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<p>

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<!-- Font changed to NewCenturySchoolbook with size 11 -->3 juin 1996<div align="right"><b> Doc. 7568</b></div>
<br>
<br>
 <br>
<br>
<br>
<br>
<br>
<br>
<b> <center>RAPPORT<a href="#Footnote1" name="Footref1">See footnote 1</a></center>

<br>
<br>
<center>sur les mesures de démantèlement de l'héritage </center>

<br>
<center>des anciens régimes totalitaires communistes</center>

<br>
<br>
<center>(Rapporteur: M. SEVERIN,</center>

<br>
<center>Roumanie, Groupe socialiste)</center>

<br>
<center>_____</b></center>

<br>
<br>
<br>
<br>
<br>
<i>Résumé</i><br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le rapport suit une double démarche. Dans un premier temps, il essaie de montrer
pourquoi il est si important que l'héritage des anciens régimes totalitaires communistes
soit démantelé, et comment faire pour y parvenir. Dans un deuxième temps, il pose le
problème de la nécessité de rendre justice sans porter atteinte aux droits de l'homme. Il
propose ensuite des solutions à ce problème, y compris des principes directeurs concrets
à respecter pour que les lois de lustration et les mesures administratives analogues soient
conformes aux exigences d'un Etat de droit, susceptibles d'être acceptées par le plus grand
nombre. <br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il reste à espérer que ce rapport sera utile aux pays d'Europe centrale et orientale
actuellement plongés dans le processus de transition sans précédent d'un ancien régime
totalitaire communiste vers la démocratie, et qu'il fournira aux pays d'Europe occidentale
et au Conseil de l'Europe des indications sur la façon d'aider ces pays à se débarrasser de
leur héritage totalitaire sans porter atteinte aux droits de l'homme.<br>
<br>
<br>

<p>
<center><b> I. Projet de résolution</b></center>

<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [1] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;L'héritage des anciens régimes totalitaires communistes n'est pas une question
facile à traiter. Sur le plan institutionnel, cet héritage englobe la centralisation
(excessive), la militarisation des institutions civiles, la bureaucratisation, la
monopolisation, l'excès de réglementation; au niveau de la société, il va du collectivisme
et du conformisme à l'obéissance aveugle et autres modes de pensée totalitaires. Il est
difficile, dans ces conditions, de réinstaurer un Etat de droit civilisé et libéral . c'est
pourquoi les structures et les modes de pensées du passé doivent être démantelés et
surmontés.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [2] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les objectifs de ce processus de transition sont clairs: créer des démocraties
pluralistes, fondées sur la prééminence du droit et le respect des droits de l'homme et de
la diversité. Les principes de la subsidiarité, de la liberté de choix, de l'égalité des
chances, du pluralisme économique et de la transparence des décisions ont tous leur
importance dans ce processus. La séparation des pouvoirs, la liberté des médias, la
protection de la propriété privée et le développement d'une société civile sont quelques-uns
des moyens qui permettront de réaliser cet objectif, de même que la décentralisation, la
démilitarisation, le démantèlement des monopoles et la débureaucratisation.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [3] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les risques qu'entraînerait un échec du processus de transition sont multiples. Au
mieux, on verra s'installer l'oligarchie au lieu de la démocratie, la corruption au lieu de
l'Etat de droit et la criminalité organisée au lieu des droits de l'homme. Dans le pire des
cas, on assistera à la «restauration de velours» d'un régime totalitaire, voire au
renversement par la force de la démocratie naissante. La clé de la réussite du processus
de transition réside dans un délicat équilibre consistant à rendre justice sans esprit de
vengeance.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [4] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Pour démanteler l'héritage d'un ancien régime totalitaire communiste, un Etat de
droit démocratique se doit d'employer les moyens prévus par la loi, et uniquement ces
moyens-là, faute de quoi il ne vaudrait guère mieux que le régime totalitaire qu'il entend
démanteler. Un Etat de droit démocratique dispose de moyens suffisants pour faire en
sorte que la justice soit respectée et que les coupables soient punis . il ne peut et ne doit
cependant pas les utiliser dans un esprit de vengeance, plutôt que de justice. Il doit au
contraire respecter les droits de l'homme et les libertés fondamentales, tels que le droit
à une procédure régulière et le droit d'être entendu, et appliquer ces principes à tous,
même à ceux qui les ont bafoués lorsqu'ils étaient au pouvoir. Un Etat de droit
démocratique est aussi en mesure de se défendre contre une résurgence de la menace
totalitaire communiste, car il dispose d'amples moyens, qui ne portent pas atteinte aux
droits de l'homme et à la prééminence du droit et relèvent du droit pénal ou de mesures
administratives.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [5] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;L'Assemblée recommande que les Etats membres démantèlent l'héritage des
anciens régimes totalitaires communistes en restructurant les anciens systèmes juridique
et institutionnel, processus qui devrait être fondé sur:<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;i. le principe de la démilitarisation, afin de s'assurer que l'on mette fin à la
militarisation des institutions civiles essentiellement, telles que l'administration
pénitentiaire ou le ministère de l'Intérieur, ce qui est typique des systèmes totalitaires
communistes;<br>
<br>

<p>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;ii. le principe de la décentralisation, surtout au niveau local et régional ainsi qu'au
sein des institutions étatiques;<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;iii. le principe du démantèlement des monopoles, condition centrale de la mise sur
pied d'une économie de marché et d'une société pluraliste;<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;iv. le principe de la débureaucratisation, qui doit permettre de réduire l'excès de
réglementation totalitaire communiste, et de transférer le pouvoir des bureaucrates aux
citoyens.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [6] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ce processus doit être jumelé avec la transformation des mentalités (une
transformation des c&#156;urs et des esprits), qui devrait avoir comme principal but de
changer la peur de prendre des responsabilités, le manque d'égards de la diversité, le
nationalisme extrême, l'intolérance, le racisme et la xénophobie, qui sont également une
partie de l'héritage des anciens régimes. Tout ceci doit être remplacé par les valeurs
démocratiques que sont la tolérance, le respect de la diversité, la subsidiarité et la
responsabilité.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [7] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;L'Assemblée recommande également que les personnes ayant commis des actes
criminels sous le régime totalitaire communiste soient jugées et punies conformément au
Code pénal en vigueur. Si le Code pénal prévoit des délais de prescription pour certains
crimes, ceux-ci peuvent être prolongés, car il ne s'agit que d'une question de procédure et
non de fond. En revanche, il est interdit d'adopter et d'appliquer des lois rétroactives dans
le domaine pénal. Par ailleurs, le jugement et la punition d'une personne coupable d'une
action ou d'une omission qui, au moment où elle a été commise, ne constituait pas une
infraction d'après le droit national sont autorisés dès lors qu'elle était criminelle d'après
les principes généraux de droit reconnus par les nations civilisées<a href="#Footnote2" name="Footref2">See footnote 2</a>. De plus, dans le cas
où une personne a commis un acte contrevenant manifestement aux droits de l'homme,
l'argument d'avoir agi sur ordre n'exclut ni l'illégalité ni la culpabilité individuelle.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [8] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;L'Assemblée recommande que le jugement des auteurs de crimes aille de pair avec
la réhabilitation des personnes qui ont été déclarées coupables de «crimes» ne constituant
pas des actes criminels dans une société civilisée, ainsi que des personnes qui ont été
injustement condamnées. De l'avis de l'Assemblée, des réparations matérielles devraient
également être accordées à ces victimes de la justice totalitaire, réparations qui ne
devraient pas être (très) inférieures à celles accordées aux personnes injustement
condamnées aujourd'hui pour des crimes de droit commun.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [9] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;L'Assemblée se réjouit de l'ouverture des dossiers des services secrets à l'accès du
public dans certains des anciens pays totalitaires communistes. Elle recommande à tous
les pays intéressés de permettre aux personnes concernées d'examiner, si elles le désirent,
les dossiers conservés sur elles par les anciens services secrets.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [10] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;L'Assemblée considère, qui plus est, que les biens qui ont été illégalement ou
injustement saisis, nationalisés, confisqués ou expropriés par l'Etat sous le règne des
régimes communistes totalitaires soient, en principe, restitués à leurs propriétaires
d'origine <i>in integrum</i>, dans la mesure du possible, sans violer ni les droits des
propriétaires actuels qui ont acquis ces biens de bonne foi, ni ceux des locataires actuels
qui occupent les lieux de bonne foi, et sans nuire aux progrès des réformes démocratiques.
<p>
Dans les cas où cela n'est pas possible, une indemnisation matérielle juste devrait être
attribuée. Les contestations et litiges liés à des affaires individuelles de restitution de la
propriété seront tranchés par les tribunaux.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [11] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;En ce qui concerne le traitement des personnes qui n'ont commis aucun des crimes <br>
susceptibles d'être poursuivis conformément au paragraphe 7, mais qui cependant
détenaient de hautes fonctions sous les anciens régimes totalitaires communistes, et qui
ont soutenu ces régimes, l'Assemblée relève que certains Etats ont jugé nécessaire
d'adopter des mesures administratives, telles que les lois de lustration ou de
décommunisation. Celles-ci consistent à écarter de l'exercice du pouvoir les personnes dont
on ne peut être certain qu'elles exerceront leurs fonctions conformément aux principes
démocratiques, car elles n'ont montré aucun engagement ou attachement envers ces
principes par le passé et n'ont aucun intérêt ou aucune raison de se rallier maintenant
à ces principes. <br>
<br>
<!-- Para Num 1 [12] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;L'Assemblée souligne que, dans l'ensemble, ces mesures ne sont compatibles avec
un Etat de droit démocratique que si plusieurs critères sont respectés. Premièrement, la
culpabilité . qui est individuelle et non collective . doit être prouvée pour chaque
personne, ce qui montre bien la nécessité d'une application individuelle, et non collective,
des lois de lustration. Deuxièmement, il faut garantir le droit de défense, la présomption
d'innocence jusqu'à preuve de la culpabilité et la possibilité d'un recours judiciaire régulier
contre toute décision. La vengeance ne peut jamais constituer l'objectif de ces mesures, pas
plus que l'on ne saurait permettre le détournement politique ou social du processus de
lustration qui en résulte. Le but de la lustration n'est pas de punir les personnes
présumées coupables . c'est le travail des procureurs, sur la base du droit pénal . mais
de protéger la démocratie émergente.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [13] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;L'Assemblée propose par conséquent les principes directeurs ci-après, afin que les
lois de lustration et les mesures administratives analogues soient compatibles avec les
exigences d'un Etat de droit et dirigées contre les dangers qui menacent les droits
fondamentaux de l'homme et le processus de démocratisation. Les principes directeurs
énoncés ci-dessous doivent être considérés comme un texte de référence.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [14] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; En outre, l'Assemblée recommande que les salariés relevés de leurs fonctions en
vertu des lois de lustration ne perdent pas, en principe, les droits financiers qu'ils ont
acquis antérieurement. Exceptionnellement, lorsque l'élite au pouvoir sous l'ancien régime
s'était attribué des droits à pension bien supérieurs à ceux du commun de la population,
le montant des pensions peut être ramené à un niveau normal.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [15] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;L'Assemblée recommande aux autorités des pays concernés de vérifier si leurs lois,
règlements et procédures sont conformes aux principes directeurs proposés et, le cas
échéant, de les modifier. Cela permettrait d'éviter que les mécanismes de contrôle du
Conseil de l'Europe ne soient saisis de plaintes concernant ces procédures dans le cadre
de la Convention européenne des Droits de l'Homme, de la procédure de contrôle du
Comité des Ministres ou de la procédure de surveillance de l'Assemblée prévue par la
Directive&nbsp;n°&nbsp;508&nbsp;(1995) relative au respect des obligations et des engagements contractés
par les Etats membres.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [16] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Enfin, l'Assemblée invite toutes les démocraties consolidées à renforcer l'aide et
l'assistance qu'elles apportent aux pays anciennement soumis à un régime totalitaire
communiste et à intensifier leur coopération avec ces pays, notamment en vue de
l'instauration d'une société civile.<br>

<p>
<center><br>
<b> Principes directeurs<br>
à respecter pour que les lois de lustration<br>
et les mesures administratives analogues soient conformes<br>
aux exigences d'un Etat de droit<br>
</center>
</b><br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Pour être compatibles avec un Etat de droit, les lois de lustration doivent remplir
certaines conditions. Avant tout, la lustration doit être dirigée contre les dangers qui
menacent les droits fondamentaux de l'homme et le processus de démocratisation; la
vengeance ne doit en aucun cas être l'objectif de ces lois, et il faut empêcher toute
utilisation abusive du processus de lustration à des fins politiques ou sociales. La
lustration n'a pas pour but de sanctionner les présumés coupables . tâche qui incombe
au ministère public et relève du droit pénal . mais de protéger la démocratie naissante. <br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>a</i>. La lustration doit être administrée par une commission indépendante créée
spécialement à cet effet, composée de citoyens éminents désignés par le chef de l'Etat et
agréés par le parlement.<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>b</i>. La lustration ne peut être employée que pour éliminer ou réduire de manière
significative la menace que le sujet de la lustration pourrait constituer pour l'instauration
d'une démocratie libre et viable en utilisant une position particulière pour porter atteinte
aux droits de l'homme ou bloquer le processus de démocratisation.<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>c</i>. La lustration ne peut être employée à des fins de sanction, de châtiment ou de
vengeance; une peine ne peut être infligée que pour des agissements criminels passés
conformément au Code pénal en vigueur et dans le respect de toutes les procédures et
garanties applicables lors de poursuites pénales.<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>d</i>. La lustration doit être limitée aux postes où il y a tout lieu de penser que le
sujet constituerait un danger non négligeable pour les droits de l'homme ou la démocratie:
postes de la fonction publique pourvus par nomination dont le titulaire a des
responsabilités importantes en ce qui concerne l'élaboration et la mise en &#156;uvre des
politiques et des pratiques gouvernementales relatives à la sécurité intérieure, ou à la
possibilité d'ordonner et/ou de commettre des violations des droits de l'homme, comme les
postes des services de police, de sécurité et de renseignement et ceux de magistrats du
siège et du parquet.<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>e</i>. La lustration ne doit pas concerner les fonctions électives, sauf si le candidat le
demande . les électeurs ont le droit de voter pour le candidat de leur choix (le droit de
vote ne peut être retiré qu'à un criminel condamné sur décision d'un tribunal . il ne s'agit
alors pas de lustration administrative, mais d'une mesure relevant du droit pénal).<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>f</i>. La lustration ne doit pas s'appliquer aux organismes privés ou semi-privés, car
le nombre de postes donnant la possibilité de porter atteinte aux droits fondamentaux de
l'homme et au processus démocratique ou de les menacer y est très limité, sinon nul.<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>g</i>. L'interdiction de fonctions dans le cadre de la lustration ne doit pas durer plus
de cinq ans, car il ne faut pas sous-estimer la capacité d'un individu à modifier dans le
bon sens son comportement et ses habitudes; il serait préférable que les mesures de
lustration prennent fin au plus tard le 31&nbsp;décembre&nbsp;1999, car à cette date les nouveaux
régimes démocratiques devraient être consolidés dans tous les pays anciennement soumis
à un régime totalitaire communiste.<br>

<p>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>h</i>. Les personnes qui ont ordonné ou commis des violations graves des droits de
l'homme ou ont été complices à un degré non négligeable de telles violations peuvent être
interdites de fonctions; lorsqu'une organisation a commis des violations graves des droits
de l'homme, un membre, un employé ou un mandataire de cette organisation est considéré
comme ayant participé à ces violations s'il en était un haut responsable, à moins qu'il soit
en mesure de prouver qu'il n'a pas participé à la préparation, à la conduite ni à l'exécution
de ces politiques, pratiques ou actes.<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>i</i>. Nul ne peut faire l'objet d'une mesure de lustration uniquement en raison de son
association avec une organisation, ou d'activités menées pour une organisation, qui était
légale à l'époque de cette association ou de ces activités (sauf dans les cas prévus ci-dessus
à l'alinéa&nbsp;<i>h</i>), ou de ses opinions ou convictions personnelles.<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>j</i>. La lustration ne s'applique qu'aux actes, fonctions ou affiliations postérieurs au
1<em sup>er</em>&nbsp;janvier&nbsp;1980 et antérieurs à la chute du communisme totalitaire, car il est peu
vraisemblable qu'une personne qui n'a pas porté atteinte aux droits de l'homme au cours
des dix dernières années le fasse aujourd'hui (cette limitation dans le temps ne s'applique
naturellement pas en cas de violations des droits de l'homme faisant l'objet de poursuites
pénales).<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>k</i>. La lustration des «collaborateurs conscients» est autorisée uniquement dans le
cas de personnes qui ont effectivement participé, en association avec des services d'Etat
(comme les services de renseignement), à des violations graves des droits de l'homme
ayant réellement fait du tort à autrui, et qui savaient ou auraient dû savoir que leur
comportement aurait des conséquences dommageables.<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>l</i>. La lustration ne doit pas viser les personnes qui avaient moins de 18&nbsp;ans au
moment des faits pertinents, qui ont volontairement désavoué et/ou abandonné de bonne
foi leur affiliation, leur fonction ou leur mandat auprès de l'organisation concernée avant
le passage à un régime démocratique, ou qui ont agi sous la contrainte.<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>m</i>. En aucun cas, une personne ne fera l'objet d'une lustration sans bénéficier de
toutes les garanties de procédure régulière, y compris le droit à un avocat (commis d'office
si elle n'a pas les moyens de le rémunérer), le droit de prendre connaissance des éléments
utilisés contre elle et de les contester, d'accéder à toutes les pièces à charge et à décharge,
de présenter ses propres preuves, d'être entendue publiquement si elle le demande, et de
faire appel devant un tribunal indépendant.
<p>
<b> <center>II. Exposé des motifs<br>
</center>
<center>par M. SEVERIN</b></center>

<br>
<br>
Sommaire:<br>
<br>
A.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Introduction<div align="right">par. 1-9</div>
<br>
<br>
B.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Objectif: instaurer une société démocratique<div align="right">par. 10-20</div>
<br>
<br>
C.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Méthode: démanteler les régimes totalitaires<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;communistes<div align="right">par. 21-41</div>
<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;1.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Principes<div align="right">par. 21-22</div>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;2.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Justice pénale<div align="right">par. 23-27</div>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;3.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mesures administratives<div align="right">par. 28-32</div>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;4.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Création d'institutions<div align="right">par. 33-38</div>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;5.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Société<div align="right">par. 39-41</div>
<br>
<br>
D.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Problème: rendre justice sans porter atteinte<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;aux droits de l'homme<div align="right">par. 42-68</div>
<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;1.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Principes directeurs<div align="right">par. 42-48</div>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;2.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Albanie<div align="right">par. 49-56</div>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;3.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Bulgarie<div align="right">par. 57-60</div>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;4.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;République tchèque<div align="right">par. 61-65</div>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;5.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Allemagne<div align="right">par. 66-68</div>
<br>
<br>
E.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Contribution possible des démocraties<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;consolidées<div align="right">par. 69-71</div>
<br>
<br>
F.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Conclusions et recommandations<div align="right">par. 72-76</div>
<br>
<b> <center>_____</b><br>
</center>
<b> <br>
<br>
<center>A. Introduction</b></center>

<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [1] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La proposition de recommandation relative aux mesures de décommunisation
(Doc.&nbsp;6615) du 7 mai 1992 a été portée devant la commission des questions juridiques et
des droits de l'homme le 30 juin 1992 (référence n° 1787). Il était demandé, dans cette
proposition, que les mesures législatives ou réglementaires adoptées par certains pays
d'Europe centrale et orientale sous le terme générique de décommunisation soient
examinées afin que l'on détermine si certaines d'entre elles étaient incompatibles avec les
dispositions de la Convention européenne des Droits de l'Homme.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [2] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;M. Espersen (Danemark, Groupe socialiste) a établi un rapport à l'Assemblée
(Doc.&nbsp;7209) qui a été renvoyé sans débat devant la commission le 3 février 1995.
Personnellement, je rédigerai mon rapport en m'inspirant du rapport précédent et des
commentaires reçus à son propos. Toutefois, je me fonderai avant tout sur les documents
de travail établis par M.&nbsp;Sandor (directeur du Centre d'études politiques et d'analyse
comparée de Bucarest, Roumanie) sur l'ensemble de la question, par M.&nbsp;Schuller 
<p>
(professeur à l'université de Constance, Allemagne) sur le thème «Surmonter le passé en
Allemagne», et par M.&nbsp;Cepl (juge à la Cour constitutionnelle de la République tchèque) sur
«La transformation des c&#156;urs et des esprits en Europe de l'Est»<a href="#Footnote3" name="Footref3">See footnote 3</a>.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [3] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Je tiendrai compte également de l'audition de la commission sur les mesures de
démantèlement des régimes totalitaires communistes, qui a eu lieu le 11 décembre 1995
à Zurich, et à laquelle ont participé ces trois experts. Parmi les documents mis à ma
disposition, je me contenterai de mentionner le plus remarquable, qui est un ouvrage en
trois volumes intitulé <i>Transitional Justice . How emerging democracies deal with former
regimes</i> (La justice en période de transition, ou comment les démocraties naissantes
traitent les anciens régimes), écrit sous la direction de Neil J. Kritz.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [4] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le rapport suivra une double démarche. Dans un premier temps, je veux montrer
pourquoi il est si important que l'héritage des anciens régimes totalitaires communistes
soit démantelé, et comment faire pour y parvenir. Dans un deuxième temps, j'entends
poser le problème de la nécessité de rendre justice sans porter atteinte aux droits de
l'homme. Je proposerai ensuite des solutions à ce problème, en espérant qu'elles pourront
être acceptées par le plus grand nombre. Mon intention est de m'attaquer non pas au
communisme ou à toute autre idéologie particulière, mais au totalitarisme. L'héritage des
anciens régimes totalitaires d'idéologie fasciste a été démantelé au cours de ce siècle dans
plusieurs pays, dont l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne, mais du fait que les régimes
totalitaires d'idéologie communiste ne sont tombés qu'en 1989 ou ultérieurement, l'Europe
se trouve confrontée pour la première fois à ce problème particulier. J'espère que mon
rapport sera utile aux pays d'Europe centrale et orientale actuellement plongés dans ce
processus de transition sans précédent, et qu'il fournira aux pays d'Europe occidentale et
au Conseil de l'Europe des indications sur la façon d'aider ces pays à se débarrasser de
leur héritage totalitaire sans porter atteinte aux droits de l'homme.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [5] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le processus par lequel on s'efforce de venir à bout de l'héritage des anciens
régimes totalitaires communistes, encore appelé «décommunisation», consiste en un
démantèlement des lois, des institutions, des méthodes de gouvernement, des politiques,
des mentalités et des structures humaines (<i>nomenklatura</i>) totalitaires. Il s'agit d'un
processus très complexe qui ne peut pas aboutir en un jour, mais dont la réalisation
complète prendra des années, voire des décennies.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [6] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Après cinq à sept années de décommunisation des pays d'Europe centrale et
orientale, on découvre qu'un Etat de droit constitutionnel et libéral n'est pas toujours dans
une situation idéale pour punir des coupables. Cette constatation risque de causer de
grandes déceptions, en particulier chez les victimes du régime précédent. Par ailleurs, le
passé totalitaire, dont l'image négative s'estompe avec le temps, commence à inspirer une
certaine nostalgie dans beaucoup de ces pays. Les gens aspirent . et parfois accordent de
nouveau leurs suffrages . à des «valeurs» telles que l'égalité (égalité absolue, et non
égalité des chances), le collectivisme, le protectionnisme paternaliste, la stabilité sans
progrès (stagnation), la certitude d'un avenir fixé d'avance et d'autres attributs de ce
conformisme propre au modèle totalitaire communiste.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [7] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Cette nostalgie, ainsi que l'échec apparent de la transition, peuvent notamment
s'expliquer par l'incapacité des gouvernements postcommunistes à répondre aux attentes
de la population. Ces gouvernements auraient dû expliquer, par exemple, que la
<p>
démocratisation n'est pas un processus aisé, que la richesse ne tomberait pas du ciel, etc.
Les peuples d'Europe centrale et orientale auraient mieux supporté leurs difficultés
actuelles s'ils avaient pu les prévoir.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [8] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Aussi dans de nombreuses sociétés autrefois totalitaires et communistes, le
consensus en faveur du changement est-il en train de disparaître, tandis que l'ancien
régime se présente de nouveau comme une solution de rechange contre laquelle les idéaux
démocratiques vont devoir lutter. Revenir en arrière ne peut être la bonne solution,
surtout si l'on considère les crimes qui ont été commis sous les régimes précédents, et dont
certains égalent en horreur ceux que les nazis ont perpétrés pendant la seconde guerre
mondiale. Il faut que ce soit bien clair: un régime totalitaire communiste ne peut en
aucune manière constituer une solution de rechange. Or, pour garantir la pérennité de la
démocratie, il faut changer non seulement le régime, mais également les attitudes, les
comportements et les modes de pensée des gens. C'est à cette tâche que nous devons nous
atteler.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [9] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Néanmoins, il faut veiller à ce que les mesures de démantèlement des structures
totalitaires communistes soient appliquées de manière à éviter une fracture sociale. Celle-ci pourrait se produire si l'élite politique d'hier avait de bonnes raisons de craindre une
vengeance ou un rejet de la nouvelle société. Il pourrait être dangereux de la marginaliser,
car elle pourrait alors s'attaquer aux fondements démocratiques du nouvel Etat. Il faut
accorder aux membres de cette élite qui sont à la fois désireux et capables de s'intégrer
dans la nouvelle société démocratique et de la soutenir une vraie chance d'y parvenir.<br>
<b> <br>
<center>B. Objectif: instaurer une société démocratique</b></center>

<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [10] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les partis communistes d'Europe centrale et orientale ont détruit les anciennes
structures étatiques et sociétales et les ont remplacées; ils ont réorganisé les principales
institutions et ont changé ou endoctriné leur personnel. Le système juridique a également
été refondu pour servir l'idéologie communiste et ses conséquences (par exemple le
système pénitentiaire, ou plutôt les goulags).<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [11] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;L'objectif en 1989 était donc . et demeure aujourd'hui . de réinstaurer un Etat de
droit civilisé et libéral. Il ne faut laisser aucun vide: non seulement les anciennes
structures doivent être démantelées, mais de nouvelles doivent prendre leur place, afin
de ne laisser aucune chance à ce que M. Sandor a appelé le «fantôme du communisme».
Il faut éviter que ne se répète le cauchemar que des peuples entiers ont connu pendant
des décennies. Si l'on ne parvient pas à venir à bout de l'héritage des anciens régimes
totalitaires communistes, on risque de voir s'installer l'oligarchie au lieu de la démocratie,
la corruption au lieu de l'Etat de droit et la criminalité organisée au lieu des droits de
l'homme.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [12] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Cet objectif ne pourra être atteint qu'au prix d'un changement des mentalités. Il
ne faut laisser subsister aucune structure résiduelle de l'ancien régime dans la vie
politique, dans l'économie ou dans les comportements individuels et collectifs. Les entités
totalitaires telles que les organisations ou les partis politiques communistes, ou encore les
services secrets, ne doivent pas être autorisées à se réintégrer dans les nouvelles sociétés
pluralistes, dès lors qu'elles ne jouent le jeu de la démocratie que pour reprendre le
pouvoir et ne font aucun effort pour la faire progresser. A défaut, le piège historique d'une
«restauration de velours» pourrait devenir bien plus qu'une simple éventualité.<br>
<br>

<p>
<!-- Para Num 1 [13] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il faut donc s'attacher à créer ou à soutenir les institutions des démocraties
parlementaires au niveau local et national. Il faut aussi organiser des élections
universelles, libres, régulières et à bulletin secret afin de pourvoir ces institutions. En fait,
il faut démocratiser le gouvernement et la société à tous les niveaux. La séparation
traditionnelle des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire est primordiale à cet égard. Le
parlement, dont la légitimité repose sur le vote populaire, joue un rôle fondamental: il doit
contrôler l'exécutif. Il faut aussi introduire les principes de responsabilité et de
transparence dans l'administration. Mais, il est aussi important de faciliter une
participation active du peuple . c'est-à-dire de l'électorat . à la vie politique et à la mise
en place de la nouvelle société démocratique.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [14] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il est également très important d'abolir le principe de prééminence de l'Etat sur
le citoyen, qui est l'une des caractéristiques premières des régimes totalitaires
communistes. Il faut créer des institutions qui soient en mesure de défendre l'individu
contre l'Etat: il peut s'agir par exemple de tribunaux administratifs (qui permettent
d'introduire des recours contre les décisions de l'exécutif), de médiateurs aux droits de
l'homme, etc.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [15] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Dans la même perspective, il est aussi nécessaire de démilitariser l'Etat et les
institutions. Il faut en particulier dissoudre les troupes du ministère de l'Intérieur
.&nbsp;typiques des régimes communistes . et démilitariser la police, l'appareil judiciaire et
l'administration pénitentiaire. Dans la plupart des pays, il sera également essentiel de
démanteler les bureaucraties totalitaires communistes. Ces réformes peuvent être
effectuées dans le cadre d'une déréglementation et par une décentralisation de
l'administration.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [16] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Pour qu'il puisse prendre ses décisions en connaissance de cause, l'électorat doit
avoir accès à des informations objectives et factuelles. Les institutions indépendantes
d'une société démocratique, comme une presse libre ou des centres de recherche et des
universités autonomes, ont un rôle vital à jouer à cet égard. On peut d'ailleurs considérer
que des médias indépendants sont le quatrième pouvoir assurant l'équilibre des forces
dans un Etat de droit.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [17] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Par ailleurs, il ne faut pas sous-estimer l'importance du développement d'un ordre
juridique et judiciaire démocratique. Le respect et la sauvegarde des droits de l'homme
sont aussi des éléments essentiels: à cet égard, l'adhésion à des instruments juridiques
internationaux et l'intégration dans des organisations multilatérales peuvent contribuer
à asseoir le processus de démocratisation. La prééminence du droit doit être établie au
sein de chaque pays. Le point de départ, dans ce domaine, peut être l'adoption d'une
nouvelle constitution démocratique. Dans la plupart des cas, il est nécessaire de réformer
l'ensemble de l'ordre juridique et judiciaire hérité de la période communiste. Il faut
adopter et mettre en &#156;uvre de nouvelles lois, notamment dans les domaines du droit
pénal et du droit administratif. L'indépendance du pouvoir judiciaire doit être garantie.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [18] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;L'instauration d'une société démocratique devrait aller de pair avec la création
d'une forme quelconque d'économie de marché. Il faut démanteler les anciennes structures
de l'économie dirigée et permettre le jeu de la concurrence. La privatisation et la réforme
agraire, souvent fondées sur le principe de la restitution, ont connu un certain succès au
cours de ces dernières années, et ont également joué le rôle de catalyseur de la reprise
économique. Sur le plan juridique, ces mesures doivent reposer sur la reconnaissance et
la protection de la propriété, ainsi que sur la garantie de la liberté d'exercer une activité
économique, de s'associer et de conclure des contrats.<br>

<p>
<br>
<!-- Para Num 1 [19] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Dans le domaine économique, la démonopolisation est absolument prioritaire. Si
les monopoles ne sont pas démantelés, ou si on les laisse se recréer d'eux-mêmes,
l'oligarchie économique et financière qui verra le jour risque d'être fondée sur la
corruption ou d'être source de corruption.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [20] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;A un niveau plus psychologique, mais qui n'en est pas moins important, il faut,
après un régime totalitaire communiste, bouleverser le système des valeurs en prônant
la tolérance et en accordant davantage d'autonomie à l'individu (tout en lui apprenant à
s'en servir). Les gens doivent apprendre à assumer la responsabilité de leurs propres actes
et à ne plus obéir aveuglément à des instances supérieures. Ils doivent surtout devenir
plus actifs dans tous les domaines de leur existence. C'est là l'un des principaux objectifs
à atteindre si l'on veut se débarrasser de ces régimes et s'assurer qu'ils ne réapparaîtront
jamais.<br>
<b> <br>
<center>C. Méthode: démanteler les régimes totalitaires communistes</b></center>

<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>
1. <i>Principes</i><br>
<br>
<!-- Para Num 1 [21] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Pour démanteler l'héritage d'un ancien régime totalitaire communiste, un Etat de
droit démocratique se doit d'employer les moyens prévus par la loi, et uniquement ces
moyens-là, faute de quoi il ne vaudrait guère mieux que le régime totalitaire qu'il entend
démanteler. Comme je l'ai déjà indiqué en introduction, beaucoup de gens estiment qu'un
<i>Rechtsstaat</i> (Etat de droit) démocratique ne dispose pas de moyens suffisants pour faire
en sorte que la justice soit respectée et que les coupables soient punis. Or, pour
compréhensible qu'elle soit, cette attitude procède souvent d'un désir de vengeance, et non
de justice. Un véritable <i>Rechtsstaat</i> doit respecter les droits de l'homme et les libertés
fondamentales, tels que le droit à un procès en bonne et due forme et le droit d'être
entendu; il doit appliquer ces principes à tous, même à ceux qui les ont bafoués lorsqu'ils
étaient au pouvoir.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [22] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il me semble important de souligner dans ce contexte qu'un Etat de droit
démocratique est en mesure de se défendre contre une résurgence de la menace totalitaire
communiste. Les anciennes structures totalitaires ne sont pas plus fortes que les jeunes
démocraties, à condition que celles-ci se mobilisent. Un Etat de droit démocratique dispose
d'amples moyens, qui ne portent pas atteinte aux droits de l'homme et à la prééminence
du droit et relèvent du droit pénal ou de mesures administratives. On trouvera ci-après
un aperçu des diverses mesures qu'il est possible d'appliquer à cet égard.<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<br>
2. <i>Justice pénale</i><br>
<br>
<!-- Para Num 1 [23] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les personnes ayant commis des actes criminels sous le régime totalitaire
communiste doivent être jugées et punies conformément au Code pénal en vigueur.
Certains estiment qu'il est préférable de «passer l'éponge» et de déclarer une amnistie
générale pour toutes les personnes ayant commis des crimes pendant cette période. Je ne
puis me rallier à cette position: elle me paraît très injuste pour les victimes de ces actes
criminels. En outre, une amnistie générale pourrait même déstabiliser la nouvelle société,
car les victimes ou leur famille pourraient décider de se faire justice elles-mêmes. Il me
semble donc évident que les criminels doivent être poursuivis et condamnés. Si par
exemple un juge de l'ancien régime a autorisé des meurtres judiciaires, ou si un gardien
de prison a torturé un détenu, il doit être traduit en justice, et condamné s'il est reconnu
coupable.<br>
<br>

<p>
<!-- Para Num 1 [24] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Comme je l'ai indiqué, il est important que le Code pénal en vigueur soit appliqué.
C'est une nécessité, car dans un Etat de droit il est interdit d'adopter et d'appliquer des
lois rétroactives dans le domaine pénal. Au demeurant, ce principe est affirmé à l'article&nbsp;7,
paragraphe premier de la Convention européenne des Droits de l'Homme. Deux questions
connexes se posent d'ailleurs à son propos: peut-on prolonger les délais de prescription,
et deuxièmement, ce principe vaut-il aussi lorsque le crime commis est manifestement un
crime réel, bien qu'il ne soit pas formellement prévu dans les textes?<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [25] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;S'agissant de la première question, la Cour constitutionnelle allemande a décidé
que la prolongation de la prescription n'est qu'une question de procédure et non de fond,
et qu'elle est donc possible dans un Etat de droit. Je suis personnellement d'accord avec
cette interprétation. S'agissant de la seconde question, la Convention européenne des
Droits de l'Homme autorise elle-même le jugement et la punition d'une personne coupable
d'une action ou d'une omission qui, au moment où elle a été commise, ne constituait pas
une infraction d'après le droit national, dès lors qu'elle était criminelle d'après les
principes généraux de droit reconnus par les nations civilisées (article 7, paragraphe 2).
Les comportements qui contrevenaient manifestement aux droits de l'homme sont donc
punissables, en dépit de toute législation contraire (qui existait par exemple en RDA).<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [26] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Toutefois, il demeure parfois difficile pour un Etat de droit de traiter comme des
crimes de droit commun des exécutions massives et brutales, ou d'autres crimes contre
l'humanité commis dans le cadre et les conditions d'un régime totalitaire. On pose
fréquemment, en particulier, le problème des actes commis sur ordre. La solution est la
suivante: dans le cas où la personne a commis un acte contrevenant manifestement aux
droits de l'homme, l'argument d'avoir agi sur ordre n'exclut ni l'illégalité ni la culpabilité
individuelle. Cette solution a notamment été retenue en Allemagne pour les gardes qui
abattaient les réfugiés à la frontière de la RDA.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [27] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le jugement des auteurs de crimes doit aller de pair avec la réhabilitation des
personnes qui ont été déclarées coupables de «crimes» ne constituant pas des actes
criminels dans une société civilisée, ainsi que des personnes qui ont été injustement
condamnées. On peut se demander si chaque personne injustement condamnée doit
engager une procédure spéciale pour obtenir l'annulation de son jugement à titre
individuel, ou s'il faut décider l'annulation générale de toutes les décisions politico-judiciaires d'une catégorie déterminée. Je penche personnellement pour la seconde
solution, mais le débat reste ouvert. Des réparations matérielles devraient également être
accordées aux victimes de la justice totalitaire, réparations qui ne devraient pas être (très)
inférieures à celles accordées aux personnes injustement condamnées aujourd'hui pour des
crimes de droit commun.<br>
<br>
3. <i>Mesures administratives<br>
</i><br>
<!-- Para Num 1 [28] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;En ce qui concerne les moyens de démantèlement des régimes totalitaires
communistes, le débat porte principalement sur la légalité de mesures administratives.
Après la seconde guerre mondiale, par exemple, les anciens nazis qui se trouvaient dans
la zone américaine ont en général été exclus de leur profession ou ont été déchus de leur
droit de vote. Beaucoup de pays d'Europe centrale et orientale ont été tentés d'appliquer
des mesures administratives analogues. Toutefois, la majeure partie d'entre eux ont
estimé qu'il serait contraire à l'esprit d'un Etat de droit constitutionnel de retirer aux ex-membres du parti communiste le droit de voter, de se présenter à des élections ou de
détenir un mandat électoral.<br>
<br>

<p>
<!-- Para Num 1 [29] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La plupart de ces pays ont opté en revanche pour une forme de «lustration». Celle-ci consiste à écarter du pouvoir les personnes dont on ne peut être certain qu'elles
exerceront leurs fonctions conformément aux principes démocratiques, car elles n'ont
montré aucun engagement ou attachement envers ces principes par le passé et n'ont
aucun intérêt ou aucune raison de se rallier maintenant à ces principes. La lustration vise
donc à créer un espace de sécurité dans lequel la démocratie peut se développer sans que
des personnes haut placées ne tentent d'en saper les fondements. Néanmoins, la lustration
ne doit pas être appliquée aux criminels (personnes ayant commis des violations
manifestes des droits de l'homme sous l'ancien régime) . ceux-ci relèvent des lois et
procédures pénales . ni aux observateurs passifs . qui doivent être présumés innocents
jusqu'à preuve de la culpabilité et à qui il faut donner une vraie chance de participer au
nouveau régime démocratique.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [30] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La lustration pose encore un grand nombre de problèmes délicats qui seront
examinés dans le chapitre suivant. On peut dire que, dans l'ensemble, elle n'est
compatible avec un Etat de droit démocratique que si plusieurs critères sont respectés:
premièrement, la culpabilité . qui est individuelle et non collective . doit être prouvée
pour chaque personne, ce qui montre bien la nécessité d'une application individuelle, et
non collective, des lois de lustration. Deuxièmement, il faut garantir le droit de défense,
la présomption d'innocence jusqu'à preuve de la culpabilité et la possibilité d'un recours
judiciaire régulier contre toute décision (des principes directeurs plus détaillés sont
énoncés au paragraphe&nbsp;46).<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [31] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il faut ajouter à cet égard que s'il est impossible d'adopter et d'appliquer une
législation pénale rétroactive, il est possible en revanche d'adopter et d'appliquer des
réglementations rétroactives associées à des mesures administratives, dès lors que ces
réglementations ne causent pas de préjudice excessif. Il est en général admis, par
exemple, que les personnes ayant occupé un poste important au sein du parti au pouvoir
ou de ses organes répressifs, ou dont la participation à des actes répressifs est prouvée,
se voient interdire d'exercer une fonction publique (bien que le bénéfice d'une pension ne
soit pas automatiquement exclu).<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [32] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les parlements ou les gouvernements qui souhaitent prendre des dispositions dans
ce domaine peuvent aussi adopter une déclaration condamnant les actes criminels du
régime précédent. Exposer ceux-ci au grand jour peut leur permettre, dans une certaine
mesure, de faire échec à la nostalgie du passé communiste qui se répand dans certains
pays. Il peut également s'avérer utile d'établir une commission d'enquête sur l'histoire de
la dictature communiste (comme l'a fait le Parlement allemand).<br>
<br>
4. <i>Création d'institutions<br>
</i><br>
<!-- Para Num 1 [33] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le parlement est probablement l'institution la plus importante dans la société
postcommuniste. Fondé sur le vote populaire, il représente donc le peuple et joue un rôle
vital, qui consiste à contrôler l'exécutif. Son «arme» principale à cet égard est le budget.
Il est donc primordial que les procédures budgétaires soient aussi transparentes que
possible.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [34] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;En matière de création d'institutions, la décentralisation est un principe
fondamental. Les régimes totalitaires communistes étaient inévitablement centralisés à
l'extrême. Cela ne revient pas à dire que tous les Etats centralisés sont forcément 
<p>
totalitaires ou communistes (la France en est un excellent contre-exemple), mais on estime
en général qu'une structure plus décentralisée accorde davantage de pouvoir au peuple
et peut constituer un rempart contre un éventuel retour au communisme.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [35] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;A cet égard, l'appui à des initiatives civiques venant de la base et à des
organisations non gouvernementales peut contribuer à faire entrer la décentralisation
«dans les c&#156;urs et dans les esprits» en Europe centrale et orientale, pour reprendre la
métaphore de M. Cepl. L'expression indépendante de l'identité culturelle ou ethnique peut
également favoriser la transition entre le système de protection de façade qui était typique
du régime communiste (et se caractérisait par le maintien de la population dans un état
de dépendance et de subordination vis-à-vis de la force politique dominante) et une
protection sociale stimulante axée sur une adaptation active au changement ainsi que sur
le développement de l'autonomie des individus et des communautés.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [36] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il faut également essayer, à long terme, de réformer le système éducatif. Celui du
communisme reposait sur l'apprentissage par c&#156;ur de faits, souvent manipulés pour servir
l'idéologie au pouvoir. En réformant ce système, on devrait donc encourager les enfants
à réfléchir davantage par eux-mêmes et à apprendre à faire l'analyse critique de ces
prétendus faits.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [37] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;L'appareil répressif jouait un rôle primordial dans le maintien au pouvoir des
régimes totalitaires communistes. La restructuration des services secrets doit donc être
absolument prioritaire. Ces services devraient être intégrés dans les structures de l'Etat
en tant qu'institution démocratique chargée de préserver la sécurité nationale, et non
d'espionner la population pour en connaître les idées et le comportement. Cette institution
doit être totalement et régulièrement contrôlée, de préférence par le parlement, et le
contrôle doit, en tout état de cause, s'étendre au budget des services secrets.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [38] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Certains pays ont ouvert au public les archives de leurs services secrets. Le
meilleur exemple est sans doute celui de l'Allemagne, qui a créé un organisme à cette fin.
Les personnes concernées peuvent, si elles le souhaitent, examiner les dossiers qui avaient
été constitués à leur sujet. Il devient ainsi difficile d'utiliser des rumeurs d'une prétendue
collaboration avec les services secrets contre un adversaire politique lors d'une campagne
électorale, par exemple, ce qui contribue à la stabilité de la nouvelle société démocratique.<br>
<br>
5. <i>Société<br>
</i><br>
<!-- Para Num 1 [39] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Au niveau de l'ensemble de la société, la consolidation du système de protection
sociale peut constituer une garantie stratégique, car elle assure un soutien civique au
processus de démocratisation. Il faut favoriser la renaissance de la classe moyenne, de
l'initiative privée et de l'esprit d'entreprise, afin que les vertus et les qualités propres à
l'ère communiste totalitaire, notamment la discipline, la soumission et l'obéissance (qui
ne sont ni favorables à l'évolution ni adaptées à un régime démocratique de libre
concurrence) soient progressivement remplacées.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [40] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Il importe également de promouvoir un système de valeurs axé sur des principes
démocratiques comme la tolérance, les droits de l'homme et la prééminence du droit. C'est
peut-être là l'enjeu le plus crucial, car on ne peut pas . et il ne faut pas . endoctriner à
nouveau des générations entières qui ont connu l'idéologie et le système de valeurs
communistes. Néanmoins, une fois que les gens auront appris à réfléchir par eux-mêmes,
ils commenceront sans doute à rejeter spontanément les chaînes de l'idéologie
communiste.<br>

<p>
<br>
<!-- Para Num 1 [41] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;A ce propos, les gens doivent absolument commencer à respecter la diversité. La
majorité ne doit donc pas régner en toute liberté: ses politiques doivent aussi reposer sur
la protection des diverses minorités (nationales, linguistiques, sexuelles et sociales).<br>
<b> <br>
<center>D. Problème: rendre justice sans porter atteinte aux droits de l'homme</b></center>

<br>
<br>
1. <i>Principes directeurs<br>
</i><br>
<!-- Para Num 1 [42] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ce chapitre traitera de ce que j'appelle les lois de «décommunisation», ou lois de
«lustration». Celles-ci doivent permettre, par le biais de mesures administratives, de
démanteler le régime totalitaire communiste en interdisant aux anciens partisans de ce
régime d'exercer d'une manière ou d'une autre des fonctions dominantes. (J'insiste ici sur
le fait que, comme je l'indiquais à la section&nbsp;C.2, je ne traiterai pas dans ce contexte des
mesures de droit pénal. Je suis tout à fait favorable à une attitude ferme à l'égard des
criminels et des responsables d'atteintes aux droits de l'homme, qui doivent être
poursuivis conformément au Code pénal en vigueur.) De nombreuses organisations se
consacrant aux droits de l'homme se sont inquiétées de ces lois, critiquant leur nature
souvent collective, le non-respect de la présomption d'innocence et leur effet rétroactif. Il
n'est pas rare que ces lois ne prévoient pas de degrés de culpabilité, liés par exemple à
l'existence de circonstances atténuantes, de sorte que les agents des anciens services
secrets ne sont pas traités plus sévèrement que les personnes forcées de collaborer avec
la police secrète ou de lui fournir des informations.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [43] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La plupart des gens seront d'accord pour que ceux qui ont commis des crimes ou
des violations des droits de l'homme sous un régime totalitaire ne soient pas laissés à des
postes où leurs pouvoirs leur permettraient de compromettre la difficile et délicate
transition vers la démocratie. Toutefois, il n'y a pas que des criminels qui soient
impliqués: beaucoup de gens se sont simplement pliés au régime parce qu'ils n'avaient pas
le courage de le défier et de perdre de ce fait tout espoir de carrière et de vie normale. Et
qui leur jettera la première pierre? Comme le disait Václav Havel dans son discours du
nouvel an, le 1<em sup>er</em>&nbsp;janvier&nbsp;1990, «nous sommes tous responsables, à des degrés divers, du
fonctionnement de la machine totalitaire. Aucun d'entre nous n'en a été purement victime,
car nous avons tous participé à sa création».<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [44] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Mais à partir de quel degré de complicité avec l'ancien régime doit-on interdire à
quelqu'un d'assumer un poste de responsabilité dans la nouvelle société démocratique? Si
l'appartenance à un parti ou à une organisation, ou à l'appareil administratif de l'ancien
régime, est un motif suffisant de disqualification, ne s'agit-il pas là d'une forme de
sanction collective et d'amalgame incompatible avec les principes du <i>Rechtsstaat</i> et les
droits de l'homme? Les lois de lustration, en particulier, risquent d'être employées
abusivement pour gagner des batailles politiques ou régler des comptes, provoquant des
chasses aux sorcières contre des opposants de gauche ou d'autres tendances politiques au
gouvernement en place. Par ailleurs, comme il n'est possible d'agir, dans la pratique, que
contre un nombre relativement faible d'individus, certaines personnes peuvent être 
<p>
sanctionnées alors que d'autres, qui ne sont pas moins coupables, ne sont pas inquiétées.
Enfin, la fiabilité des fichiers constitués par les services secrets, sur lesquels beaucoup de
ces lois sont fondées, a été mise en question<a href="#Footnote4" name="Footref4">See footnote 4</a>.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [45] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Dans un autre ordre d'idées, l'épuration des élites peut coûter aux anciens pays
communistes une grande partie de leurs talents dans les domaines de l'administration,
de l'encadrement et de la recherche, ressources rares qu'ils peuvent difficilement se
permettre de perdre. Dans un rapport publié récemment par le programme «sciences et
droits de l'homme» de l'<i>American Association for the Advancement of Science</i> (Association
américaine pour le progrès scientifique)<a href="#Footnote5" name="Footref5">See footnote 5</a>, les incidences de la lustration sur les
communautés scientifiques et universitaires en Bulgarie, dans la République tchèque et
en Allemagne ont été mises en lumière. Les auteurs soulignent que les personnes
congédiées avaient souvent obtenu leur poste par favoritisme politique, de sorte que leur
licenciement avait permis d'offrir des emplois et des responsabilités à des personnes plus
qualifiées qui avaient pu être traitées injustement par le passé. Ils insistent néanmoins
sur le fait que la lustration risque de compromettre la capacité des communautés
scientifiques et universitaires à travailler en toute indépendance<a href="#Footnote6" name="Footref6">See footnote 6</a> et, plus généralement,
menace la liberté scientifique. Le rapport critique également la façon dont beaucoup de
scientifiques accusés de «compromission» ont été traités; ces procédures, souvent dénuées
de garanties légales suffisantes, étaient de ce fait très comparables aux méthodes
répressives couramment employées sous les régimes totalitaires.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [46] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Pour être compatibles avec un Etat de droit, les lois de lustration doivent remplir
certaines conditions. Avant tout, la lustration doit être dirigée contre les dangers qui
menacent les droits fondamentaux de l'homme et le processus de démocratisation; la
vengeance ne doit en aucun cas être l'objectif de ces lois, et il faut empêcher toute
utilisation abusive du processus de lustration à des fins politiques ou sociales. La
lustration n'a pas pour but de sanctionner les présumés coupables . tâche qui incombe
au ministère public et relève du droit pénal . mais de protéger la jeune démocratie. 
<p>
Herman Schwartz a défini un certain nombre de principes relatifs à la lustration<a href="#Footnote7" name="Footref7">See footnote 7</a>; je
m'inspire ici librement des plus importants d'entre eux pour établir un ensemble de
critères permettant d'évaluer les textes en vigueur:<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>a</i>. la lustration doit être administrée par une commission indépendante créée
spécialement à cet effet, composée de citoyens éminents désignés par le chef de l'Etat et
agréés par le parlement;<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>b</i>. la lustration ne peut être employée que pour éliminer ou réduire de manière
significative la menace que le sujet de la lustration pourrait constituer pour l'instauration
d'une démocratie libre et viable en utilisant une position particulière pour porter atteinte
aux droits de l'homme ou bloquer le processus de démocratisation;<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>c</i>. la lustration ne peut être employée à des fins de sanction, de châtiment ou de
vengeance; une peine ne peut être infligée que pour des agissements criminels passés
conformément au Code pénal en vigueur et dans le respect de toutes les procédures et
garanties applicables lors de poursuites pénales;<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>d</i>. la lustration doit être limitée aux postes où il y a tout lieu de penser que le sujet
constituerait un danger non négligeable pour les droits de l'homme ou la démocratie:
postes de la fonction publique pourvus par nomination dont le titulaire a des
responsabilités importantes en ce qui concerne l'élaboration et la mise en &#156;uvre des
politiques et des pratiques gouvernementales relatives à la sécurité intérieure, ou a la
possibilité d'ordonner et/ou de commettre des violations des droits de l'homme, comme les
postes des services de police, de sécurité et de renseignement et ceux de magistrats du
siège et du parquet;<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>e</i>. la lustration ne doit pas concerner les fonctions électives, sauf si le candidat le
demande . les électeurs ont le droit de voter pour le candidat de leur choix (le droit de
vote ne peut être retiré qu'à un criminel condamné sur décision d'un tribunal . il ne s'agit
alors pas de lustration administrative, mais d'une mesure relevant du droit pénal);<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>f</i>. la lustration ne doit pas s'appliquer aux organismes privés ou semi-privés, car
le nombre de postes donnant la possibilité de porter atteinte aux droits fondamentaux de
l'homme et au processus démocratique ou de les menacer y est très limité, sinon nul (la
lustration n'est pas un instrument de lutte contre les structures oligarchiques);<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>g</i>. l'interdiction de fonctions dans le cadre de la lustration ne doit pas durer plus
de cinq ans, car il ne faut pas sous-estimer la capacité d'un individu à modifier dans le
bon sens son comportement et ses habitudes (même les criminels condamnés peuvent
bénéficier d'une libération conditionnelle pour bonne conduite . une personne qui n'a
commis aucun crime devrait donc se voir accorder au moins la même chance); il serait
préférable que les mesures de lustration prennent fin au plus tard le 31&nbsp;décembre&nbsp;1999,
car à cette date les nouveaux régimes démocratiques devraient être consolidés dans tous
les pays anciennement soumis à un régime totalitaire communiste;<br>
<br>

<p>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>h</i>. les personnes qui ont ordonné ou commis des violations graves des droits de
l'homme ou ont été complices à un degré non négligeable de telles violations peuvent être
interdites de fonctions; lorsqu'une organisation a commis des violations graves des droits
de l'homme, un membre, un employé ou un mandataire de cette organisation est considéré
comme ayant participé à ces violations s'il en était un haut responsable, à moins qu'il soit
en mesure de prouver qu'il n'a pas participé à la préparation, à la conduite ni à l'exécution
de ces politiques, pratiques ou actes;<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>i</i>. nul ne peut faire l'objet d'une mesure de lustration uniquement en raison de son
association avec une organisation, ou d'activités menées pour une organisation, qui était
légale à l'époque de cette association ou de ces activités (sauf dans les cas prévus ci-dessus
à l'alinéa&nbsp;<i>h</i>), ou de ses opinions ou convictions personnelles;<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>j</i>. la lustration ne s'applique qu'aux actes, fonctions ou affiliations postérieurs au
1<em sup>er</em>&nbsp;janvier&nbsp;1980 et antérieurs à la chute du communisme totalitaire, car il est peu
vraisemblable qu'une personne qui n'a pas porté atteinte aux droits de l'homme au cours
des dix dernières années le fasse aujourd'hui<a href="#Footnote8" name="Footref8">See footnote 8</a> (cette limitation dans le temps ne
s'applique naturellement pas en cas de violations des droits de l'homme faisant l'objet de
poursuites pénales);<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>k</i>. la lustration des «collaborateurs conscients» est autorisée uniquement dans le
cas de personnes qui ont effectivement participé, en association avec des services d'Etat
(comme les services de renseignement), à des violations graves des droits de l'homme
ayant réellement fait du tort à autrui, et qui savaient ou auraient dû savoir que leur
comportement aurait des conséquences dommageables (ne sont pas concernées, par
exemple, les personnes qui ont tenté délibérément d'abuser les services de sécurité tout
en faisant semblant de coopérer);<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>l</i>. la lustration ne doit pas viser les personnes qui avaient moins de 18&nbsp;ans au
moment des faits pertinents, qui ont volontairement désavoué et/ou abandonné de bonne
foi leur affiliation, leur fonction ou leur mandat auprès de l'organisation concernée avant
le passage à un régime démocratique, ou qui ont agi sous la contrainte;<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>m</i>. en aucun cas, une personne ne fera l'objet d'une lustration sans bénéficier de
toutes les garanties de procédure régulière, y compris le droit à un avocat (commis d'office
si elle n'a pas les moyens de le rémunérer), le droit de prendre connaissance des éléments
utilisés contre elle et de les contester, d'accéder à toutes les pièces à charge et à décharge,
de présenter ses propres preuves, d'être entendue publiquement si elle le demande, et de
faire appel devant un tribunal indépendant.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [47] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La question des droits financiers est très délicate. En principe, la privation des
droits financiers comme les droits à pension peut être considérée comme une sanction, et
ne devrait donc pas être admise. Néanmoins, l'élite au pouvoir dans les pays
anciennement soumis à un régime totalitaire communiste s'était parfois attribué des
droits à pension bien supérieurs à ceux du commun de la population . en Allemagne de
l'Est, par exemple, jusqu'à deux à trois fois plus que le montant normal. En pareil cas, il
semblerait justifié de ramener les pensions de l'ancienne <i>nomenklatura</i> à un niveau
<p>
normal. En revanche, les salariés relevés de leurs fonctions en vertu des lois de
décommunisation ne devraient pas perdre entièrement les droits financiers qu'ils ont
acquis antérieurement.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [48] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;J'entends procéder ici à des études de cas sur les différentes lois de
«décommunisation» adoptées dans les pays concernés, et citer en exemple (dans l'ordre
alphabétique anglais) l'Albanie, la Bulgarie, la République tchèque et l'Allemagne<a href="#Footnote9" name="Footref9">See footnote 9</a>.
J'analyserai le champ d'application de ces lois (qui peut se limiter aux agents publics, par
exemple les fonctionnaires de l'Etat, ou viser aussi des candidats à la députation ou des
journalistes), la définition qu'elles donnent des collaborateurs et le traitement qu'elles leur
réservent, la composition et le caractère de l'organe décisionnaire (commission et/ou
tribunal) ainsi que le traitement des droits financiers (par exemple, maintien ou retrait
des droits à pension). Je préciserai en outre dans quelle mesure ces lois sont compatibles
avec les principes d'un Etat de droit démocratique, en me fondant sur les principes
généraux qui sont énoncés dans les deux chapitres précédents, et dont j'espère qu'en tant
que membres du Conseil de l'Europe nous pouvons tous convenir.<br>
<br>
2. <i>Albanie<br>
</i><br>
<!-- Para Num 1 [49] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Au cours des derniers mois, deux lois que l'on peut considérer comme des lois de
«décommunisation» ont été adoptées et sont entrées en vigueur en Albanie: la loi relative
au génocide et aux crimes contre la population commis en Albanie durant le régime
communiste pour des raisons d'ordre politique, idéologique ou religieux (du
22&nbsp;septembre&nbsp;1995) et la loi relative au contrôle des personnalités officielles et des autres
personnes pour la protection de l'Etat démocratique (du 30&nbsp;novembre&nbsp;1995). Pour évaluer
ces lois, je m'appuierai largement sur les observations des rapporteurs sur le respect des
obligations et engagements contractés par l'Albanie, M.&nbsp;Columberg, Lord Finsberg et
M.&nbsp;Ruffy<a href="#Footnote10" name="Footref10">See footnote 10</a>.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [50] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les lois albanaises de décommunisation, qui sont censées avoir pris pour modèle
les lois tchèques (mais pas les lois tchèques actuellement en vigueur, lesquelles tiennent
compte des modifications apportées par la Cour constitutionnelle tchécoslovaque),
interdisent aux personnes ayant occupé certaines fonctions au cours de la période du
28&nbsp;novembre&nbsp;1944 au 31&nbsp;mars&nbsp;1991 de postuler à de hautes fonctions . Président de la
République, parlementaires, membres du gouvernement, hauts fonctionnaires, juges,
procureurs, officiers de police judiciaire, officiers de police de haut niveau, officiers dans
l'armée, directeurs et rédacteurs de la radio et de la télévision albanaises, personnes
occupant des fonctions de direction dans les organismes publics d'assurance et financiers,
ou dans les banques publiques, recteurs et directeurs d'universités et d'établissements
d'enseignement supérieur, etc. Une disposition concernant les journalistes et les salariés
occupant des postes élevés dans des journaux tirant à plus 3&nbsp;000 exemplaires a été
annulée par la Cour constitutionnelle le 31 janvier 1996. <br>
<br>

<p>
<!-- Para Num 1 [51] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les fonctions antérieures qui interdisent de postuler à ces postes sont, notamment,
celles de membres et candidats du Bureau politique, secrétaires et membres du Comité
central du Parti du travail albanais dans les régions, et niveaux analogues, ministres,
députés de l'Assemblée du peuple, membres du Conseil présidentiel, président de la Cour
suprême, Procureur général et agents des services de sécurité de l'Etat. Les personnes
enregistrées dans les archives de la sécurité de l'Etat en tant que collaborateurs
(informateurs, dénonciateurs, agents, propriétaires ayant mis à la disposition des services
de sécurité leur appartement, témoins dans des procès politiques) sont également exclues
de toute haute fonction. Ces lois doivent rester en vigueur jusqu'au 31&nbsp;décembre&nbsp;2001. <br>
<br>
<!-- Para Num 1 [52] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Plusieurs partis de l'opposition, ainsi que des journalistes albanais et des
organisations internationales non gouvernementales, ont critiqué les lois de
décommunisation. La critique la plus importante et la plus souvent réitérée concerne le
fait que les lois albanaises interdisent à certains candidats de se présenter aux élections
parlementaires. Cette mesure pourrait non seulement constituer une violation d'un droit
garanti par les dispositions de la Constitution . le droit d'être élu, qui ne peut être refusé
qu'aux handicapés mentaux et aux détenus condamnés, mais aussi se révéler incompatible
avec une Etat de droit pour des raisons analogues. <br>
<br>
<!-- Para Num 1 [53] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La composition et le caractère de la commission qui vérifiera si un candidat aux
élections est «compromis», et donc s'il peut ou non se présenter, ont également été
critiqués. La commission est réputée être entièrement entre les mains du gouvernement
actuel car la majorité de ses membres sont nommés par différents ministères. Le
président de la commission a été nommé par le parlement (grâce aux voix du parti au
pouvoir et des partis d'opposition), ce qui est un signe encourageant. En revanche, le
vice-président et un membre de la commission ont été ensuite désignés par le Conseil des
ministres (le gouvernement), et un membre par chacune des entités suivantes: ministère
de la Justice, ministère de l'Intérieur, ministère de la Défense et Service national
d'information (services secrets). La neutralité de la commission semble donc loin d'être
garantie.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [54] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les compétences de la commission, qui lui donnent le caractère d'un tribunal, ont
également fait l'objet de sévères critiques. La commission a le droit d'enquêter et de
convoquer les personnes pour interrogatoire. Les personnes refusant de témoigner et les
auteurs de faux témoignages sont passibles de peines en vertu du Code pénal. Le
Président du Parlement albanais, M. Arbnori, a cependant précisé que la commission, en
tant qu'entité administrative, ne peut condamner elle-même à de telles peines, mais doit
saisir un tribunal pour en obtenir l'application (ce qui ne s'est apparemment encore jamais
produit). Néanmoins, ces droits de la commission ne sont pas contrebalancés par des
droits correspondants de l'accusé, comme le droit d'être entendu, le droit d'accéder au
dossier ou le droit d'être défendu par un avocat. Une disposition similaire inscrite
originellement dans la loi de lustration tchécoslovaque a été annulée par la Cour
constitutionnelle (voir paragraphe&nbsp;62).<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [55] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La possibilité d'appel devant la Cour de cassation limite dans une certaine mesure
les pouvoirs de la commission. M.&nbsp;Arbnori a assuré à la commission des questions
juridiques et des droits de l'homme qu'il ne sera interdit à aucun candidat de se présenter
aux élections tant que la Cour de cassation n'aura pas rendu son verdict, sous réserve que
le candidat se soit effectivement pourvu en appel devant cette cour.<br>
<br>

<p>
<!-- Para Num 1 [56] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Pour être compatible avec les principes d'un Etat de droit démocratique, la loi
albanaise devrait être modifiée à plusieurs égards, conformément aux principes directeurs
énoncés au paragraphe 46. Je ne mentionnerai ici que les modifications les plus
importantes:<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>a</i>. champ d'application: la loi ne devrait viser que les fonctionnaires occupant des
postes sensibles où ils pourraient porter atteinte aux droits de l'homme, comme dans
l'administration publique, l'armée, les services de sécurité; elle ne devrait pas concerner
les candidats à la députation; elle devrait s'appliquer uniquement aux actes, fonctions ou
affiliations postérieurs au 1<em sup>er</em>&nbsp;janvier&nbsp;1980, jusqu'à la chute du régime totalitaire;<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>b</i>. méthode: en ce qui concerne la lustration des «collaborateurs conscients», il
faudrait prévoir l'éventualité d'une inexactitude ou d'une falsification des dossiers de
l'appareil de sécurité; il faudrait également tenir compte du fait que des personnes ont pu
agir sous la contrainte;<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>c</i>. la commission: sa composition devrait être modifiée de manière à éliminer tout
risque de parti pris (toute relation étroite entre les membres de la commission et le
gouvernement, l'opposition ou un parti politique devrait être évitée).<br>
<br>
3. <i>Bulgarie<br>
</i><br>
<!-- Para Num 1 [57] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le Parlement bulgare a adopté une loi de lustration le 9&nbsp;décembre&nbsp;1992, intitulée
«Conditions supplémentaires concernant les organismes scientifiques et la Haute
Commission de certification». Cette loi «Panev» (du nom de son auteur) sur l'introduction
provisoire de conditions supplémentaires pour les membres des organes directeurs des
institutions scientifiques et pour les membres de la Haute Commission de certification a
été confirmée par la Cour constitutionnelle le 11&nbsp;février&nbsp;1993, contrairement à deux autres
lois de lustration bulgares (relatives respectivement aux banques et aux retraites) qui ont
été annulées par la Cour constitutionnelle. Cette loi n'est plus valide depuis
le&nbsp;3&nbsp;avril&nbsp;1995, ayant été abolie par le parlement; je la mentionne cependant ici, car elle
n'en constitue pas moins un bon exemple.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [58] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Selon la loi «Panev», tous les membres des organes directeurs des universités et
des instituts de recherche (ou les candidats à l'élection à ces organes) ainsi que de la
Haute Commission de certification (organe universitaire central ayant notamment pour
fonction d'examiner et d'approuver l'octroi des grades universitaires et scientifiques)
devaient présenter une déclaration écrite certifiant qu'ils répondaient au nouveau critère
prévu par la loi .&nbsp;ne pas avoir appartenu à la <i>nomenklatura</i> communiste (ne pas avoir été
par exemple un fonctionnaire du Parti communiste bulgare de niveau élevé ou moyen, un
employé ou un informateur des services secrets ou un chargé de cours sur des sujets
«idéologiques»). Le refus de signer une telle déclaration était assimilé à une
reconnaissance par l'intéressé du fait qu'il ne satisfaisait pas à cette condition. Cette
disposition devait s'appliquer pendant cinq ans à partir de l'entrée en vigueur de la loi.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [59] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le principal problème posé par la loi «Panev» réside dans le fait qu'elle ne
prévoyait ni l'examen des cas individuels par un organe indépendant, ni de contrôle
juridictionnel. Il paraît probable qu'elle violait plusieurs droits fondamentaux, notamment
le droit à une procédure régulière et le droit d'être entendu. Elle a été critiquée en ce sens
dans le rapport annuel de 1993 du département d'Etat américain sur la situation des
droits de l'homme dans le monde et dans le rapport annuel de 1993 de la Fédération
internationale Helsinki pour les droits de l'homme.<br>

<p>
<br>
<!-- Para Num 1 [60] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Cette loi ayant un champ d'application relativement limité, elle était censée n'avoir
touché que 3&nbsp;000&nbsp;personnes environ, dont aucune n'a été destituée de ses fonctions
d'enseignement. La principale conséquence a été l'élection de nouveaux organes directeurs
universitaires en application des nouvelles dispositions juridiques. Malgré les violations
du droit à une procédure régulière entraînées par la loi «Panev», celle-ci peut donc être
considérée comme relativement modérée, car elle ne visait qu'un petit groupe . les
scientifiques . et n'a pas eu de conséquences radicales (les personnes concernées n'ont pas
été licenciées, contrairement à ce qui se passe en Albanie, dans la République tchèque ou
en Allemagne). Néanmoins, pour être conforme aux critères définis au paragraphe&nbsp;46,
cette loi aurait été modifiée comme suit:<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>a</i>. création d'une commission indépendante pour surveiller la mise en &#156;uvre de la
lustration;<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>b</i>. introduction de toutes les garanties de procédure régulière, y compris le droit de
recours devant un tribunal.<br>
<br>
4. <i>République tchèque<br>
</i><br>
<!-- Para Num 1 [61] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Parmi toutes les mesures de lustration, la loi tchécoslovaque constitue l'une de
celles dont la portée est la plus considérable; elle sert de modèle pour les projets de loi de
plusieurs autres pays. Après modification par la Cour constitutionnelle tchécoslovaque,
elle est maintenant applicable dans les Républiques tchèque et slovaque<a href="#Footnote11" name="Footref11">See footnote 11</a>. La loi a été
adoptée en octobre&nbsp;1991 par l'Assemblée nationale tchécoslovaque; elle devait rester en
vigueur jusqu'au 31&nbsp;décembre&nbsp;1996, mais vient d'être prorogée jusqu'au 31&nbsp;décembre&nbsp;2000
dans la République tchèque.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [62] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Le champ d'application de la loi tchèque est assez large, mais plus limité que celui
de la loi albanaise. La loi tchèque vise les hauts fonctionnaires, par exemple dans
l'administration publique, l'armée, la société de radiodiffusion et l'agence de presse d'Etat,
et les entreprises publiques; elle ne touche ni les candidats à la députation, ni les
journalistes, ni les responsables d'entreprises privées. Les personnes qui exerçaient
certaines fonctions au sein du gouvernement ou du parti communiste, ou qui étaient
membres de la police de sécurité ou de la milice populaire (entre autres) n'ont pas le droit
d'occuper les postes susmentionnés. A l'origine, la loi tchécoslovaque étendait cette
interdiction aux «collaborateurs conscients» de la police de sécurité, mais la Cour
constitutionnelle tchécoslovaque a annulé cette disposition le 26&nbsp;novembre&nbsp;1992, au motif 
<p>
qu'il est difficile de prouver avec certitude que quelqu'un a été un collaborateur conscient
des services de sécurité (en raison du manque de fiabilité des dossiers des services
secrets)<a href="#Footnote12" name="Footref12">See footnote 12</a>.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [63] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La Cour constitutionnelle tchécoslovaque a également annulé tous les articles de
la loi de lustration instituant une commission spéciale chargée d'enquêter sur les plaintes
concernant le classement de certaines personnes comme «collaborateurs conscients» de la
police de sécurité par le ministère de l'Intérieur . chargé d'établir les «certificats de
décharge». La cour a estimé qu'une telle commission ne serait pas un organe indépendant
et ne pourrait pas avoir de compétences judiciaires, et a préféré la possibilité de recours
devant une juridiction de droit commun<a href="#Footnote13" name="Footref13">See footnote 13</a>. La Cour constitutionnelle a particulièrement
insisté sur le fait que, «la commission étant un organe administratif, les dispositions du
Code de procédure pénale (...) ne peuvent s'appliquer à la procédure suivie devant elle,
procédure qui ne saurait avoir des conséquences sur le plan pénal (...)»<a href="#Footnote14" name="Footref14">See footnote 14</a>.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [64] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;L'Organisation internationale du travail (OIT) a sévèrement critiqué la loi dans sa
décision du 28&nbsp;février&nbsp;1992. Elle a déclaré qu'en fondant les décisions d'exclusion de la
fonction publique sur les opinions politiques et idéologiques la loi de lustration s'était
éloignée de son objectif initial, qui était d'écarter des institutions publiques les personnes
qui avaient participé à des atteintes aux droits de l'homme. De même, les réactions à
l'égard des résultats de l'expérience de lustration ont été mitigées: alors qu'un journal
tchèque de premier plan, <i>Lidove Noviny</i>, a qualifié en avril&nbsp;1993 la loi de lustration de
«brillant exemple d'incompétence juridique», dont l'application «dépend entièrement des
(...) décisions arbitraires de telle ou telle institution» et s'appuie sur des dossiers inexacts,
en revanche M.&nbsp;Cepl, juge à la Cour constitutionnelle tchèque, a défendu le bilan de son
pays devant la commission en décembre&nbsp;1995.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [65] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;En général, la loi de lustration tchèque semble remplir les conditions énoncées au
paragraphe&nbsp;46. Les modifications suivantes devraient toutefois être apportées:<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>a</i>. limiter la lustration aux actes, fonctions et affiliations postérieurs au
1<em sup>er</em>&nbsp;janvier&nbsp;1980 et antérieurs au 31&nbsp;décembre&nbsp;1989;<br>
<br>

<p>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>b</i>. mettre un terme à la lustration d'ici au 31&nbsp;décembre&nbsp;1999 (en fait, l'interdiction
de fonctions dans le cadre de la lustration ne devrait pas durer plus de cinq&nbsp;ans, période
qui pourrait expirer avant cette date pour certaines personnes frappées de lustration entre
1991 et 1994 dans la République tchèque).<br>
<br>
5. <i>Allemagne<br>
</i><br>
<!-- Para Num 1 [66] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;En Allemagne, les mesures de lustration se sont fondées sur le traité d'unification
entre la République Démocratique Allemande (RDA) et la République Fédérale. Ce traité
a établi que les fonctionnaires de la RDA pouvaient être jugés inaptes à intégrer la
fonction publique de l'Allemagne unifiée s'ils avaient violé les principes des droits de
l'homme et de la prééminence du droit ou s'ils avaient autrefois travaillé pour le ministère
de la Sécurité d'Etat (<i>Stasi</i>), et si, pour cette raison, la poursuite de leur travail dans leur
emploi actuel était inacceptable<a href="#Footnote15" name="Footref15">See footnote 15</a>. Dans cette perspective, des questionnaires ont été
envoyés à tous les fonctionnaires de l'ex-RDA; il y était posé diverses questions sur des
sujets tels que l'affiliation aux partis politiques ou aux organisations syndicales, ou sur
les distinctions et décorations reçues de la RDA. Sur cette base, une large proportion
d'enseignants, notamment, ont été licenciés (jusqu'à 50&nbsp;000 selon certaines sources), une
pension leur étant toutefois accordée en compensation. Selon M.&nbsp;Wolfgang&nbsp;Novak,
secrétaire d'Etat à l'Education du Land est-allemand de Saxe, quelque 13&nbsp;500&nbsp;enseignants
et administrateurs ont été licenciés sur cette base dans son seul Land entre 1991 et 1993.
Peu de juges est-allemand ont pu conserver leur poste.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [67] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;En Allemagne, la procédure de lustration prévoyait . dans une certaine mesure .
un examen des pièces du dossier par des commissions de lustration, devant lesquelles les
fonctionnaires concernés pouvaient se défendre, et notamment présenter des témoins
dignes de foi, afin de prouver qu'ils n'avaient pas servi ni soutenu le régime. De surcroît,
les services responsables ont dû accorder aux personnes concernées une audition juridique
entière dans la procédure d'examen, au cours de laquelle la véracité du contenu des
dossiers de la <i>Stasi</i> pouvait également être contestée. L'accès aux tribunaux en vue du
réexamen judiciaire des décisions de licenciement était également garanti.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [68] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La pratique allemande est donc comparable à celle suivie dans la République
tchèque, en ce sens que le champ d'application des mesures est plus large qu'en Bulgarie,
mais moins étendu qu'en Albanie. Pour être compatible avec les principes directeurs
énoncés au paragraphe&nbsp;46, l'Allemagne devrait modifier sa pratique de manière:<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>a</i>. à limiter la lustration aux actes, fonctions et affiliations postérieurs au
1<em sup>er</em>&nbsp;janvier&nbsp;1980 et antérieurs au 31&nbsp;décembre&nbsp;1989;<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>b</i>. à tenir davantage compte d'une éventuelle inexactitude ou falsification des
dossiers de la <i>Stasi</i>; par ailleurs, les questionnaires ne constituent peut-être pas la
méthode de lustration la plus appropriée dans le cas de personnes ayant agi sous la
contrainte;<br>
<br>

<p>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>c</i>. à mettre un terme aux effets de la lustration d'ici au 31&nbsp;décembre&nbsp;1999 (ce qui,
il est vrai, pourrait se révéler difficile lorsque les fonctionnaires licenciés étaient proches
de l'âge de la retraite, mais qu'il faudrait essayer d'appliquer aux fonctionnaires plus
jeunes).<br>
<b> <br>
<center>E. Contribution possible des démocraties consolidées</b></center>

<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [69] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La «décommunisation» est souvent considérée par les Occidentaux comme le
problème des pays d'Europe centrale et orientale. Or, la chute du mur de Berlin et
l'élargissement des institutions démocratiques européennes, telles que le Conseil de
l'Europe, ont mis fin à l'affrontement idéologique qui divisait autrefois l'Europe. Les pays
d'Europe occidentale, qui pouvaient auparavant se définir par opposition aux régimes des
pays d'Europe centrale et orientale . comme «anticommunistes», «antidirigistes»,
«antitotalitaires» . n'ont plus aujourd'hui cette possibilité. Les démocraties consolidées ont
dû apprendre à se définir en termes positifs, comme des pays démocratiques, fondés sur
la prééminence du droit et pratiquant l'économie de marché. Les démocraties occidentales
consolidées ont parfois eu tout autant de difficultés à donner un sens concret à ces notions
positives que les nouvelles démocraties d'Europe centrale et orientale.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [70] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Les démocraties consolidées doivent réaliser qu'elles se trouvent désormais «dans
le même bateau» que les nouvelles démocraties d'Europe centrale et orientale: le mur de
Berlin n'existe peut-être plus physiquement, mais il perdure dans les c&#156;urs et les esprits
de beaucoup d'Occidentaux, qui ne prêtent pas suffisamment attention à ce qui se passe
dans «cette autre partie» de l'Europe. Les problèmes que connaissent actuellement les
pays en transition sont considérés comme des maladies de jeunesse de la démocratie, qui
ne méritent pas qu'on s'y arrête. Mais, non traitées, les maladies de jeunesse peuvent
s'avérer mortelles. Il existe un danger réel de «restauration de velours» de régimes
totalitaires en Europe centrale et orientale (quelles que soient leur couleur et leur
idéologie), et il est dans l'intérêt de l'Occident de veiller à ce que la guerre froide ne se
renouvelle pas.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [71] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Par conséquent, les démocraties consolidées doivent elles aussi apporter leur
contribution. Les programmes de coopération et d'assistance au niveau
intergouvernemental comme ceux mis en &#156;uvre par le Conseil de l'Europe, l'Union
européenne et d'autres organismes internationaux sont importants, et cette «aide au
développement démocratique» doit être renforcée par tous les moyens. Toutefois, il ne faut
pas oublier que le démantèlement de l'héritage des anciens régimes totalitaires
communistes doit aussi s'attacher à transformer les c&#156;urs et les esprits, ce qui ne peut
se faire au niveau intergouvernemental. Les démocraties consolidées doivent aider leurs
cousines inexpérimentées à instaurer une société civile efficace, en partant de la base.
C'est dans ce domaine que l'assistance des pays d'Europe occidentale peut réellement faire
la différence.<br>
<b> <br>
<center>F. Conclusions et recommandations</b></center>

<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [72] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;En conclusion, il apparaît comme une nécessité de démanteler et de surmonter
l'héritage des anciens régimes totalitaires communistes, y compris la centralisation
(excessive), la militarisation des institutions civiles (telles que le système pénitentiaire,
le parquet ou le ministère de l'Intérieur), la bureaucratisation, la monopolisation et l'excès
de réglementation. L'objectif doit être de créer des démocraties pluralistes, fondées sur la
prééminence du droit et le respect des droits de l'homme et de la diversité, appliquant les
principes de la subsidiarité, de la liberté de choix, de l'égalité des chances, du pluralisme
<p>
économique et de la transparence du processus de décision. La séparation des pouvoirs,
la liberté des médias, la protection de la propriété privée et le développement d'une société
civile sont quelques-uns des moyens qui permettront de réaliser cet objectif.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [73] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;En s'attaquant à l'héritage des anciens régimes totalitaires communistes, il
convient de faire justice à chacun: aussi bien aux victimes de l'ancien régime qu'à l'élite
précédemment au pouvoir. Si l'on ne parvient pas à trouver le bon équilibre, d'une part
en rendant justice et en accordant des réparations aux victimes, d'autre part en donnant
aux membres . non criminels . de l'ancienne élite au pouvoir une vraie chance de
s'intégrer à la nouvelle société démocratique, les assises du nouvel Etat peuvent se
trouver menacées, par suite de la déception et de la désaffection des victimes, ou de
l'affaiblissement des droits de l'homme, fondement du nouveau régime.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [74] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Pour démanteler l'héritage d'un ancien régime totalitaire communiste, un Etat
démocratique se doit d'employer les moyens prévus par la loi, et uniquement ces moyens-là, faute de quoi il ne vaudrait guère mieux que le régime totalitaire qu'il entend
démanteler. Un <i>Rechtsstaat</i> (Etat de droit) démocratique dispose de moyens suffisants
pour faire en sorte que la justice soit respectée et que les coupables soient punis . il ne
peut et ne doit cependant pas les utiliser dans un esprit de vengeance, plutôt que de
justice. Un véritable <i>Rechtsstaat</i> doit respecter les droits de l'homme et les libertés
fondamentales, tels que le droit à un procès en bonne et due forme et le droit d'être
entendu; il doit appliquer ces principes à tous, même à ceux qui les ont bafoués lorsqu'ils
étaient au pouvoir. Un Etat de droit démocratique est aussi en mesure de se défendre
contre une résurgence de la menace totalitaire communiste, car il dispose d'amples
moyens, qui ne portent pas atteinte aux droits de l'homme et à la prééminence du droit
et relèvent du droit pénal ou de mesures administratives.<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [75] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Au chapitre&nbsp;C, j'ai décrit en détail les mesures pénales, administratives,
institutionnelles et sociétales qu'il convient d'appliquer. Au chapitre&nbsp;D, je me suis penché
sur les lois de «décommunisation» ou de lustration, et j'ai énoncé les principes directeurs
dont doivent s'inspirer ces mesures administratives pour rendre justice sans porter
atteinte aux droits de l'homme. Je ne reviendrai pas ici sur ces mesures et ces principes.
Je recommanderais aux pays d'Europe centrale et orientale qui appliquent . ou
envisagent d'adopter . des lois de lustration ou des mesures administratives analogues
de vérifier si elles sont conformes aux critères proposés et, le cas échéant, de les modifier.
Cela évitera que les mécanismes de contrôle du Conseil de l'Europe ne soient saisis de
plaintes concernant ces procédures dans le cadre de la Convention européenne des Droits
de l'Homme, de la procédure de contrôle du Comité des Ministres ou de la procédure de
surveillance de l'Assemblée prévue par la Directive&nbsp;n°&nbsp;508&nbsp;(1995).<br>
<br>
<!-- Para Num 1 [76] --><!-- Para Num End -->&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;J'encouragerais également tous les pays concernés à mettre en &#156;uvre les mesures
de création d'institutions et autres proposées au chapitre&nbsp;C. Les démocraties consolidées,
comme cela a été expliqué au chapitre&nbsp;E, devraient envisager de renforcer leur «aide au
développement démocratique» et d'axer plus particulièrement leurs programmes
d'assistance sur les activités non gouvernementales et de terrain, afin de contribuer à
l'instauration de la société civile sans laquelle les nouvelles démocraties cherchant à se
débarrasser de l'héritage des anciens régimes totalitaires communistes pourraient ne pas
survivre.
<p>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Commission chargée du rapport: commission des questions juridiques et des droits
de l'homme.<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Implications budgétaires pour l'Assemblée: néant.<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Renvoi en commission: Doc 7209 et renvoi n° 1995 du 3 février 1995.<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Projet de résolution adopté à l'unanimité par la commission le 20 mai 1996.<br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Membres de la commission: M. <i>Hagård</i> (<i>Président</i>), M. <i>Schwimmer</i>, M<em sup>me</em> Err (<i>Vice-Présidents</i>), M<em sup>me</em> Aguiar, MM. <i>Akçali</i>, Alexander, <i>Arbnori</i>, Bartumeu Cassany, Berti,
<i>Bindig</i>, <i>Bobelis</i>, Bucar, Cimoszewicz, Cioni, Clerfayt, Columberg, <i>Deasy</i>, Dees, Deniau,
Fenech, Filimonov, <i>Fogas</i>, <i>Frunda</i>, Fuhrmann, Fydorov, Galanos, M<em sup>me</em> <i>Gelderblom-Lankhout</i>, MM. Grimsson, Guenov, <i>Gürel</i>, M<em sup>me</em> <i>Holand</i>, MM. Holovatiy, Hunault, <i>Jansson</i>,
<i>Jaskiernia</i>, Jeambrun, Karas, <i>Kelam</i>, <i>Kirkhill</i>, Koschyk, Kovalev, La Russa, Loutfi,
Maginas, <i></i><i></i>Magnusson, Martins, <i>Mészáros</i>, Moeller, <i>Németh</i>, Pantelejevs, Poppe, Rathbone,
Rhinow, Robles Fraga, Rodeghiero, Rokofyllos, <i>Severin</i>, <i>Solé Tura</i>, Solonari, Stretovych,
<i>Tahiri</i>, <i>Trojan</i>, Weyts, M<em sup>me</em> Wohlwend.<br>
<br>
<i>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;N.B. Les noms des membres qui ont pris part au vote sont indiqués en italique. </i><br>
<br>
&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Secrétaires de la commission: M. Plate, M<em sup>mes</em> Chatzivassiliou et Kleinsorge.


<hr><a href="#Footref1" name="Footnote1"><i>Footnote: 1</a>
<!-- End of font NewCenturySchoolbook with size 11 -->
<!-- Font changed to NewCenturySchoolbook with size 11 -->De la commission des questions juridiques et des droits de l'homme.</i><hr><a href="#Footref2" name="Footnote2"><i>Footnote: 2</a>
<!-- End of font NewCenturySchoolbook with size 11 -->
<!-- Font changed to NewCenturySchoolbook with size 11 -->Convention européenne des Droits de l'Homme, article&nbsp;7, paragraphe 1.</i><hr><a href="#Footref3" name="Footnote3"><i>Footnote: 3</a>
<!-- End of font NewCenturySchoolbook with size 11 -->
<!-- Font changed to NewCenturySchoolbook with size 11 -->AS/Jur (1995) 49, AS/Jur (1995) 47 rév., AS/Jur (1995) 45.</i><hr><a href="#Footref4" name="Footnote4"><i>Footnote: 4</a>
<!-- End of font NewCenturySchoolbook with size 11 -->
<!-- Font changed to NewCenturySchoolbook with size 11 -->L'expérience de la République tchèque montre par exemple que les agents de
renseignement obtenaient parfois des primes en ajoutant de faux noms à un dossier, en
imputant à trois ou quatre personnes différentes des informations qu'une seule d'entre
elles leur avait fournies, ou en continuant à classer dans les «personnes prêtes à
collaborer» des personnes qui avaient pourtant refusé de travailler avec les services
secrets.</i><hr><a href="#Footref5" name="Footnote5"><i>Footnote: 5</a>
<!-- End of font NewCenturySchoolbook with size 11 -->
<!-- Font changed to NewCenturySchoolbook with size 11 -->Morton H. Sklar et Krassimir Kanev, <i>Decommunization: A new threat to scientific
and academic freedom in Central and Eastern Europe,</i> Washington D.C., septembre 1995.</i><hr><a href="#Footref6" name="Footnote6"><i>Footnote: 6</a>
<!-- End of font NewCenturySchoolbook with size 11 -->
<!-- Font changed to NewCenturySchoolbook with size 11 -->D'après ce rapport, 3&nbsp;000 chercheurs et enseignants d'université bulgares (environ
10&nbsp;% des effectifs) ont été interdits de toute activité politique pendant cinq ans (page&nbsp;iii).
En Allemagne, 50&nbsp;000&nbsp;enseignants ont été mis à pied, de même qu'une proportion
importante (jusqu'à 25&nbsp;%) de professeurs d'université; dans la République tchèque, le taux
officiel de licenciement parmi les chercheurs et les enseignants n'est que de 5,6&nbsp;%
(page&nbsp;iv).</i><hr><a href="#Footref7" name="Footnote7"><i>Footnote: 7</a>
<!-- End of font NewCenturySchoolbook with size 11 -->
<!-- Font changed to NewCenturySchoolbook with size 11 -->Herman Schwartz, <i>Lustration in Eastern Europe,</i> Parker School of East European
Law, vol.&nbsp;1, n°&nbsp;2 (1994), p. 141-171.</i><hr><a href="#Footref8" name="Footnote8"><i>Footnote: 8</a>
<!-- End of font NewCenturySchoolbook with size 11 -->
<!-- Font changed to NewCenturySchoolbook with size 11 -->De fait, certaines personnes qui avaient commis de telles violations il y a de
nombreuses années se sont depuis lors repenties de ces actes et ont désavoué leurs
anciennes convictions, ce qui leur a valu des conséquences fâcheuses.</i><hr><a href="#Footref9" name="Footnote9"><i>Footnote: 9</a>
<!-- End of font NewCenturySchoolbook with size 11 -->
<!-- Font changed to NewCenturySchoolbook with size 11 -->D'autres pays anciennement soumis à un régime totalitaire communiste ont adopté
. ou envisagent d'adopter . des instruments analogues, mais les mesures législatives et
réglementaires instituées dans ces quatre pays peuvent être considérées comme celles
dont la portée est la plus importante et qui sont appliquées avec le plus de rigueur, raison
pour laquelle je les ai choisies comme exemples.</i><hr><a href="#Footref10" name="Footnote10"><i>Footnote: 10</a>
<!-- End of font NewCenturySchoolbook with size 11 -->
<!-- Font changed to NewCenturySchoolbook with size 11 -->AS/Jur&nbsp;(1996)&nbsp;10, pages 10-13.</i><hr><a href="#Footref11" name="Footnote11"><i>Footnote: 11</a>
<!-- End of font NewCenturySchoolbook with size 11 -->
<!-- Font changed to NewCenturySchoolbook with size 11 -->Dès l'origine, la loi de lustration a été très peu appliquée dans la partie slovaque de
la Fédération tchécoslovaque, et cette situation ne s'est pas modifiée après le «divorce de
velours» entre les deux pays.</i><hr><a href="#Footref12" name="Footnote12"><i>Footnote: 12</a>
<!-- End of font NewCenturySchoolbook with size 11 -->
<!-- Font changed to NewCenturySchoolbook with size 11 -->Entre-temps, cette disposition a fait beaucoup de dégâts, certains journaux ayant
illégalement publié des listes comportant les noms de quelque 140&nbsp;000 à 160&nbsp;000&nbsp;soi-disant anciens «collaborateurs» durant la période précédant les élections
parlementaires de juin&nbsp;1992. Beaucoup de ces listes se sont révélées par la suite
inexactes, voire purement et simplement fausses, mais elles n'en n'ont pas moins servi
à licencier et à stigmatiser certaines personnes, même dans des organismes privés
auquel la loi de lustration n'était pas applicable.</i><hr><a href="#Footref13" name="Footnote13"><i>Footnote: 13</a>
<!-- End of font NewCenturySchoolbook with size 11 -->
<!-- Font changed to NewCenturySchoolbook with size 11 -->La juridiction de première instance est en pareil cas la cour régionale et non pas
le tribunal de première instance.</i><hr><a href="#Footref14" name="Footnote14"><i>Footnote: 14</a>
<!-- End of font NewCenturySchoolbook with size 11 -->
<!-- Font changed to NewCenturySchoolbook with size 11 -->Décision de la Cour constitutionnelle de la République fédérative tchèque et
slovaque du 26&nbsp;novembre&nbsp;1992 relative à la loi sur la vérification des antécédents,
reproduite dans Neil&nbsp;J.&nbsp;Kritz, <i>Transitional Justice,</i> volume&nbsp;III, p.&nbsp;364.</i><hr><a href="#Footref15" name="Footnote15"><i>Footnote: 15</a>
<!-- End of font NewCenturySchoolbook with size 11 -->
<!-- Font changed to NewCenturySchoolbook with size 11 -->Le ministre fédéral allemand de l'Intérieur, auquel je suis reconnaissant d'avoir
contrôlé l'exactitude de mes informations, a souligné à cet égard que le seul fait d'avoir
travaillé pour le ministère d'Etat de la Sécurité ne constitue pas une raison suffisante
pour mettre fin à un contrat. </i>

<p>
</body></html>