1. Introduction
1. Le racisme et la discrimination raciale comptent
au nombre des violations des droits de l’homme les plus répandues,
touchant toutes les strates sociales. Comme Mme Navi Pillay, Haut-Commissaire
des Nations Unies aux droits de l’homme, l’a déclaré, «Nous devons
lutter contre le racisme à tous les niveaux, individuel, institutionnel
et culturel, tout comme aux échelons national et international.
(…) Nos sociétés doivent être fondées sur les principes d’égalité
et de non‑discrimination. En attendant ce jour, le rêve d’une paix internationale,
pour paraphraser un célèbre musicien, restera une illusion éphémère»
.
2. L’Europe est en butte à une multiplicité de défis, la crise
économique et financière mettant à mal sa stabilité politique et
démocratique. D’une part, la crise abaisse la confiance des citoyens
dans les institutions; d’autre part, elle provoque la montée de
l’extrémisme, comprenant l’intolérance et l’hostilité à l’égard
des minorités visibles.
3. Des mesures ont été prises pour prévenir et combattre le racisme
mais aucun secteur ne semble épargné par ce phénomène. La police
ne fait pas exception. «Le racisme existe dans la société, et par conséquent
aussi dans la police», soulignait Mme Deborah Glass, Vice-présidente
de la Commission indépendante des plaintes contre la police (Independent
Police Complaints Commission – IPCC, Royaume-Uni), le 3 octobre
2012. Ces dernières années, les affaires impliquant des policiers
qui ont failli à leur obligation de traiter tous les citoyens à
égalité ou violé les lois et la réglementation en s’occupant de
cas concernant des personnes issues de minorités visibles ont été
portées sur la place publique et relatées dans les médias, suscitant
dans l’opinion une prise de conscience de ce problème.
4. Au Royaume-Uni et dans toute l’Europe, l’affaire Stephen Lawrence
a fait avancer la discussion sur la question du racisme dans la
police et provoqué un débat sur les moyens d’y faire face. Stephen
Lawrence a été poignardé à mort en 1993 et ses assassins n’ont été
condamnés que 18 ans plus tard. A la suite du rapport sur l’enquête
(«le rapport Macpherson»), il y a eu la reconnaissance d’un échec
collectif dans l’enquête et de l’existence d’un racisme institutionnel
au sein des forces de l’ordre. Selon M. Mevlüt Çavuşoğlu, ancien Président
de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, «face à la
gratuité de ce meurtre, à la défaillance initiale de la police et
au caractère expéditif des premières poursuites, l’approche des
relations raciales au Royaume-Uni et sur le reste du continent a
changé du tout au tout»
.
5. Les attitudes et les comportements racistes de la police envers
les minorités visibles peuvent avoir un impact sur l’opinion publique
et favoriser les stéréotypes et les préjugés
.
2. Origine,
portée et objectifs du rapport
6. Le présent rapport a pour origine une proposition
de résolution déposée par Tina Acketoft et plusieurs de ses collègues
. La proposition souligne que l’Assemblée
devrait examiner la question du racisme au sein des institutions
judiciaires et policières afin d’identifier les bonnes pratiques
destinées à prévenir ce phénomène dans les Etats membres du Conseil
de l’Europe, d’assurer la transparence du travail des fonctionnaires
des forces de l’ordre et de les obliger à rendre des comptes à cet
égard.
7. Lors sa réunion du 3 octobre 2012 à Strasbourg, la commission
sur l’égalité et la non-discrimination a décidé de restreindre le
cadre du rapport aux seules forces de police, et d’en exclure les
institutions judiciaires. Un nouveau titre «La lutte contre le racisme
dans la police» a donc été donné à ce rapport. J’ai essayé de tenir dûment
compte des spécificités du cadre institutionnel des différents Etats
membres.
8. Dans mon rapport, je souhaite être aussi équitable et impartial
que possible: je tiens à souligner le dévouement des policiers et
les conditions difficiles dans lesquelles ils travaillent, mais
je souhaite aussi appeler l’attention sur des attitudes et des pratiques
qui relèvent du racisme ou qui s’en approchent, afin de proposer
des solutions et des garde-fous adaptés dans certains Etats membres.
En résumé, le rapport examine à la fois le racisme individuel et
le racisme institutionnel.
9. Les éléments réunis ici proviennent de recherches documentaires
et d’une audition tenue le 3 octobre 2012 à Strasbourg lors d’une
réunion de la commission sur l’égalité et la non-discrimination,
à laquelle ont participé Mme Deborah Glass, Vice-présidente de la
commission indépendante des plaintes contre la police (Royaume-Uni),
M. Julien Le Gars, Sous-directeur des libertés publiques, ministère
de l’Intérieur (France), Mme Chantal Pons-Mesouaki, Secrétaire générale
adjointe du Syndicat des cadres de la sécurité intérieure (France)
et Mme Lanna Hollo, Open Society Justice Initiative (France).
10. Le présent rapport inclut les résultats de trois visites d’information.
Lors de la première, les 10 et 11 décembre 2012 au Royaume-Uni,
je me suis entretenu avec des policiers, des organisations non gouvernementales
(ONG), des commissaires de l’IPCC, des membres de la Fédération
de la police et des représentants de New Scotland Yard. Le rapport
contient également les résultats de la visite d’information en Grèce
les 12 et 13 juin 2013, où j’ai rencontré des représentants de fédérations
de la police, des fonctionnaires du ministère de l’Ordre public,
des parlementaires, le procureur en charge des crimes racistes,
le médiateur et le médiateur adjoint, des ONG, des demandeurs d’asile,
des réfugiés et des avocats. Lors de la troisième visite, les 28
et 29 octobre 2013 en Allemagne, je me suis entretenu avec des policiers,
des parlementaires, des représentants des syndicats de la police,
des représentants de l’Institut allemand pour les droits de l’homme,
des formateurs de la police, des demandeurs d’asile et des ONG.
Je saisis l’occasion pour remercier ici les délégations du Royaume-Uni,
de la Grèce et de l’Allemagne auprès de l’Assemblée parlementaire
de leur soutien et de leur excellente coopération au cours des visites.
3. Définitions
11. Le racisme, la discrimination raciale et le racisme
institutionnel ont des définitions variées. Selon la Commission
européenne contre le racisme et l’intolérance (ECRI) du Conseil
de l’Europe, «on entend par “racisme” la croyance qu’un motif tel
que la race, la couleur, la langue, la religion, la nationalité
ou l’origine nationale ou ethnique justifie le mépris envers une
personne ou un groupe de personnes ou l’idée de supériorité d’une
personne ou d’un groupe de personnes»
.
12. Dans la Convention internationale sur l’élimination de toutes
les formes de discrimination raciale, l’expression «discrimination
raciale» vise toute distinction, exclusion, restriction ou préférence
fondée sur la race, la couleur, l’ascendance ou l’origine nationale
ou ethnique, qui a pour but ou pour effet de détruire ou de compromettre
la reconnaissance, la jouissance ou l’exercice, dans des conditions
d’égalité, des droits de l’homme et des libertés fondamentales dans
les domaines politique, économique, social et culturel ou dans tout
autre domaine de la vie publique
.
13. La discrimination raciale peut être directe ou indirecte.
D’après la Cour européenne des droits de l’homme («la Cour»), pour
pouvoir parler de discrimination directe, il doit y avoir une différence
dans le traitement de personnes placées dans des situations comparables.
«Une telle distinction est discriminatoire si elle manque de justification
objective et raisonnable, c’est-à-dire si elle ne poursuit pas un
but légitime ou s’il n’y a pas un rapport raisonnable de proportionnalité
entre les moyens employés et le but visé»
. Concernant la
discrimination indirecte, la Cour a déclaré «qu’une différence de
traitement pouvait aussi consister en l’effet préjudiciable disproportionné
d’une politique ou d’une mesure qui, bien que formulée de manière
neutre, a un effet discriminatoire sur un groupe»
.
14. Il peut y avoir deux types de racisme dans la police. Le premier
concerne les attitudes, les comportements et les convictions des
policiers. Le deuxième tient aux réglementations appliquées par
la police. Il est souvent désigné par le terme «racisme institutionnel».
Le rapport Macpherson de 1999 sur la mort de Stephen Lawrence le
définit comme «le manquement collectif d’une organisation à fournir
un service adapté et professionnel à certaines personnes en raison
de leur couleur, de leur culture ou de leur origine ethnique. On
peut le discerner dans des processus, attitudes ou comportements
qui sont discriminatoires à travers le préjugé inconscient, l’ignorance,
le manque de réflexion et les stéréotypes racistes qui désavantagent
les gens appartenant à des minorités ethniques»
. Le racisme institutionnel ne signifie
pas que tous les agents d’une institution ont un comportement raciste
mais que ce racisme existe dans les procédures et la culture de l’institution.
4. Situation dans
quelques Etats membres du Conseil de l’Europe
15. Les Etats membres du Conseil de l’Europe n’ont pas
tous pareillement conscience de l’existence d’un éventuel problème
de racisme au sein de la police. Le Royaume-Uni a su reconnaître
le phénomène et trouver des solutions. Dans d’autres Etats, le simple
fait de soulever la question est parfois perçu comme une attaque envers
l’institution policière; les critiques proviennent davantage des
ONG et quelquefois directement de la population que des pouvoirs
publics eux-mêmes.
16. Les contrôles d’identité, destinés à vérifier l’identité des
personnes soupçonnées d’avoir commis une infraction, figurent parmi
les procédures les plus controversées. D’une part, les réglementations
applicables sont considérées comme étant potentiellement racistes,
parce qu’elles reposent sur le profilage. D’autre part, des policiers
ont été accusés d’avoir des attitudes racistes lorsqu’ils procèdent
à ce type de contrôles.
17. Je tiens à clarifier la définition du profilage racial qui
est «l’utilisation par la police, sans justification objective et
raisonnable, de motifs tels que la race, la couleur, la langue,
la religion, la nationalité ou l’origine nationale ou ethnique dans
des activités de contrôle, de surveillance ou d’investigation
».
18. En outre, les distinctions qu’opèrent les policiers dans le
traitement des personnes avec lesquelles ils entrent en contact
peuvent être le signe d’un comportement raciste. Les attitudes individuelles
des fonctionnaires de police peuvent dénoter un sentiment raciste
dans le vocabulaire employé et les remarques et commentaires formulés.
Les menaces verbales et l’usage de la force contre des personnes
issues de minorités visibles peuvent également être la manifestation
d’une attitude raciste.
19. Je présenterai ci-après la situation dans plusieurs Etats
membres du Conseil de l’Europe telle qu’elle ressort de mes recherches
et visites d’information, en décrivant les mesures qui ont été prises
pour reconnaître, prévenir, combattre, condamner et sanctionner
le racisme dans la police.
4.1. Autriche
20. Dès 2002, le ministère fédéral de l’Intérieur reconnaissait
l’existence du racisme dans la police en demandant aux forces de
l’ordre de s’abstenir d’utiliser des termes et expressions discriminatoires,
dans une ordonnance prévoyant également la mise en place d’une formation
aux droits de l’homme pour les policiers. A noter en outre, l’organisation
d’une campagne spéciale de recrutement intitulée «Vienne a besoin
de vous» visant à diversifier la composition ethnique des forces
de l’ordre dans la capitale. En avril 2010, la direction de la police
fédérale à Vienne a ouvert un service chargé des contacts avec les
minorités (Referat für Minderheitenkontakte)
. Je tiens aussi à saluer l’engagement
pris par l’Autriche devant le Comité pour l’élimination de la discrimination
raciale (CERD) des Nations Unies d’intenter des poursuites pénales
et/ou administratives à l’encontre de policiers ayant un comportement
raciste
.
21. En 2012, dans une communication sur l’Autriche destinée au
CERD, Amnesty International a attiré l’attention sur le niveau de
préjugés contre les minorités visibles en signalant que «les ressortissants
étrangers et les membres des minorités ethniques risquent davantage
que les citoyens autrichiens d’être soupçonnés d’avoir commis des
infractions et d’être maltraités par la police (…) et que le fait
que les institutions policière et judiciaire n’offrent pas la même
qualité de service aux ressortissants étrangers et aux membres des minorités
ethniques résulte d’un racisme institutionnel»
. Le CERD lui-même s’est déclaré
préoccupé par les cas de profilage racial qui lui ont été signalés
.
22. Dans son rapport de 2012 sur l’Autriche, l’ECRI a demandé
la création d’un organisme indépendant doté des pouvoirs nécessaires
pour examiner les plaintes individuelles de violations des droits
de l’homme par la police, y compris les faits de racisme et de discrimination
raciale. Le Bureau fédéral de lutte contre la corruption (BAK),
un organisme indépendant créé le 1er janvier
2010, et le Bureau central du Procureur chargé des affaires de criminalité
économique et de corruption (WKStA), créé le 1er septembre
2011, sont habilités à enquêter sur les faits d’abus de pouvoir,
y compris la discrimination raciale, mais ne constituent pas une autorité
de recours indépendante
.
4.2. France
23. Evoquer l’existence de racisme au sein de la police
reste une question sensible. Les policiers ont en même temps le
sentiment que la population a beaucoup de préjugés contre la police.
M. Julien Le Gars, sous-directeur des libertés publiques au ministère
français de l’Intérieur, a souligné durant notre audition à Strasbourg
le 3 octobre 2012 que la lutte contre le racisme et l’antisémitisme
était une priorité absolue pour le Gouvernement français et que
la police et les forces de gendarmerie françaises coopéraient avec
les agences publiques pour combattre le racisme. Le ministère de
l’Intérieur fait rapport chaque année à la Commission consultative
nationale pour les droits de l’homme sur les mesures de lutte contre
le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie.
24. Je salue les efforts déployés pour diversifier le recrutement
des policiers en France. Nous ne disposons pas de statistiques sur
la composition des forces de police mais, selon les estimations,
10 % du personnel est d’origine migrante. Une formation est proposée
à tous les membres des forces de police pour les aider à développer
leurs compétences de communication et établir un dialogue ouvert
avec la population
.
25. Des plaintes contre la police peuvent être déposées auprès
du Défenseur des droits, indépendant de la police. Celui-ci a été
saisi au total de 475 plaintes contre des fonctionnaires de police
en 2012 (police, gendarmerie, douanes). Cela étant, nous ne disposons
pas d’information concernant le nombre de plaintes portant sur les
cas de discrimination raciale
.
26. Le nombre et la fréquence des contrôles d’identité suscitent
la controverse en France. Les ONG et les organes internationaux
comme l’ECRI ont publié des recommandations sur la question. L’organisation
Human Rights Watch a publiquement
exprimé son inquiétude face à ce qu’elle définit comme des pratiques
abusives lors des contrôles d’identité en France: «Les données statistiques
et empiriques laissent penser que les policiers prennent la décision
de contrôler telle ou telle personne en fonction de son apparence,
notamment ethnique, plutôt que du comportement réel de l’individu
.» Contrôler l’identité d’une personne
n’est pas une procédure raciste, mais contrôler plusieurs fois par
jour l’identité de la même personne peut donner à penser qu’une
minorité visible est ciblée. Une étude conduite par l’Open Society
Justice Initiative avec le Centre national de la recherche scientifique
(CNRS) à Paris a montré que les personnes d’origine arabe étaient contrôlées
huit fois plus souvent, et les noirs six fois plus souvent que les
blancs
.
27. Le gouvernement français actuel a envisagé de délivrer un
récépissé aux personnes dont l’identité est contrôlée, mais y a
finalement renoncé. Cette décision a été critiquée par des organisations
de défense de droits de l’homme, ainsi que par le Défenseur des
droits, Dominquie Baudis, qui ont souligné qu’il était essentiel
de conserver des traces écrites des interpellations effectuées par
la police afin d’éliminer la discrimination et son soupçon
.
Une évolution positive concerne la publication d’un nouveau code
de déontologie pour la police, le 6 décembre 2012. D’après ce nouveau
code, les policiers doivent faire attention à leur façon de s’exprimer
et ne sont plus autorisés à tutoyer les personnes lors d’un contrôle
d’identité ou de tout autre type d’intervention
28. Le 19 juillet 2013, un contrôle d’identité sur deux femmes
portant le voile intégral, à Trappes, a suscité des critiques à
propos de l’attitude des policiers, qui a été qualifiée de raciste.
Ce contrôle d’identité a donné lieu à des violences et à des protestations,
et la police aurait fait usage d’une force excessive. Suite à l’incident, des
remarques racistes sur un forum non officiel de la police ont été
condamnées par la hiérarchie de celle-ci. Toutefois, «la France
attend encore l’équivalent de l’affaire Stephen Lawrence, un moment
historique au cours duquel l’ensemble des forces de police seront
confrontées à leurs éléments racistes»
.
4.3. Allemagne
29. La discussion sur l’existence du racisme au sein
de la police allemande a reçu une grande attention du fait de l’affaire
NSU (Nationalsozialistischer Untergrund) dont le procès est en cours.
Il s’agit d’une série de meurtres perpétrés entre 2000 et 2006 avec
huit victimes d’origine turque, l’une d’origine grecque et un policier. Les
auteurs présumés des meurtres étaient trois membres du NSU. Ma visite
d’information en Allemagne faisait suite à la publication des conclusions
de la commission d’enquête parlementaire en charge de l’affaire. Mme
Ewa Högl, membre de la commission d’enquête, a souligné qu’il ressortait
des conclusions du rapport que la police ne reconnaissait pas que
le crime pouvait avoir eu des motifs racistes et qu’elle n’était
pas consciente de la gravité de la menace que représentait le groupe
NSU pour la population. Cette affaire a porté préjudice à la confiance
globale de la population dans la police. Cela étant, j’ai appris
que la police n’admettait pas que des erreurs avaient été commises.
Mes interlocuteurs m’ont dit que pour des victimes d’origine étrangère,
les policiers ordinaires auront tendance à supposer qu’elles se
livraient sans doute à une forme ou une autre d’activité criminelle.
Pour les crimes dont les victimes sont des immigrés, la police part
souvent invariablement de l’hypothèse que les auteurs du crime appartiennent
au même groupe ethnique ou font partie des proches
.
30. Mme Beate Rudolf, Directrice de l’Institut allemand des droits
de l’homme, a souligné lors de notre entretien l’existence dans
la police de structures et procédures pouvant conduire au racisme
et à la discrimination raciale. La question du profilage racial
fait débat en Allemagne. Alors que les représentants de syndicats
de la police expliquent clairement que la couleur de la peau peut
être un critère conduisant à une fouille, M. Dieter Romann, Chef
de la police fédérale, M. Bernd Krömer, Secrétaire permanent du
Service des affaires intérieures du Sénat, et M. Claus Kandt, Chef
de la police de Berlin, nient l’existence de ce type de pratique
.
M. Rainer Wendt, Président fédéral du syndicat allemand de la police
(Deutsche Polizeigewerkschaft) déclare qu’il est normal de contrôler
des personnes qui ont l’air d’être des étrangers dans les zones
frontalières. Plusieurs policiers m’ont dit faire confiance à leur
«intuition» pour les contrôles d’identité auxquels ils décident
de procéder sur des individus donnés. Après établissement du caractère
potentiellement dangereux d’un quartier, la police se voit conférer
des pouvoirs accrus et peut mener des opérations de contrôles d’identité
de grande ampleur.
31. Amnesty International a fait état de comportements répréhensibles
de la police dans le rapport paru en 2010 sous le titre «Agresseur
non identifié: investigation insuffisante sur les allégations de
mauvais traitement de la part de la police en Allemagne»
. L’un des grands problèmes relevés
dans le rapport est l’absence de numéros d’identification des policiers.
A ce jour, porter une identification n’est pas obligatoire en Allemagne
et les syndicats semblent peu favorables à l’idée d’en avoir une.
J’ai vu à Berlin des policiers portant un badge soit avec un numéro
d’identification soit avec leur nom. J’encouragerais plutôt l’utilisation
d’un numéro d’identification, de préférence au nom, pour éviter
toute éventuelle stigmatisation du policier concerné.
32. L’ECRI a déploré en 2009 l’absence d’un mécanisme d’investigation
indépendant pour traiter les plaintes déposées à l’encontre de la
police, notamment à la suite du décès de personnes appartenant à
des minorités visibles alors qu’elles étaient détenues par la police.
Il n’existe pas à ce jour de mécanisme
général de plaintes contre la police permettant une surveillance
des activités de l’ensemble des forces de police. Une personne qui
veut porter plainte contre un policier pour comportement raciste
peut déposer une plainte dans un commissariat. Cela étant, Human
Rights Watch a signalé que de nombreuses victimes n’ont pas confiance dans
la police et ne déposeront donc pas de plainte dans un commissariat.
Le dépôt de plainte peut aussi se faire par mail et en ligne. Les
représentants des syndicats se sont déclarés contre la mise en place
d’un mécanisme de plainte indépendant.
33. La police allemande cherche à diversifier le recrutement au
niveau fédéral et au niveau régional. A Berlin, 12% des policiers
sont d’origine turque et la police étudie la possibilité de recruter
des policiers polonais.
34. Alors que j’ai rencontré plusieurs policiers parlant couramment
diverses langues, les demandeurs d’asile du camp de protestation
de l’Oranienplatz m’ont dit que les policiers ne s’adressaient à
eux qu’en allemand – ce que je n’ai pas pu vérifier. Plusieurs policiers
auxquels j’ai parlé m’ont fait part de leur inquiétude concernant l’attitude
négative de la population à leur égard et le manque de confiance
dans la police.
35. Les forces de police (à l’exception de la police fédérale)
suivent des formations dispensées au niveau des Länder, chaque Land étant responsable du programme
de la formation. Pour les nouvelles recrues, la formation porte
sur les compétences et le respect interculturels et vise à leur
apprendre comment prévenir les situations d’affrontement. Le but
est d’améliorer le dialogue entre la police et les minorités, d’encourager l’acceptation
de la diversité et de sensibiliser aux perceptions culturelles.
J’ai visité l’académie de police du Brandebourg, située dans les
locaux dans lesquels ont été formés les gardiens de tous les camps
de concentration. L’histoire du centre de formation, proche du camp
de concentration d’Oranienburg, est un rappel permanent de l’urgente
nécessité de combattre le racisme et ses racines. J’ai été particulièrement
ému par la présentation de M. Rainer Grieger, Directeur du centre
de formation, qui a souligné que les policiers ne sont pas coupables
pour le passé mais responsables pour l’avenir.
36. Je me félicite de l’ouverture d’esprit et tiens à saluer le
dévouement de tous les policiers avec lesquels je me suis entretenu
au cours de la visite. Les syndicats et les policiers eux-mêmes
se sont déclarés disposés à accueillir des représentants de la société
civile pour leur permettre d’observer leur travail. Je ne puis qu’encourager
toutes autres mesures allant dans ce sens.
4.4. Grèce
37. Afin de comprendre la situation en Grèce, il faut
s’intéresser au contexte de la crise économique et sociale sans
précédent que connaît ce pays, à laquelle s’ajoute une forte immigration,
la Grèce constituant la principale porte d’entrée vers l’Union européenne.
La crise engendre un climat général négatif à l’encontre des immigrés.
Les clichés négatifs sur les immigrés dans la population influencent
manifestement la police, et contribuent à exacerber les tensions.
D’après M. Kostis Papaioannou, Président de la Commission nationale grecque
des droits de l’homme et des libertés civiles, «Ces dernières années,
le nombre de crimes violents à motivation raciste n’a pas fortement
augmenté, et leur intensité croissante est alarmante»
. il insiste sur le fait que les violences
racistes se retrouvent de plus en plus dans les structures de l’État.
38. Ces dernières années, les organisations des droits de l’homme
ont signalé des allégations de mauvais traitements et de comportements
racistes de la part de la police. Selon l’ECRI, des plaintes font
également état de l’inertie de la police en matière d’infractions
à motivation raciste et de préjugés contre les immigrés. En 2011,
l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés et la Commission nationale
des droits de l’homme ont créé le réseau d’observation de la violence
raciste, afin de surveiller les incidents racistes en Grèce. Vingt‑trois organisations
non gouvernementales et autres organismes proposant des services
de soutien juridique, médical ou social aux victimes de violence
raciste en font désormais partie
. Entre janvier et septembre 2012,
le réseau d’observation de la violence raciste a recensé 87 incidents
de violence raciste, dont 15 incidents impliquant la police
.
39. Au cours de l’été 2012, le Gouvernement grec a lancé l’opération
Xenios Zeus, une campagne de contrôles d’identité visant à vérifier
le statut des immigrés. D’après les informations obtenues par Human Rights
Watch, 85 000 personnes d’origine étrangère ont été interpellées
par la police et emmenées au poste pour un contrôle des documents
d’identité entre le 4 août 2012 et le 22 février 2013. A peine 6 %
d’entre elles (4 811) résidaient illégalement dans le pays
. Aucun critère n’avait été défini
pour ces contrôles de police. Mme Calliope Spanou, Médiatrice, m’a
confirmé son sentiment que la police avait eu recours au profilage racial
.
40. Au cours de ma visite au commissariat d’Omonia, le 12 juin
2013, j’ai demandé à visiter également des cellules de garde à vue.
Je me suis entretenu avec des migrants en situation irrégulière
en provenance du Bangladesh, d’Irak et du Nigéria. Certains d’entre
eux étaient en détention préventive depuis près d’un an dans des
conditions difficiles, qualifiées de «honteuses» par M. Christos
Fotopoulos, Président de la Fédération panhellénique de la police
. Des détenus m’ont signalé
que certains policiers leur avaient manqué de respect, mais que
d’autres se montraient attentionnés dans leurs rapports avec eux
et s’étaient même cotisés pour leur acheter de la nourriture, de
l’eau ou des cigarettes.
41. D’après Human Rights Watch, les immigrés sans-papiers sont
habituellement dissuadés de porter plainte. Au cours de mes entretiens
avec des réfugiés et des demandeurs d’asile d’Afghanistan, de Syrie
et d’Iran, il m’a été confirmé que les victimes ont peur de signaler
les incidents à caractère raciste à la police. M. Nikolaos Ornerakis,
procureur d’Athènes en charge des crimes racistes, m’a confirmé
qu’un dépôt de plainte coûtait environ € 100
. Ce montant a été établi afin
de décourager le dépôt de «plaintes farfelues»
. La ligne d’appel d’urgence permettant
de signaler les incidents à caractère raciste est payante.
42. Un réfugié originaire d’Iran m’a indiqué qu’au cours d’un
contrôle d’identité, la police avait ouvert son sac sans lui en
demander l’autorisation, et pris de force son portable en lui disant
qu’il ne pourrait pas passer d’appel. J’ai également entendu des
allégations d’insultes racistes proférées par des policiers à l’encontre d’immigrés,
de demandeurs d’asile et de réfugiés
.
Un réfugié originaire d’Afghanistan m’a dit n’avoir jamais fait
l’objet d’un contrôle d’identité. Au cours de la mission, on m’a
également raconté une opération de recherches de la police qui est
entrée dans un bus pour demander à tous les noirs d’en descendre.
43. Je tiens à mentionner plusieurs mesures prises par les autorités
pour prévenir et combattre le racisme dans la police. Un code de
déontologie policière a été adopté et une ordonnance promulguée
en 2004 interdit l’utilisation par la police de termes offensants
pour les Roms. Le chef de la police a également publié, en 2006, une
circulaire sur la «lutte contre le racisme, la xénophobie, le fanatisme
et l’intolérance dans la police». D’après la circulaire, «La motivation
raciste fait l’objet d’une enquête dans les cas suivants: a) elle
est reconnue par les auteurs des faits, b) elle est dénoncée par
des victimes et des témoins, c) il existe des preuves au sens du
Code de procédure pénale, d) les auteurs présumés des faits et les
victimes d’un crime s’identifient à des groupes raciaux, religieux
ou sociaux différents ou y appartiennent. De plus, la circulaire
prévoit l’obligation, pour les policiers, d’enquêter sur une éventuelle
motivation raciste dans le contexte des procédures disciplinaires
pour des comportements contraires à l’éthique d’agents de la police
à l’encontre de personnes appartenant à des groupes ethniques, religieux
ou sociaux vulnérables ou d’étrangers. Il faut alors que les conclusions
des enquêtes disciplinaires mentionnent si une motivation raciale
a pu être établie. Toutefois il conviendrait d’incorporer ces dispositions
au Code de déontologie de la police pour renforcer leur caractère réglementaire
et donner le sentiment que leur respect est obligatoire»
.
44. En mars 2011, la loi n° 3938/2011 a notamment permis la création
d’un Bureau des faits de conduite arbitraire par les forces de l’ordre,
qui dépend du ministère de la Protection des citoyens. Au cours
de ma visite, il m’a été confirmé que ce bureau n’était pas encore
opérationnel en raison d’un manque de fonds et de personnel. Il
n’existe à ce jour aucun mécanisme indépendant de plaintes pour
enquêter sur les comportements répréhensibles de la police.
45. M. Nikolaos Ornerakis, nommé au poste – créé fin 2012 – de
procureur d’Athènes en charge des crimes racistes m’a confirmé lors
de notre entretien que son poste avait été créé dans le but de combattre
le phénomène du racisme. Il travaille cependant seul
.
46. Le programme de formation des policiers comprend des cours
sur les droits de l’homme, y compris le racisme et la xénophobie,
mais ils sont seulement théoriques. Ils ne portent pas sur les techniques
concrètes d’enquête sur les crimes motivés par la haine.
47. En janvier 2013, le ministère de l’Intérieur a créé 70 unités
spéciales de police pour signaler les incidents racistes, avec un
total de 200 agents déployés sur l’ensemble du pays. Par contre,
la formation dont ils ont bénéficié jusqu’ici reste minime. Certains
syndicats ont pris l’initiative d’organiser leurs propres formations
de lutte contre le racisme. J’ai pu participer à des discussions
franches avec tous les interlocuteurs au cours de ma mission d’information,
ce qui me permet d’affirmer que les policiers eux-mêmes reconnaissent
l’existence du racisme au sein de la police grecque.
48. Le 1er février 2013, à l’issue
de sa visite en Grèce, le Commissaire aux droits de l’homme du Conseil
de l’Europe, Nils Muižnieks, a invité la police à appliquer la législation
en vigueur contre le racisme et exhorté le ministère de l’Ordre
public à tout mettre en œuvre pour établir un mécanisme indépendant
et efficace de plaintes contre la police
.
49. L’association de policiers avec des partis et des organisations
racistes et xénophobes est un phénomène inquiétant
. Des études semblent indiquer
qu’un nombre important de policiers ont voté pour le parti politique
Aube dorée aux dernières élections législatives. Aube dorée a salué
la police et le rôle qu’elle a joué dans le pays au cours des dernières
années, ce qui a été perçu positivement dans un climat globalement hostile
à la police, mais pourrait toutefois dissuader les victimes de porter
plainte pour racisme
.
50. Le meurtre du rappeur et militant antifasciste Pavlos Fyssas
qu’aurait perpétré un militant d’Aube dorée le 18 septembre 2013
a conduit à une condamnation politique des crimes racistes et à
l’ouverture d’une enquête sur les liens entre les forces de police
et Aube dorée. Le gouvernement a remplacé plusieurs hauts fonctionnaires
de la police, notamment les chefs des forces spéciales, de la sécurité
interne et du crime organisé afin de garantir une objectivité absolue
. Le 30 octobre 2013, Panagiotis
Stathis, chef des services internes de la police grecque, a annoncé
qu’il avait été établi que dix policiers étaient liés «de manière
directe ou indirecte aux activités criminelles d’Aube dorée»
.
4.5. Hongrie
51. Le Comité des droits de l’homme des Nations Unies
s’est déclaré préoccupé par les abus et le profilage racial dont
sont aujourd’hui encore victimes les Roms de la part de la police
en Hongrie
. Des
mesures ont été prises pour favoriser la diversité des forces de
police
. Des formations sur les droits de
l’homme destinées aux policiers couvrent la tolérance et la gestion
de situations concernant des personnes issues des groupes minoritaires.
4.6. Norvège
52. Le profilage racial lors des interpellations et des
fouilles menées par la police reste courant en Norvège d’après les
informations reçues par l’ECRI. Des procureurs en charge des affaires
de racisme et de discrimination raciale ont été nommés dans les
27 districts de police depuis juillet 2004
.
4.7. Portugal
53. Selon l’ECRI, des incidents de harcèlement, de mauvaise
conduite et d’abus de la police à l’encontre des Roms ont été signalés
au Portugal
. Les informations officielles communiquées
à l’ECRI, il ressort que de 2006 à 2012, un total de 31 plaintes
ont été déposées contre la police pour des faits de racisme ou de discrimination
raciale au sens de la Loi n° 18/2004. Quinze affaires ont donné
lieu à une procédure pénale ou disciplinaire suite aux enquêtes
menées par l’Inspection générale de l’administration interne (IGAI)
.
4.8. Fédération de Russie
54. La Constitution russe interdit toutes les formes
de restrictions des droits des citoyens fondées sur des raisons
sociales, raciales, ethniques, linguistiques ou religieuses. Cependant,
des organisations nationales et internationales des droits de l'homme
ont signalé, outre une indifférence aux attaques racistes, des actes
de harcèlement et d'intimidation des minorités ethniques par la
police
. Un rapport d’Amnesty International, intitulé
«Russie: déchaînement de violence raciste» (2006), a présenté des
exemples montrant que des meurtres et agressions graves commis par
des «skinheads» extrémistes étaient régulièrement qualifiés par
la police et le parquet comme des infractions moins graves de «hooliganisme»
. En 2006, l’ECRI a noté des «cas
de comportements abusifs de la part des fonctionnaires de police»
et «la méconnaissance, de la part de la police et des procureurs,
de ce qui doit être considéré comme raciste»
.
55. Lors de sa 82e session, le 1er mars 2013,
le Comité pour l’élimination de la discrimination raciale des Nations
Unies a signalé que «les minorités ethniques, en raison de leur
aspect physique, tels que les Tchétchènes et d’autres personnes
originaires du Caucase, d’Asie centrale ou d’Afrique ainsi que les
Roms, continuent de faire l’objet de contrôles d’identité d’une
fréquence disproportionnée, d’interpellations et de placements en
détention arbitraires, et de harcèlement de la part de la police
et d’autres agents des forces de l’ordre». Le CERD a également reçu
des rapports faisant état d’«extorsion de pots-de-vin, de confiscation
des documents d’identité et de recours à la violence et aux insultes
raciales lors des contrôles d’identité, ainsi que de l’absence d’enquête,
de poursuites et de sanction effectives à l’encontre des représentants
de la loi en cas de comportements répréhensibles, abus ou discrimination
envers les minorités ethniques». Le CERD s’est également dit préoccupé
par les «informations selon lesquelles des “patrouilles cosaques”
bénévoles ont commencé à se former en 2012 dans diverses régions
pour mener à bien des fonctions de maintien de l’ordre public aux
côtés de la police, et qu’elles auraient eu recours à la violence
envers des minorités ethniques ou religieuses»
.
56. Dans son troisième rapport paru en 2013, l’ECRI a souligné
que “des allégations de mauvaise conduite de la police envers des
personnes appartenant à des groupes vulnérables et de fréquence
excessive de contrôles d’identité, arrestations et harcèlement concernant
des Roms, des Nord-Caucasiens, des migrants et des noirs continuent
d’être signalées (…) Le profilage racial doit être clairement défini
et interdit par la loi. Les autorités doivent s’assurer de l’existence
d’un organe d’investigation de toutes les plaintes contre la police concernant
des allégations de discrimination raciale.” L’ECRI a également indiqué
que les personnes en provenance d’Asie centrale avaient 22 fois
plus de chances d’être interpellées et fouillées par la police.
57. L’ECRI a signalé que la Commission d’enquête, agence fédérale
mise en place en septembre 2007, est devenue indépendante et fait
rapport depuis janvier 2011 directement au Président. Elle dispose
de pouvoirs pour enquêter sur les crimes graves, les crimes violents
et la corruption, y compris ceux perpétrés par les policiers. Une
ligne d’assistance téléphonique 24/24 et un site internet pour le
dépôt de plainte ont également été mis en place.
58. En juillet 2013, la police de Moscou a lancé une opération
de ratissage au cours de laquelle elle aurait arrêté plus de 4 000
personnes en ciblant les lieux où se réunissent les migrants et
en recourant au profilage racial. Les ressortissants d’apparence
«non slave» ont été systématiquement contrôlés. «Rien ne peut justifier des
détentions massives fondées sur le profilage ethnique», a souligné
Mme Tanya Lokshina de Human Rights Watch
.
59. Le licenciement d’un fonctionnaire de la police de l’immigration
pour la tenue de propos racistes dans un entretien paru dans les
médias a envoyé un signal positif
. Autre mesure encourageante, l’entrée
en vigueur le 1er mars 2012 de la loi
no 3-FZ sur la police, aux termes de
laquelle la police «protège les droits, les libertés et les intérêts
juridiques d’une personne et d’un citoyen indépendamment de son
genre, de sa race, de son appartenance ethnique, de sa langue et
de son origine» (article 7)
. Je me
félicite également de la condamnation du racisme par les autorités
russes dans le document remis au CERD en 2012
et de leur annonce selon laquelle
ils feraient de la lutte contre le racisme l’une des priorités de
leur mandat au Conseil des droits de l’homme des Nations Unies.
4.9. Espagne
60. En Espagne, Amnesty International a critiqué la police
du pays pour avoir ciblé ouvertement les minorités visibles pour
les contrôles d’identité, avec une période de détention pouvant
aller jusqu’à 72 heures après l’arrestation pour un contrôle approfondi.
Les policiers espagnols sont tenus de porter un badge d’identification,
mais ils portent souvent des vestes qui dissimulent ces badges.
4.10. Suède
61. En janvier 2011, une unité spéciale, distincte de
la police régionale, a été créée au sein de la Police nationale
pour traiter les plaintes pour dérives policières
. L’ECRI a souligné que les victimes
de dérives policières manquaient souvent de confiance dans la police
et recommandé la mise en place d’un organe indépendant chargé de
mener des enquêtes sur les allégations d’abus policier, comprenant
les actes de racisme ou de discrimination raciale
.
Lors des émeutes de mai 2013 à Stockholm, des policiers ont été accusés
d’utiliser un langage raciste
.
62. En septembre 2013, la découverte d’une base de données de
la police comprenant les noms de plus de 4 000 Roms, y compris des
enfants, a profondément choqué l’opinion publique et suscité de
vives réactions internationales. L’enregistrement ethnique est illégal
en Suède et contraire à la Convention européenne des droits de l’homme
(STE n° 5). «L’existence de fichiers sur les Roms dans des institutions
gouvernementales telles que la police est très préoccupante. L’existence
de fichiers ethniques peut suggérer l’existence et l’acceptation
du profilage racial comme méthode de travail au sein de la police
.» En réaction, Bengt Svenson, commissaire
de la police nationale, a demandé à tous les directeurs de police
de revoir leurs bases de données. Le 15 novembre 2013, la Commission
suédoise pour la protection de la sécurité et de l’intégrité (Säkerhets-
och integritetsskyddsnämnden – SIN), qui a enquêté sur la question,
a estimé qu’il y avait eu des irrégularités et que la liste avait
été établie pour des raisons peu claires, l’intention initiale étant
de dresser la carte des réseaux sociaux et familiaux autour des
personnes soupçonnées de crime.
4.11. Royaume-Uni
63. Au Royaume-Uni, l’affaire Stephen Lawrence a profondément
modifié le fonctionnement de la police. Il est communément reconnu
que le problème du racisme est complexe et qu’il n’est pas encore
résolu. Depuis 1986, les policiers délivrent un récépissé aux personnes
dont l’identité est contrôlée de manière à éviter les contrôles
d’identité multiples d’une même personne le même jour. Le récépissé
fournit des informations sur l’agent qui a effectué le contrôle
d’identité. Certains trouvent toutefois trop détaillé le récépissé
établi par les policiers. La commission pour l’égalité et les droits
de l’homme estime que cette pratique a eu un effet positif. Cependant,
l’organisation Inquest a noté que ces récépissés n’étaient pas remis
systématiquement lors des contrôles d’identité
.
D’après Mme Deborah Glass, vice-présidente de la Commission indépendante
des plaintes contre la police, les jeunes hommes noirs ont sept
fois plus de chances d’être contrôlés au Royaume-Uni.
64. Il convient de traiter avec une grande prudence les statistiques
relatives aux contrôles d’identité afin d’éviter d’exacerber les
tensions. A Londres, j’ai entendu des témoignages très plausibles
suggérant que les personnes appartenant aux minorités ethniques
sont bien plus souvent contrôlées par la police que la population
majoritaire (blanche). Ceci est probable, mais j’aimerais qu’un
certain nombre d’autres éléments soient pris en compte. D’une manière
générale, la police est plus présente dans les secteurs à forte
criminalité. Il peut s’agir de quartiers où les minorités ethniques
sont plus présentes, mais pas nécessairement.
65. Des ONG nous ont indiqué que des membres des minorités ethniques
sont régulièrement choisis pour des contrôles d’identité et des
fouilles à Londres, certains se plaignant d’avoir été contrôlés
plusieurs fois sur une même journée. Nous n’avons aucune raison
de mettre en doute les faits rapportés par qui que ce soit, et certains
témoignages sont très préoccupants. Parallèlement, il faut garder
à l’esprit qu’il est mathématiquement impossible aux policiers de
contrôler systématiquement toutes les personnes de couleur dans
une ville comme Londres
. Il semblerait donc que d’autres
facteurs, tels que l’apparence vestimentaire ou l’âge, expliquent
dans une certaine mesure que certaines personnes soient fréquemment
contrôlées par la police.
66. La Fédération de la police pour l’Angleterre et le Pays de
Galles concède que le racisme est encore présent çà et là dans la
police. Les policiers que j’ai rencontrés au cours de la visite
d’information estimaient qu’un changement d’attitude était possible
et que la situation s’était considérablement améliorée en vingt
ans.
67. Un rapport publié le 16 juillet 2013 par l’IPCC déplore que
la police du Grand Londres n’a pas su traiter efficacement les plaintes
pour racisme
. 3 % des plaintes contre la police
du Grand Londres concernent des allégations de racisme. D’après
l’étude, 511 plaintes pour racisme ont été déposées contre des policiers d’avril 2011
à mai 2012
. Le rapport insiste sur le fait
qu’il “faut un changement de culture dans la manière dont les services
traitent les plaintes en général, et en particulier dans leur perception
de la nature et des manifestations des comportements racistes”.
5. Prévention
68. La prévention du racisme au sein de la police devrait
être le tout premier objectif. La promotion de la diversité lors
du recrutement des policiers est une mesure essentielle pour s’assurer
que la composition de la police reflète celle de la population.
69. En France, 10 % des policiers sont d’origine étrangère
. Les policiers
issus de minorités représentent 5 % des membres des forces de police
d’Angleterre et du pays de Galles. Ce pourcentage atteint 10 % au
sein de la police de proximité (police community support officers,
PCSO) et 15 % pour les services du procureur
. Il est de la plus haute importance
de garantir la représentation des minorités dans l’ensemble des
forces de police et des fonctions de direction. Cependant, le niveau
de maintien dans l’emploi parmi les nouveaux personnels issus des
minorités ethniques reste faible. Ils sont deux fois plus nombreux
à quitter leur poste dans les six premiers mois que leurs homologues
blancs. En outre, leur avancement est aussi plus lent en comparaison
.
Davantage devrait être fait pour promouvoir une image positive de
la police. En effet, il est parfois considéré que le métier de policier
est un métier à risque, ou que ce n’est pas un métier respectable, surtout
pour une femme. D’après M. Nazir Afzal, procureur général, «il peut
encore être difficile, pour un membre d’une communauté minoritaire,
d’entrer dans la police».
70. Il serait préférable de diversifier le recrutement des policiers
en fixant non pas des quotas, mais des objectifs. Je suis persuadé
que les dirigeants des minorités ont un rôle à jouer pour encourager
les membres de leur minorité à entrer dans la police, en insistant
sur l’importance de disposer de représentants au sein de celle-ci.
Je suis également favorable à la création d’un statut d’officier
de police «de réserve» comparables aux «Special Constables» (force
de police volontaire) du Royaume-Uni. Un tel statut pourrait encourager
les membres des minorités à s’associer à la police sans pour autant
s’engager comme policier à temps plein.
71. Des mesures disciplinaires devraient être prises chaque fois
qu’un policier fait des remarques racistes. L’instauration de sanctions
et leur application effective contre les policiers jugés coupables
de comportements racistes peuvent avoir un important effet dissuasif.
Associées à une discussion ouverte, elles peuvent aussi aider les
policiers à remettre en question leurs propres stéréotypes et pratiques.
Au Royaume-Uni, les policiers savent qu’ils s’exposent à une action
disciplinaire, et même au renvoi, pour un comportement raciste.
Ils peuvent aussi faire face à des poursuites. Cependant, j’ai appris
que si quelques poursuites ont été engagées, les condamnations ont
été rares
. Je souhaite
également souligner qu’il peut être difficile de vérifier ce qu’il s’est
passé lorsqu’une personne profère des accusations concernant les
mots utilisés par une autre personne sans la présence d’un témoin
indépendant.
72. La promotion d’une culture de l’égalité et de la diversité
devrait aussi être une priorité. La sensibilisation à la diversité
et aux questions raciales est souvent présentée comme l’une des
solutions, mais il faut investir des moyens suffisants dans une
telle formation pour engendrer un changement des mentalités et des
attitudes. Tout policier doit être capable d’aider n’importe quelle
victime. La formation à la diversité, adaptée au contexte spécifique,
lors du recrutement et tout au long de la carrière est nécessaire
pour aider la police à mieux comprendre ses usagers. Si nécessaire,
des formations linguistiques peuvent également être proposées aux policiers.
73. Dans sa recommandation générale XIII, le Comité pour l’élimination
de la discrimination raciale a appelé les Etats à proposer aux responsables
de l’application des lois «une formation approfondie qui leur permette, dans
l’exécution de leurs fonctions, de respecter et de protéger la dignité
humaine et de défendre et faire respecter les droits de l’homme
de tous sans distinction de race, de couleur ou d’origine nationale
ou ethnique»
. Des modules de formation spécifiques
sur la prévention et la lutte contre les crimes dits «d'honneur»
pourraient également être inclus. En outre, des tests spécifiques
sur la diversité lors du processus de recrutement aident à identifier
les risques et à ne pas recruter des policiers potentiellement racistes.
Le respect de la diversité doit aussi être un élément pris en compte
pour l’avancement.
6. Promouvoir la confiance
dans la police
74. Les actes de racisme de la part de la police et une
répression insuffisante de tels actes peuvent affecter la confiance
envers la police et décourager la population de s’adresser à elle.
La manière dont la police est perçue peut avoir une influence sur
le niveau de confiance de la population envers ses services. D’après
la Commission indépendante des plaintes contre la police, la police
a semble-t-il l’image d’une corporation conservatrice, raciste,
à la mentalité rétrograde. Ce stéréotype ne reflète pourtant pas
la réalité. Une enquête menée en France en mars 2011, dans le cadre
du projet Euro-justis, indiquait que plus de 74 % des personnes interrogées
faisaient confiance à la police mais 40 % d’entre elles qualifiaient
les policiers de racistes
.
75. La lutte contre le racisme permet de restaurer la confiance
entre la police et ses usagers. Elle a un effet positif à la fois
pour les policiers et le public. La relation de confiance entre
la population et la police ne peut se construire que sur le long
terme, par un engagement quotidien. Je suis convaincu que le travail
auprès des communautés peut contribuer à entretenir leur confiance.
Le fait d’expliquer les décisions et les procédures et d’informer
les familles sur les procédures de poursuites peut avoir un impact
positif. Au Royaume-Uni, les agents de liaison avec les familles
ont eu un rôle essentiel pour maintenir la confiance envers la police.
En Irlande, 349 agents de liaison ethnique assurent la liaison entre
les responsables des communautés ethniques et la Garda Siochána
(police)
. Cette fonction devrait être encouragée
dans d’autres Etats membres du Conseil de l’Europe.
76. Au Royaume-Uni, les policiers participant à des contrôles
d’identité ont parfois demandé à des membres de la communauté locale
d’intervenir en qualité d’observateurs neutres. Une telle démarche
encourage les policiers à se montrer courtois et permet de rassurer
les intéressés qu’il ne s’agit pas de contrôles arbitraires. Je
recommanderais aussi très vivement d’accroître l’interaction entre
la police, les ONG et les parlementaires, en leur permettant d’observer
certaines activités de la police afin de mieux comprendre le travail
des policiers et les défis auxquels ils sont confrontés.
77. Il semblerait que des personnes vulnérables appartenant aux
minorités, et notamment des femmes, se soient heurtées à des difficultés
pour dénoncer des crimes à la police. Il pourrait être utile de
prévoir des policiers spécialement formés pour accueillir les victimes
de crimes comme la violence domestique, les mariages forcés ou les
mutilations sexuelles. Par ailleurs, il peut arriver que des policiers
n’aiment pas s’occuper de certaines affaires par crainte d’être
accusés de racisme. Je suis d’avis que la crainte d’être accusé
de racisme ne doit jamais entraver les enquêtes concernant des crimes
graves.
78. Les contrôles d’identité font partie des opérations les plus
controversées, et peuvent engendrer des tensions. Il convient de
sensibiliser les policiers à la nécessité de se montrer courtois
lors de tels contrôles. Ils ont tout intérêt à se montrer respectueux,
parce qu’un manque de respect contribue à rendre leur métier plus difficile.
79. M. Mike Franklin, membre de la Commission indépendante des
plaintes contre la police et Commissaire pour le Sud-Est, a souligné
que les jeunes n’avaient pas confiance en la police et ne pensaient
pas qu’elle était là pour les aider. L’engagement des hauts responsables
de la police en faveur de la diversité et de la lutte contre le
racisme est essentiel pour établir la confiance. Il est par conséquent
essentiel qu’ils condamnent publiquement, et avec force, toute forme
de discrimination raciale.
80. L’Open Society Initiative et la Fédération de la police ont
souligné qu’une assistance devrait être fournie aux policiers sur
la gestion des situations violentes. Après plusieurs contrôles,
les personnes concernées répondent parfois à la police avec agressivité,
à laquelle il peut être difficile de répondre sans une formation appropriée.
81. Les mécanismes de contrôle internes destinés à vérifier comment
les victimes sont accueillies lors du dépôt d’une plainte ont aussi
prouvé leur efficacité.
82. Assurer la transparence et l’impartialité des procédures,
établir des mécanismes de surveillance et apporter un soutien effectif
aux enquêtes et aux mécanismes de dépôt de plaintes figurent parmi
les autres bonnes pratiques.
7. Mécanismes de plainte
83. L’ancien Commissaire aux droits de l’homme du Conseil
de l’Europe, Thomas Hammarberg, a souligné, lors d’un atelier d’experts
intitulé «Mécanismes de plainte contre la police: garantir leur
indépendance et leur efficacité» que, dans une société démocratique,
il fallait pouvoir demander des comptes à chacun et faire suivre
les plaintes d’une enquête effective pour établir la confiance entre
la police et la population
. Plusieurs Etats membres ont mis
en place, pour les victimes, des mécanismes de plaintes, qui peuvent
être établis au sein des tribunaux ordinaires ou de la police elle-même
ou créés à titre d’organes indépendants.
84. Le Comité permanent belge de contrôle des services de police
(Comité P) a été créé en 1991 en qualité d’instance externe chargée
du contrôle de la police et relevant du Parlement fédéral. Le Comité P
contrôle la police au niveau local et fédéral. Il a enquêté sur
six plaintes pour comportement raciste de membres de la police en 2011
(trois en 2010), alors que 45 plaintes pour violence ont été recensées
.
85. Un autre exemple d’une telle institution indépendante est
la Commission indépendante des plaintes contre la police, créée
en 2004
. L’IPCC rappelle à la police son
obligation de combattre le racisme de l’intérieur. La commission
a été créée conformément à une recommandation du rapport Macpherson
de 1999 sur la mort de Stephen Lawrence. L’IPCC exerce un double
rôle: elle est à la fois un organe d’examen des plaintes en première
instance et une instance de médiation
. Elle dispose de ses propres agents
pour enquêter sur les plaintes et allégations d’abus les plus graves
en Angleterre et au Pays de Galles. Elle peut soumettre une affaire
aux services du procureur afin qu’ils décident d’engager ou non
une procédure pénale. L’IPCC a aussi le pouvoir de recommander et
de prescrire des procédures disciplinaires
.
86. L’IPCC recherche diverses solutions novatrices pour combattre
le racisme. Ces solutions consistent notamment à expliquer pourquoi
il est dans l’intérêt de tous de lutter contre le racisme, à sensibiliser
aux questions de diversité, à faire preuve d’équité et de respect
à chaque étape des procédures et à encourager la présentation d’excuses
en cas d’incident. La mise en place d’une institution telle que
l’IPCC montre l’intérêt de la police pour cette question, et sa
volonté d’établir une relation basée sur la confiance et le respect.
87. En Irlande, la Commission de médiation de la Garda Síochána
(police) a été créée, en application de la loi de 2005 sur la Garda
Síochána (Police)
. Cet organe indépendant est chargé
d’examiner les plaintes visant la police. En 2011, la Commission
de médiation de la Garda Síochána a reçu 25 plaintes pour discrimination fondée
sur l’origine ethnique, ce qui a été le motif le plus souvent invoqué
depuis 2007
.
88. En 2007, les autorités hongroises ont créé la commission indépendante
chargée de traiter les plaintes contre la police, organe indépendant
du Parlement hongrois qui a commencé son activité en 2008. Elle
est composée de cinq membres élus par le Parlement pour un mandat
de six ans non renouvelable
. Toute personne qui considère que
ses droits ont été bafoués peut déposer plainte devant la commission
contre un ou plusieurs policiers.
8. Instruments internationaux
89. La Recommandation de politique générale no 11
de l’ECRI sur la lutte contre le racisme et la discrimination raciale
dans les activités de la police
porte spécifiquement sur la lutte
contre le racisme dans la police. Elle recommande aux gouvernements
des Etats membres «de définir et interdire clairement le profilage
racial dans la loi»
, de faire des
recherches sur le profilage racial, de former la police à la question du
profilage racial, de s’assurer que le champ d’application de la
législation interdisant la discrimination raciale directe ou indirecte
comprend les activités de la police, de garantir l’ouverture d’une
enquête efficace sur les allégations de discrimination raciale ou
de comportements abusifs à motivation raciste de la police et, le
cas échéant, de veiller à ce que les auteurs de tels actes soient
sanctionnés de façon appropriée, et de prévoir un organe, indépendant
de la police et du parquet, chargé d’enquêter sur les allégations
de discrimination raciale et de comportements abusifs à motivation
raciste de la police. Un système d’enregistrement et de suivi des incidents
racistes devrait être mis en place, afin que les victimes se sentent
soutenues lorsqu’elles signalent ces incidents. Un cadre de coopération
entre la police et les membres des groupes minoritaires est par
ailleurs encouragé. L’ECRI, lors de ses visites de suivi, s’assure
de la mise en œuvre de cette recommandation.
90. Le Code européen d’éthique de la police a été présenté dans
la Recommandation Rec(2001)10. Il souligne l’importance pour la
formation des personnels de police de pleinement intégrer la nécessité
de combattre le racisme et la xénophobie (paragraphe 30). «La formation
des personnels de police devrait combattre, chaque fois qu’il est
nécessaire, toute attitude raciste et xénophobe au sein de la police
et souligner aussi l’importance d’une action efficace de la police
contre les crimes fondés sur la haine raciale et visant des minorités
ethniques.»
De plus, j’attends avec intérêt
le débat sur la proposition de la Commission européenne d’établir
un dispositif européen de formation de la police, qui prévoit un
rôle important pour l’Agence des droits fondamentaux dans la conduite
des formations
.
91. Dans sa Recommandation générale XXXI sur la discrimination
raciale dans l’administration et le fonctionnement du système de
justice pénale (2005)
, le CERD demande aux Etats Parties
de prêter la plus grande attention aux indicateurs de discrimination
raciale qui suivent: «le nombre et le pourcentage de personnes appartenant
aux groupes [raciaux ou ethniques] qui sont victimes d’agressions
ou d’autres infractions, notamment lorsqu’elles sont commises par
des agents de la police ou d’autres agents de l’Etat»; «l’absence
ou la rareté des plaintes, des poursuites et des jugements concernant
des actes de discrimination raciale dans le pays», qui pourrait
refléter «une information insuffisante», la peur de représailles
ou «un manque de confiance à l’égard de la police» et «la proportion
insuffisante de personnes appartenant à ces groupes dans les effectifs
de la police, de la justice, y compris les magistrats et les jurés,
et dans les autres services chargés de l’application des lois».
La recommandation générale met aussi en évidence le droit et le devoir
de tout fonctionnaire de police de refuser de suivre des ordres
lui demandant de commettre des violations des droits de l’homme.
9. Conclusions
92. Dans le présent rapport, je me suis efforcé de décrire
la situation dans plusieurs Etats membres du Conseil de l’Europe
pour donner une vision générale du contexte. Le racisme est présent
dans la société, et par conséquent dans la police, et aucun pays
ne semble épargné.
93. Dans certains pays, des progrès notables ont été constatés
dans la lutte contre le racisme dans la police suite à une prise
de conscience du problème et à la création de mécanismes efficaces
et indépendants de plainte, à l’organisation de formations pour
les policiers, au recrutement de policiers au sein des minorités
et à la création des fonctions d’agents de liaison avec les communautés.
94. Parallèlement, je suis préoccupé par la situation que connaissent
certains Etats membres du Conseil de l’Europe, où l’augmentation
du racisme et des violences à caractère raciste dans la société
s’accompagne d’une recrudescence du racisme au sein de la police.
95. Je considère que les policiers ne sont pas seulement les garants
de l’Etat de droit, mais aussi les défenseurs de la dignité humaine.
Il faut appeler l’attention sur les multiples dimensions de leurs
rôles et les aider à Ies remplir de la meilleure manière possible,
en dotant l’institution des ressources nécessaires à son bon fonctionnement,
en dispensant aux policiers une formation de qualité portant sur
les droits de l’homme et la diversité et en demandant plus d’interaction
avec les parlementaires et la société civile. Les policiers sont
le lien entre la loi et la population qui doit avoir une grande
confiance en eux afin de ne jamais hésiter à signaler la violence,
y compris la violence raciste. J’exhorte par conséquent les dirigeants
politiques et les cadres supérieurs de la police à condamner publiquement
toute forme de discrimination raciale.
96. Les contrôles d’identité requièrent une attention particulière
pour prévenir la discrimination raciale. Les Etats membres doivent
se mobiliser pour réglementer les opérations de contrôle d’identité
en élaborant des règles claires et précises, en garantissant la
régularité des contrôles et en proposant des formations spécifiques
sur la manière de les effectuer.
97. J’encourage la police à s’ouvrir aux organisations non gouvernementales
et aux parlementaires pour qu’ils puissent tous avoir une chance
de voir comment les policiers s’acquittent de leurs tâches, les
conditions dans lesquelles ils travaillent et les pressions auxquelles
ils doivent faire face.
98. La collecte de données est indispensable à l’élaboration d’une
réponse institutionnelle appropriée au racisme dans la police et
pour le suivi de la situation. Pour avoir une idée précise de l’ampleur
du racisme dans la police, j’ai l’intention de demander aux Etats
de recueillir des données et d’effectuer des recherches sur les incidents
racistes dans la police.
99. La lutte contre le racisme au sein de la police est à la fois
un défi et un instrument permettant d’améliorer le degré de confiance
dans cette institution. Les principales difficultés auxquelles se
heurte la lutte contre le racisme sont l’inaction à la suite d’un
incident raciste au sein de la police, le manque d’autocritique,
la conduite à tenir face à des politiques ou instructions susceptibles
d’être racistes, l’absence de mécanismes d’enquête, le manque de
suivi ou d’indépendance du mécanisme d’enquête, et la communication
objective en la matière.
100. Je ne saurais conclure le présent rapport sans relayer l’inquiétude
globale concernant la protection des droits de l’homme dont j’estime
qu’ils sont aujourd’hui menacés en Europe vu le soutien grandissant
que recueillent des partis politiques ouvertement racistes dans
plusieurs Etats membres et la tolérance accrue du racisme. Nous
ne pouvons pas considérer l’«acquis des droits de l’homme» comme
acquis et nous ne saurions ignorer que la crise financière et économique
qui se prolonge peut concourir à une nouvelle exacerbation des tensions.
D’où mon appel à la vigilance et à la responsabilité qui incombe
à tous les membres de cette Assemblée non seulement de condamner
les propos et les comportements racistes, mais aussi de lancer des débats
publics sur la question. Je suis convaincu qu’une condamnation du
racisme et de la discrimination raciale à tous les niveaux politiques
est indispensable pour amorcer le changement d’état d’esprit, sans
lequel il ne se produira pas de changement concret, ni dans la police
ni dans la société. Il est de notre devoir de responsables politiques
d’agir afin de rendre le racisme inacceptable.