre les actes extrémistes et les religions qu’ils
prétendent suivre, ainsi que la ligne de démarcation entre la supervision
nécessaire des pratiques religieuses et les politiques et règles menées
par l’État qui peuvent facilement se transformer en formes d’oppression.
31. Depuis sa création, l’ECRI a œuvré sans relâche pour lutter
contre l’intolérance religieuse – sa Recommandation de politique
générale n° 1 de 1996 est intitulée «La lutte contre le racisme,
la xénophobie, l’antisémitisme et l’intolérance»
. La
Recommandation de politique générale n° 6, adoptée dès 2000, traite
de la «Lutte contre la diffusion de matériels racistes, xénophobes,
et antisémites par l’internet»
. En
2021, l’ECRI a révisé sa Recommandation de politique générale n°
9 sur la prévention et la lutte contre l’antisémitisme
et sa
Recommandation de politique générale n° 5 intitulée «La prévention
et la lutte contre l’intolérance et la discrimination envers les
musulmans»
.
32. Un autre texte de référence du Conseil de l’Europe est le
rapport de 2008 de la Commission européenne pour la démocratie par
le droit (Commission de Venise) intitulé «Les relations entre liberté
d’expression et liberté de religion: réglementation et répression
du blasphème, de l’injure à caractère religieux et de l’incitation à
la haine religieuse»
. Le rapport conclut
que l’incitation à la haine, y compris la haine religieuse, devrait
faire l’objet de sanctions pénales. Il conclut également qu’il n’est
ni nécessaire ni souhaitable de créer une infraction d’insulte à
caractère religieux sans que l’incitation à la haine en soit une
composante essentielle, et que l’infraction de blasphème devrait
être abolie du droit européen et ne pas être réintroduite. Ces textes
ont contribué à façonner le contenu du présent rapport. Les travaux
menés par divers organes du Conseil de l’Europe constituent une
mine d’analyses et d’indications quant aux mesures concrètes que
les États membres devraient mettre en œuvre de manière effective.
L’Assemblée est la mieux placée pour réitérer cet appel.
4. Discrimination fondée sur la religion: principaux défis
33. La question de la discrimination
fondée sur la religion continue de poser des défis complexes à travers l’Europe
et il est important d’approfondir divers aspects de cette problématique
et de s’appuyer sur différentes sources. Je mettrai ici en évidence
certains d’entre eux.
34. Cadre juridique et discrimination indirecte: la législation
et les politiques peuvent conduire indirectement à une discrimination
fondée sur la religion. Les arrêts de la Cour européenne des droits
de l’homme et la jurisprudence des États membres du Conseil de l’Europe
fournissent des orientations utiles pour identifier les moyens de
lutter contre la discrimination indirecte.
35. Je pense qu’il serait judicieux d’introduire, dans le cadre
du processus législatif, une évaluation systématique et préventive
de l’impact discriminatoire potentiel de la législation. Cela s’appliquerait
à toutes les réglementations susceptibles d’avoir un impact disproportionné
sur certaines personnes ou certains groupes, affectant ainsi l’égalité
et les libertés fondamentales, y compris la liberté de religion
ou de conviction. Dans ce domaine spécifique, l’analyse devrait
porter sur des aspects tels que les types de pratiques religieuses susceptibles
d’être restreints et les groupes religieux susceptibles d’être affectés
de manière disproportionnée.
36. Discours de haine et discrimination religieuse: les discours
de haine et la violence à l’encontre des communautés religieuses
restent des problèmes répandus à travers l’Europe. La montée des
discours de haine antisémites et islamophobes, par exemple, est
très préoccupante. L’Assemblée a constamment travaillé sur la question
des discours de haine, y compris ceux à caractère raciste, LGBTI-phobe
et sexiste. Les discours de haine liés à la religion doivent également
être traités de manière efficace. Compte tenu de l’augmentation
considérable de ce phénomène au cours des dernières années, et étant
donné qu’il tend à ouvrir la voie à des formes de discrimination
effective et à dégénérer en crimes de haine, sa prévention et sa lutte
doivent être considérées comme une priorité absolue.
37. L'éducation religieuse à l'école: la discrimination au sein
du système éducatif, en particulier en matière d'enseignement religieux,
mérite une attention particulière. Le Conseil de l'Europe mène des
travaux importants dans ce domaine depuis plus de deux décennies
et a défini les caractéristiques que l'éducation religieuse devrait
présenter pour être conforme aux principes régissant un système
démocratique inclusif et non discriminatoire. L'éducation religieuse
ne devrait pas favoriser une religion par rapport à une autre. À
cette fin, elle devrait être objective, pluraliste et non confessionnelle.
38. Parmi les questions qui restent en suspens dans le débat public
figurent les calendriers scolaires et la question de savoir s’ils
respectent les fêtes religieuses des différentes confessions, l’octroi
de financements publics aux écoles confessionnelles, et la question
de savoir si cela crée un déséquilibre.
39. Lieux de culte: leur accès, en particulier pour les groupes
religieux minoritaires, constitue un enjeu majeur. Dans certains
États membres du Conseil de l’Europe, la résistance locale ou des
obstacles réglementaires empêchent ou limitent de manière excessive
la construction de lieux de culte officiels. Il va sans dire que
pour de nombreuses religions organisées et pour leurs fidèles, les
lieux de culte officiellement reconnus sont essentiels à l’exercice
du droit de pratiquer sa religion. Permettre à chacun de prier et
de célébrer des cérémonies religieuses en communauté devrait figurer
en bonne place parmi les priorités des législateurs et des décideurs
politiques. Les autorités locales ont également un rôle important
à jouer à cet égard, notamment en jouant un rôle de médiation dans
les conflits liés à la construction et à l’utilisation des édifices
religieux.
40. Radicalisation religieuse et mesures antiterroristes: le risque
de radicalisation a conduit à l’adoption de mesures susceptibles
de restreindre la liberté de religion et de s’avérer problématiques
dans certains cas. La «carte de l’islam» de l’Autriche, par exemple,
a suscité la controverse. La Résolution
2457 (2022) «Sensibiliser à et lutter contre l’islamophobie, ou
racisme antimusulman en Europe», que j’ai déjà mentionnée, a fourni plusieurs
indications à cet égard, appelant les États membres à «veiller à
ce que la législation et les politiques antiterroristes soient suffisamment
circonscrites pour éviter qu’elles ne soient utilisées de manière
arbitraire et discriminatoire»; à «s’abstenir d’appliquer des définitions
du terrorisme manquant de clarté ou excessivement larges et à veiller
à définir avec précision chaque élément constitutif d’une infraction
à caractère terroriste, conformément au principe de légalité»; et
de «s’abstenir de dissoudre toute institution, y compris les organisations
musulmanes de la société civile, à moins que cette mesure ne soit
manifestement nécessaire et proportionnée, et à veiller à ce que
des procédures judiciaires permettant d’exercer un recours contre
les décisions de dissolution soient en place». Le «Guide des droits
humains pour mener des recherches sur la discrimination raciale
et religieuse dans le cadre de la lutte contre le terrorisme en
Europe» publié par Amnesty International en 2021 a fourni des informations
et des orientations précieuses dans ce domaine.
41. Un aspect important de cette question est l’utilisation croissante
de l’intelligence artificielle prédictive dans le contexte de la
lutte contre le terrorisme. Un travail considérable est actuellement
mené par les organisations de défense des droits humains afin d’identifier
les moyens de prévenir et de contrer les effets négatifs de l’utilisation
des technologies d’intelligence artificielle tant sur la vie privée
que sur la liberté de religion ou de conviction.
5. L’instrumentalisation politique de la religion
42. L’instrumentalisation politique
de la religion constitue un grave abus de la liberté de religion
ou de conviction. Dans les cas les plus graves, cela revient à transformer
les institutions religieuses en instruments de coercition, d’exclusion
et de discrimination. Comme l’a reconnu l’Assemblée dans sa Résolution 2540 (2024) et sa Résolution
2567 (2024), la hiérarchie du Patriarcat de Moscou de l’Église orthodoxe
russe a agi en tant que facilitateur de l’idéologie d’État, en promouvant
le concept Russkiy Mir et
en servant d’instrument d’influence et de propagande d’État, notamment
dans le contexte de la guerre d’agression menée par la Russie contre
l’Ukraine. Cet alignement institutionnel entre la hiérarchie religieuse
et le pouvoir d’État illustre la manière dont la religion peut être
instrumentalisée pour réprimer la dissidence, marginaliser les voix
religieuses alternatives et porter atteinte à la liberté de conscience.
43. Mme Yevheniia Kravchuk (Ukraine,
ADLE), membre de la commission sur l'égalité et la non-discrimination,
a souligné que la situation dans les territoires ukrainiens temporairement
occupés démontre encore davantage les conséquences discriminatoires
de telles pratiques. Depuis 2014, le pluralisme religieux dans certaines
parties des régions de Donetsk et de Lougansk a été considérablement
réduit, des centaines de communautés religieuses ayant été fermées
ou contraintes de fonctionner dans la clandestinité, et des lieux de
culte ayant été détruits à grande échelle. Les confessions indépendantes,
notamment les communautés orthodoxes non affiliées au Patriarcat
de Moscou, les communautés grecques-catholiques, protestantes, musulmanes
et juives, ont été confrontées à des restrictions systématiques,
à des procédures coercitives de réenregistrement et à la saisie
de lieux de culte, tandis que les structures liées au Patriarcat
de Moscou ont bénéficié d’un traitement préférentiel. Ces développements
ont abouti à la suppression effective de la diversité religieuse
et ont créé un climat de peur, de contrôle et de discrimination,
incompatible avec les principes de liberté de religion ou de conviction
et de non-discrimination.
44. L’utilisation politique de la religion peut prendre de nombreuses
formes. Au-delà de la manipulation exercée par une religion organisée
sur ses propres fidèles – comme on l’a vu avec l’Église orthodoxe
russe en ce qui concerne l’Ukraine –, on peut citer la stigmatisation
de groupes entiers par le biais de stéréotypes négatifs – comme
on l’a vu, par exemple, avec les musulmans au lendemain de l’attaque
meurtrière de Newport (décrite plus en détail dans la section ci-dessous
consacrée à mes échanges au Royaume-Uni), ou dans tous les contextes
où les tensions entre communautés au sein d’un pays sont attisées
en exploitant l’appartenance des citoyens à différentes confessions
religieuses.
45. En lien avec ces phénomènes, une campagne mondiale a été lancée
en vue de l’adoption d’un traité international visant à interdire
l’utilisation abusive de la religion à des fins politiques. Cette
campagne, connue sous le nom de BPUR International, avec les représentants
de laquelle j’ai eu plusieurs échanges de vues lors de la préparation
du présent rapport, propose une telle interdiction «comme fondement
essentiel pour désamorcer l’extrémisme et éliminer les causes profondes
des conflits religieux et de la discrimination à l’échelle mondiale».
Il s’agit d’une proposition opportune et intéressante, actuellement
examinée par un certain nombre d’experts et d’instances politiques.
46. Dans ce contexte, je tiens à souligner l’importance d’assurer
la mise en œuvre cohérente et efficace des instruments qui existent
déjà pour lutter contre les diverses formes de discrimination et
pour protéger les libertés fondamentales, y compris la liberté de
religion ou de conviction. Le système mis en place par le Conseil de
l’Europe autour de la Convention européenne des droits de l’homme
et de ses protocoles additionnels, ainsi que les normes des Nations
Unies, sus-mentionnées, constituent les principales références pour
cette démarche.
6. Thèmes et questions clés soulevés lors de la visite d’information au Royaume-Uni
47. Les réunions que j’ai tenues
à Londres ont mis en évidence un large éventail de questions relatives
à la liberté de religion ou de conviction, à l’égalité et à la non-discrimination,
ainsi qu’à la sécurité en ligne.
48. Plusieurs interlocuteurs ont rappelé que le Royaume-Uni a
une histoire longue et complexe de tensions religieuses, notamment
entre catholiques et protestants en Irlande du Nord, ainsi qu’un
processus de paix qui a abouti à un succès durable. Aujourd’hui,
l’intolérance religieuse vise d’autres communautés, notamment les musulmans.
La manifestation la plus dramatique de cette tendance a été la série
de manifestations et d’incidents violents survenus fin juillet et
début août 2024, qui ont débuté à Southport. À la suite du meurtre
de trois jeunes filles, des groupes d’extrême droite ont diffusé
de fausses informations selon lesquelles l’auteur des faits était
un demandeur d’asile musulman. Au 1er septembre, 1 280 arrestations
avaient été effectuées et 800 procédures pénales avaient été engagées
en lien avec ces événements.
49. L’antisémitisme a également connu une recrudescence dans le
contexte du récent conflit au Moyen-Orient et s’exprime souvent
par le biais de discours de haine en ligne.
50. De nos jours, la discrimination repose rarement uniquement
sur l’appartenance religieuse; elle s’entrecroise plutôt avec d’autres
facteurs tels que la nationalité, le statut de migrant ou de réfugié,
et la classe sociale.
51. J’ai abordé avec plusieurs interlocuteurs la question de l’utilisation
politique de la religion dans l’Europe d’aujourd’hui, marquée par
une polarisation croissante du débat public et la présence de forces
intolérantes et xénophobes. La religion est désormais au cœur de
diverses «guerres culturelles» qui divisent nos sociétés — par exemple,
sur l’enseignement à domicile, l’éducation et le statut des femmes.
52. Les différentes formes d’intolérance identifiées au cours
de la visite visent des cibles différentes, mais partagent souvent
des racines et des acteurs communs. Les groupes minoritaires ont
tendance à servir de boucs émissaires, souvent sous l’impulsion
d’acteurs et de mouvements d’extrême droite qui recourent à la désinformation.
53. J’ai recueilli des informations sur le cadre juridique civil
et pénal, notamment la loi sur l’égalité (interdisant la discrimination
pour divers motifs, dont la religion) et la loi sur la sécurité
en ligne, qui, bien qu’elle ne se limite pas aux questions religieuses,
peut s’appliquer aux discours de haine en ligne et à d’autres formes d’abus.
J’ai noté que la loi britannique sur la sécurité en ligne repose
sur un modèle de corégulation similaire à celui de la loi sur les
services numériques de l’Union européenne. En droit pénal, le blasphème
n’est plus considéré comme une infraction, mais la haine religieuse
peut constituer une circonstance aggravante ou un élément constitutif
d’infractions spécifiques, telles que l’incitation à la haine.
54. Cette visite m’a également donné l’occasion de rencontrer
des représentants de la campagne BPUR que j’ai mentionnée. Au cours
des dernières années, cette campagne a recueilli le soutien de nombreuses personnalités
éminentes. Ses représentants, que j’ai rencontrés à Londres – notamment
l’ancien archevêque de Cantorbéry, Lord Rowan Williams –, ont plaidé
de manière convaincante en faveur d’un nouvel élan visant à renforcer
la protection contre la discrimination et à promouvoir la liberté
de religion.
55. À Londres, j’ai également tenu une série de réunions très
instructives avec des parlementaires. Ces échanges m’ont apporté
des informations précieuses sur la manière dont le Royaume-Uni a
abordé les questions relatives à la liberté de religion ou de conviction,
à la cohésion communautaire et à l’égalité.
56. J’ai d’abord rencontré Lord Alton de Liverpool. Il a souligné
la contribution de longue date des juristes britanniques à l’élaboration
des instruments du Conseil de l’Europe, notamment la Convention
européenne des droits de l’homme (STE n° 5), et la Convention pour
la prévention et la répression du crime de génocide. S'appuyant
sur son expérience familiale et politique, il a évoqué le processus
de réconciliation en Irlande du Nord et le rôle des chefs religieux
dans la promotion du dialogue entre les communautés catholiques
et protestantes. Il a également partagé des exemples tirés de son
travail sur la liberté de religion ou de conviction – qu’il s’agisse
du sort des protestants sibériens à Moscou ou de la protection des
communautés yézidies – et a souligné l'importance du leadership
politique dans la promotion de la coexistence pacifique et du respect. Notre
discussion a porté sur l’équilibre entre la liberté d’expression
et la nécessité de lutter contre les discours de haine, le rôle
de l’éducation à la citoyenneté dans les écoles, ainsi que le lien
entre la discrimination, l’exclusion sociale et le risque de crimes
contre les minorités.
57. Lors d’une autre rencontre, j’ai échangé avec Sarah Owen,
députée et présidente de la commission des femmes et de l’égalité
de la Chambre des communes. Elle a décrit les travaux actuels de
la commission, notamment sur des questions telles que l’islamophobie
sexiste et l’impact des troubles alimentés par la désinformation,
y compris les récentes attaques contre des mosquées. Elle a souligné
que les femmes visiblement identifiées à une religion sont souvent
confrontées à des obstacles supplémentaires, et qu’il n’existe toujours
pas de définition universellement acceptée de l’islamophobie au
Royaume-Uni. Mme Owen a également mis
en avant les conséquences des coupes budgétaires dans les cours
de langues et les services à la jeunesse sur la cohésion communautaire,
ainsi que la nécessité d’une éducation plus cohérente sur la religion
et l’égalité dans les écoles. La haine en ligne générée par la rhétorique
sexiste de personnalités telles qu’Andrew Tate, ainsi que le phénomène
des «incels» – ces hommes involontairement célibataires qui nourrissent
du ressentiment envers les femmes – ont également été évoqués. Le
jour de notre échange, la commission de Mme Owen
devait également rencontrer les auteurs de la série Netflix Adolescence, qui a suscité un débat
au Royaume-Uni et au-delà sur la jeunesse et la violence. Le travail
mené par cette commission est particulièrement intéressant et opportun,
compte tenu du lien étroit qui existe entre la lutte contre la discrimination
religieuse et les inégalités sociales.
58. David Smith, député, est l'envoyé spécial du Premier ministre
britannique pour la liberté de religion ou de conviction. M. Smith
a expliqué que son mandat consistait principalement à dialoguer
avec d'autres pays, mais impliquait également de sensibiliser le
public et de promouvoir la culture religieuse au Royaume-Uni. Il
a relevé la montée de la haine antimusulmane et de l’antisémitisme,
ainsi que l’incertitude croissante des gouvernements d’Europe occidentale
quant à la manière d’aborder la religion. Il a souligné l’importance
d’une meilleure éducation religieuse dans les écoles et d’une coopération
plus étroite entre les parlementaires et la société civile. Il a
également encouragé les États membres du Conseil de l’Europe à envisager
la création de postes similaires au sien et à rejoindre l’Alliance
de l’article 18, qui rassemble des pays engagés dans la promotion
de la liberté de religion ou de conviction à l’échelle mondiale.
59. Ce fut également un grand plaisir d’échanger avec la baronne
Sayeeda Warsi, membre de la Chambre des lords et, autrefois, première
personne musulmane à avoir occupé des fonctions au sein d’un Gouvernement
britannique. Depuis de nombreuses années, la baronne Warsi est à
l’avant-garde des efforts visant à sensibiliser le public aux obstacles
auxquels sont confrontés les musulmans britanniques dans la vie publique
et privée. Elle a publié plusieurs ouvrages qui s’inspirent à la
fois de son expérience personnelle et de celle d’autres membres
de la communauté musulmane, alliant perspicacité et, parfois, un
sens de l’humour acéré face aux stéréotypes et aux préjugés. La
baronne Warsi a également coanimé le podcast «A Muslim and a Jew
Go There» avec l’humoriste David Baddiel: une contribution, là encore
en apparence légère, visant à favoriser la compréhension entre les
diverses communautés qui enrichissent la société britannique, mais
qui sont encore, parfois, confrontées à l’incompréhension et à la
discrimination.
60. J’ai également eu l’occasion de m’entretenir avec d’éminents
universitaires et experts en matière de liberté de religion ou de
conviction et de questions connexes, complétant les perspectives
institutionnelles par des analyses fondées sur la recherche et des
expériences comparatives.
61. Nazila Ghanea, professeure de droit international des droits
de l’homme à l’université d’Oxford, est également rapporteuse spéciale
des Nations Unies sur la liberté de religion ou de conviction. Le
mandat de Mme Ghanea auprès des Nations
Unies lui confère une perspective mondiale sur la liberté de religion
ou de conviction, ce qui a rendu notre échange particulièrement
intéressant. Elle a souligné la pertinence de la discrimination
indirecte et intersectionnelle, recommandant que ces concepts soient
pris en compte au même titre que la discrimination directe. S'appuyant
sur de récentes visites dans différents pays, notamment en Hongrie
et en Suède, elle a fait remarquer que des questions telles que
le financement des écoles confessionnelles, les programmes d'aumônerie
et la prise en compte des vêtements ou de l'alimentation religieux
illustrent toutes comment les droits peuvent être respectés ou bafoués
dans la pratique. Elle a également évoqué les «violations commises
au nom de la religion», telles que les restrictions à l’accès à l’avortement
ou au divorce justifiées par des normes religieuses, et a souligné
la nécessité pour les États de prendre des mesures proactives, telles
que le dialogue et l’engagement auprès des communautés religieuses, afin
de prévenir la discrimination. Enfin, elle a insisté sur l’importance
d’intégrer les normes internationales relatives à la liberté de
religion ou de conviction dans le droit national. Même les pays
fortement engagés en faveur des droits humains se montrent souvent
moins respectueux à cet égard. À cet égard, ma collègue de l’Assemblée,
Susanna Vela (Andorre, SOC), a attiré mon attention sur la place
particulière qu’occupe la religion dans le système constitutionnel
de son pays, et sur la manière dont cela contribue à façonner la législation
et les politiques dans divers domaines, notamment l’éducation ainsi
que la santé et les droits sexuels et reproductifs. Cela a, à son
tour, un impact sur l’égalité entre les sexes et sur l’interprétation
des normes relatives aux droits de l’homme. Une fois encore, il
est essentiel de trouver un équilibre entre la liberté de religion
et les autres droits fondamentaux. Les textes pertinents adoptés
par l’Assemblée ces dernières années fournissent des orientations
utiles à cet égard.
62. Le professeur Sir Malcolm Evans KCMG OBE, directeur du Regent’s
Park College de l’université d’Oxford, a évoqué l’évolution du paysage
religieux au cours des dernières décennies, alors que les principaux défis
liés à la lutte contre la discrimination demeurent. Contrairement
à d’autres droits, le contenu normatif de la liberté de religion
ou de conviction reste difficile à cerner: des pratiques acceptables
dans un pays (par exemple l’interdiction des tenues religieuses)
peuvent être inconcevables dans un autre, alors que les deux peuvent
être compatibles avec les normes en matière de droits humains. Il
a souligné le cadre relativement large et permissif du Royaume-Uni
– notamment la loi sur l’égalité de 2010 – mais a également mis
en évidence le manque de connaissances religieuses chez les fonctionnaires.
Un meilleur enseignement des religions à l’école et une plus grande
ouverture à la religion dans l’espace public, a-t-il suggéré, amélioreraient la
compréhension mutuelle.
63. Fabio Petito, professeur de religion et d’affaires internationales
à l’université du Sussex, et le professeur Andrew Davies, directeur
du Centre Edward Cadbury, ont examiné la résurgence du nationalisme
et l’instrumentalisation politique de la religion, qui alimentent
la haine en ligne et les «guerres culturelles» en Europe. Le professeur
Petito a souligné que la liberté de religion ou de conviction devait
être considérée comme une valeur européenne fondamentale protégée
par divers systèmes constitutionnels. Le professeur Davies a mis
en garde contre l’importation de discours en provenance des États-Unis
concernant la «persécution» des chrétiens dans ce pays, notant qu’au
Royaume-Uni, de telles allégations étaient largement infondées.
Les deux experts ont souligné l’importance de trouver un équilibre
entre la liberté de religion ou de conviction et d’autres droits,
tels que l’égalité entre les sexes et le bien-être animal, ainsi
que de parvenir à un consensus par le dialogue. Ils ont également
insisté sur le rôle positif que la coopération interreligieuse,
en particulier chez les jeunes, peut jouer dans le renforcement
de la citoyenneté et de la cohésion sociale, ainsi que sur la nécessité
pour les pouvoirs publics de considérer les groupes religieux non
seulement comme des victimes ou des auteurs de discriminations,
mais aussi comme des partenaires dans la lutte contre la discrimination.
7. Conclusions
64. La discrimination fondée sur
la religion ou la conviction reste un défi dans l’ensemble des États
membres du Conseil de l’Europe. Si le cadre juridique protégeant
la liberté de religion ou de conviction est bien établi aux niveaux
international et européen, il n’est pas toujours appliqué de manière
cohérente. Les lacunes découlent souvent de mesures indirectes,
de pratiques administratives ou de politiques qui affectent de manière
disproportionnée certaines communautés religieuses.
65. La préparation du présent rapport a mis en évidence la nature
de plus en plus intersectionnelle de la discrimination religieuse,
ce qui complique à la fois l’identification et la lutte contre la
discrimination, et nécessite des réponses politiques allant au-delà
de la discrimination fondée sur un seul motif. L’expérience des
femmes dont l’appartenance religieuse est visible illustre très
clairement comment la discrimination religieuse peut se recouper
avec d’autres inégalités.
66. L’instrumentalisation politique croissante de la religion
en Europe constitue un autre problème urgent. La religion est de
plus en plus entraînée dans des débats publics polarisés et des
«guerres culturelles», souvent alimentés par la désinformation et
les discours de haine en ligne. Dans ce contexte, les groupes religieux
minoritaires sont fréquemment désignés comme boucs émissaires, avec
des conséquences évidentes pour la cohésion sociale et la sécurité
publique. Les incidents évoqués lors de la visite au Royaume-Uni
montrent à quelle vitesse de telles dynamiques peuvent dégénérer
en violence, même dans des pays dotés d’une législation solide en
matière d’égalité.
67. Trouver un équilibre entre la liberté de religion ou de conviction
et d’autres droits fondamentaux, tels que la liberté d’expression,
l’égalité entre les sexes, la vie privée ou la sécurité, n’est pas
une tâche aisée. Les mesures antiterroristes, la réglementation
des espaces en ligne, les restrictions concernant les symboles religieux
et l’utilisation de nouvelles technologies telles que l’intelligence
artificielle prédictive soulèvent toutes des questions complexes
quant à la proportionnalité, la nécessité et la non-discrimination.
68. Le risque de confondre les extrémistes avec les religions
qu’ils prétendent représenter est un sujet de grave préoccupation,
car cela tend à affecter la perception des individus et des groupes
appartenant à certaines communautés religieuses. Personne ne devrait
être tenu responsable des actes commis par d’autres au nom d’une
religion ou d’une conviction.
69. Les échanges avec des parlementaires, des universitaires et
des experts ont également mis en évidence que les protections juridiques
ne suffisent pas à elles seules. La culture religieuse, l’éducation,
le dialogue et l’engagement auprès des communautés religieuses sont
essentiels pour prévenir l’exclusion et la discrimination. Il en
va de même pour l’attitude des dirigeants politiques, qui devraient
rigoureusement s’abstenir d’utiliser un langage stigmatisant.
70. Les pouvoirs publics devraient consulter les acteurs religieux
lors de la conception et de la mise en œuvre des politiques de lutte
contre la discrimination. Ils peuvent également jouer un rôle important
dans la promotion des valeurs démocratiques et de la coexistence
pacifique, et devraient être encouragés à le faire.
71. La protection de la liberté de religion ou de conviction et
la lutte contre la discrimination fondée sur la religion ne sont
pas seulement des obligations découlant des normes internationales
et constitutionnelles en matière de droits humains. Elles constituent
également des conditions préalables essentielles pour garantir la participation
de chacun à la vie de la communauté; pour préserver la liberté individuelle
de ceux qui ont des convictions religieuses et de ceux qui n’en
ont pas; pour préserver la cohésion sociale et assurer la coexistence harmonieuse
et pacifique de l’ensemble de la population. En fin de compte, il
s’agit de favoriser l’épanouissement personnel des individus et
le bien-être de la société dans son ensemble. Ces objectifs ambitieux
justifient un investissement important en termes de cohérence des
politiques et de mesures à adopter. Des mesures que j’ai cherché
à proposer dans le projet de résolution figurant dans le présent
rapport.
