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Autres documents liés
A. Projet de
résolution
(open)
B. Exposé des motifs
par M. Zsolt Németh et M. Pablo Hispán, corapporteurs
(open)
Rapport | Doc. 16310 | 19 décembre 2025
Le fonctionnement des institutions démocratiques en Bosnie-Herzégovine
Commission pour le respect des obligations et engagements des États membres du Conseil de l'Europe (Commission de suivi)
A. Projet de
résolution 
(open)1. La Bosnie-Herzégovine a adhéré
au Conseil de l’Europe le 24 avril 2002. De ce fait, le pays a souscrit et
est convenu d’honorer plusieurs engagements spécifiques, énumérés
dans l’Avis 234 (2002) «Demande d'adhésion de la Bosnie-Herzégovine
au Conseil de l'Europe» de l’Assemblée parlementaire.
2. En se référant à sa Résolution 2574 (2024) «Le respect des
obligations et engagements de la Bosnie-Herzégovine», l’Assemblée
réaffirme son soutien sans réserve à l’État de Bosnie-Herzégovine
et à tous ses citoyens et citoyennes, et invite instamment tous
les États membres du Conseil de l’Europe à respecter l’ordre constitutionnel
et juridique, la souveraineté et l’intégrité territoriale du pays.
3. L’Assemblée se dit préoccupée par les événements récents survenus
en Bosnie-Herzégovine, marqués par des attaques contre l’État, l’État
de droit et les institutions mises en place à la suite de l’Accord-cadre général
pour la paix (“Accords de paix de Dayton”). Il y a toutefois des
raisons d’être optimistes, compte tenu des dernières décisions qui
ont dissipé certaines de ces préoccupations.
4. Le 6 août 2025, à la suite de la décision du tribunal de première
instance de Bosnie-Herzégovine de condamner M. Milorad Dodik, alors
président de la Republika Srpska, à une peine d’un an d’emprisonnement (peine
ensuite commuée en amende) assortie d’une interdiction d’occuper
toute fonction publique pendant six ans pour non-respect des décisions
du Haut Représentant, la Commission électorale centrale a révoqué
le mandat présidentiel de M. Dodik. En conséquence, une élection
présidentielle anticipée a eu lieu en Republika Srpska le 23 novembre
2025.
5. L’Assemblée note que la mission d’observation des élections
du Congrès des pouvoirs locaux et régionaux du Conseil de l’Europe
a salué «le bon déroulement général [de l’élection présidentielle
anticipée], malgré quelques irrégularités», notamment en ce qui
concerne le secret du vote. L’Assemblée note que le cadre juridique
qui a été modifié en mars 2024 pour améliorer l’intégrité et la
transparence du processus électoral est progressivement mis en œuvre.
Elle se félicite que ces réformes mettent la législation électorale en
conformité avec les normes européennes et, en particulier, avec
les recommandations formulées par le Bureau des institutions démocratiques
et des droits de l’homme de l’Organisation pour la sécurité et la coopération
en Europe (BIDDH de l’OSCE), le Groupe d’États contre la corruption
(GRECO) et la Commission européenne pour la démocratie par le droit
(Commission de Venise). L’Assemblée souligne l’importance d’assurer
que les réformes électorales garantissent aussi la représentation
politique des trois peuples constituants et des «Autres», conformément
aux arrêts de la Cour constitutionnelle de Bosnie-Herzégovine et de
la Cour européenne des droits de l’homme.
6. L’Assemblée observe également avec satisfaction que les autorités
de la Republika Srpska ont abrogé les lois adoptées au niveau de
l’entité entre 2023 et 2025 qui avaient été déclarées inconstitutionnelles
par la Cour constitutionnelle, notamment: la loi électorale distincte
pour la Republika Srpska; les lois sur les biens immobiliers utilisés
pour le fonctionnement de l’autorité publique; la loi sur la non-application
des décisions de la Cour constitutionnelle de Bosnie-Herzégovine;
la loi sur l’interdiction des activités des «institutions extraconstitutionnelles
de Bosnie-Herzégovine» en Republika Srpska; les modifications du
Code pénal de la Republika Srpska; et la loi relative à un Conseil
supérieur des juges et des procureurs distinct pour l’entité. L'Assemblée
invite les autorités de la Republika Srpska à engager sans délai
la procédure de nomination des juges (aux postes restants) à la
Cour constitutionnelle de Bosnie-Herzégovine, conformément au cadre constitutionnel
et juridique applicable, afin de garantir le plein fonctionnement,
la stabilité institutionnelle et l'exercice effectif du mandat constitutionnel
de la Cour.
7. L’Assemblée souligne une nouvelle fois que lors de son adhésion,
la Bosnie-Herzégovine s’est engagée à revoir sa loi électorale avec
l’aide de la Commission de Venise et à la lumière des principes
du Conseil de l’Europe, et de la réviser le cas échéant. L’Assemblée
rappelle la nécessité d’engager une réforme constitutionnelle en
Bosnie-Herzégovine pour exécuter l’arrêt Sejdić
et Finci c. Bosnie-Herzégovine et prend note de l’arrêt
rendu par la Grande Chambre de la Cour européenne des droits de
l’homme dans l’affaire Kovačević c. Bosnie-Herzégovine.
À ce propos, l’Assemblée se félicite de la création d’un groupe
de travail chargé de préparer les modifications à apporter à la
Constitution de la Bosnie-Herzégovine et le projet de loi sur les
modifications de la loi électorale de la Bosnie-Herzégovine. L’Assemblée
exhorte les partis politiques à trouver un accord sur ces modifications
afin de mettre le cadre constitutionnel et législatif en conformité
avec les exigences de la Convention européenne des droits de l’homme
(STE no 5).
8. L’Assemblée appelle les partis politiques à adopter un ensemble
de réformes destinées à améliorer la fonctionnalité des institutions
publiques, notamment en garantissant que l’architecture institutionnelle
permet la participation et la prise de décision effective par les
représentants de tous les peuples constituants en accord avec le
modèle de partage de pouvoir établi par les Accords de paix de Dayton,
et à trouver une solution durable à la question des biens de l’État.
9. L’Assemblée invite instamment la présidence de la Bosnie-Herzégovine
à mener à bien, dans le respect des exigences d’équité et de transparence,
la procédure de sélection pour le poste de juge au titre de la Bosnie-Herzégovine
à la Cour européenne des droits de l’homme et à soumettre sans plus
tarder à l’Assemblée une liste de trois candidatures qualifiées.
10. L’Assemblée encourage les autorités bosniennes à poursuivre
leur coopération avec le Conseil de l’Europe, en particulier avec
la Commission de Venise, et à tirer parti de son expertise pour
mener à bien la réforme électorale et constitutionnelle. Elle décide
de continuer d’observer de près l’avancée des progrès dans le cadre
de sa procédure de suivi.
B. Exposé des motifs
par M. Zsolt Németh et M. Pablo Hispán, corapporteurs 
(open)1. La procédure de suivi
1. En devenant membre du Conseil
de l’Europe le 24 avril 2002, la Bosnie-Herzégovine s’est engagée
à honorer les obligations imposées à tous les États membres au titre
de l’article 3 du Statut de l’Organisation (STE no 1),
ainsi qu’un certain nombre d’engagements spécifiques mentionnés
dans l’Avis 234 (2002) «Demande d’adhésion de la Bosnie-Herzégovine
au Conseil de l’Europe» de l’Assemblée parlementaire. Pour assurer
le respect de ces engagements, l’Assemblée a décidé, en application
de la Résolution 1115 (1997), d’ouvrir une procédure de suivi à
l’égard de la Bosnie-Herzégovine dès son adhésion. La dernière résolution adoptée
par l’Assemblée concernant le respect des obligations et des engagements
est la Résolution 2574 (2024).
2. Dans cette résolution, l’Assemblée a déploré le fait que les
élections de 2022 se soient déroulées pour la quatrième fois dans
un cadre juridique et constitutionnel contraire à la Convention
européenne des droits de l’homme (STE no 5).
Dans le même temps, elle s’est félicitée des modifications apportées
à la législation électorale en vue de garantir l’intégrité du processus
électoral. L’Assemblée a exprimé son inquiétude face à l’échec des
autorités de la Republika Srpska (RS) de mettre en œuvre les décisions
contraignantes de la Cour constitutionnelle de Bosnie-Herzégovine
et a exhorté les autorités compétentes à nommer tous les juges à
la Cour constitutionnelle.
3. En ce qui concerne le renforcement des institutions démocratiques,
l’Assemblée a notamment appelé les autorités de Bosnie-Herzégovine
à mettre la législation électorale en conformité avec la Convention européenne
des droits de l’homme; à assurer le bon fonctionnement de la Cour
constitutionnelle; à adopter une nouvelle loi sur le Conseil supérieur
des juges et des procureurs; et à améliorer l’efficacité du cadre institutionnel
en vue de réaliser les objectifs prévus et de créer les conditions
requises avant la fermeture du Bureau du Haut Représentant pour
la Bosnie-Herzégovine.
4. Depuis l’adoption de cette résolution, les événements se sont
rapidement enchaînés. Selon le 67e rapport
du Haut Représentant pour la Bosnie-Herzégovine au Conseil de sécurité
des Nations Unies, les derniers événements ont constitué «une montée
significative des tensions, qui équivaut sans conteste à une crise
extraordinaire en Bosnie-Herzégovine depuis la signature de l’Accord-cadre
général pour la paix en Bosnie-Herzégovine».
5. Le 3 décembre 2024, à l’expiration du mandat de M. Aleksandar
Nikoloski (Macédoine du Nord, PPE/DC), la Commission pour le respect
des obligations et engagements des États membres du Conseil de l'Europe
(Commission de suivi) a décidé de désigner M. Pablo Hispán (Espagne,
PPE/DC) corapporteur. Le 20 septembre 2025, le mandat de M. Zsolt
Németh (Hongrie, CEPA) a été prolongé jusqu’au 31 janvier 2026. La
commission de suivi a examiné les derniers événements survenus en
mars et en mai 2025, et a tenu une audition en septembre 2025 avec
M. Elmedin Konaković, ministre des Affaires étrangères de Bosnie-Herzégovine.
6. Début novembre 2025, les corapporteurs se sont rendus à Sarajevo.
La délégation a rencontré la présidente du Conseil des ministres,
Mme Borjana Krišto, le ministre de la
Justice, M. Davor Bunoza, le ministre des Droits humains, M. Sevlid
Hurtić, ainsi que des membres des principaux partis politiques représentés
au Parlement. Ils ont également rencontré la présidente par intérim
de la RS, Mme Ana Trišić Babić. Les corapporteurs
tiennent à remercier le Parlement de Bosnie-Herzégovine et le bureau
du Conseil de l’Europe à Sarajevo pour l’aide extrêmement utile
qu’ils leur ont apportée dans la préparation de cette mission.
7. Avant que la Bosnie-Herzégovine n’entre en campagne pour les
élections générales de 2026, nous avons jugé utile, en tant que
corapporteurs de la commission de suivi, d’informer l’Assemblée
des derniers événements et de leurs conséquences sur le fonctionnement
des institutions démocratiques dans le pays.
2. Évolutions politiques
8. Au cours de l’année écoulée,
la situation politique en Bosnie-Herzégovine s’est traduite par
une crise constitutionnelle et institutionnelle profonde, qui a
remis en cause la paix, la souveraineté de l’État, le cadre des
Accords de paix de Dayton et le rôle des acteurs internationaux.
Cette crise résulte en grande partie – mais pas exclusivement –
des mesures prises par l’entité RS pour contester la légitimité
des institutions de l’État et l’autorité du Bureau du Haut Représentant.
9. Les origines de la crise peuvent être trouvées en avril 2022,
lorsque le Haut Représentant a exercé ses pouvoirs pour suspendre
l’application de la loi de la RS sur les biens immobiliers utilisés
pour le fonctionnement de l’autorité publique, dans l’attente d’un
examen par la Cour constitutionnelle. Cette loi, adoptée par l’Assemblée
nationale de la RS en février 2022, visait à établir la propriété
de la RS et sa réglementation autonome sur les biens précédemment
classés comme appartenant à l’État
. Lorsqu’il
a annoncé la suspension de cette loi, le Haut Représentant Christian
Schmidt a tenu à rappeler que «seul l’État de Bosnie-Herzégovine
peut disposer des biens de l’État et réglementer leur propriété».
Il a en outre souligné la nécessité de préserver l’intégrité constitutionnelle
et territoriale établie par les Accords de paix de Dayton. La suspension ordonnée
par M. Schmidt a été présentée comme une mesure nécessaire dans
l’attente de l’examen par la Cour constitutionnelle. Toutefois,
elle a été fermement rejetée par les dirigeants de la RS, dont Milorad
Dodik, qui l’a qualifiée d’illégitime et a affirmé que «les biens
de la Republika Srpska sont la propriété de la Republika Srpska».
Le 22 septembre 2022, la Cour constitutionnelle de Bosnie-Herzégovine
a conclu à l’inconstitutionnalité de la loi. Elle a estimé que la
réglementation et la propriété des biens utilisés par l’autorité publique
relevaient exclusivement de la compétence de l’État, en accord avec
le principe selon lequel l’État détient la suprématie constitutionnelle
sur ces biens.
10. En réaction, l’Assemblée de la RS a adopté une série de lois
qui rejettent expressément l’autorité du Haut Représentant et de
la Cour constitutionnelle de Bosnie-Herzégovine. Le 27 juin 2023,
l’Assemblée de la RS a adopté plusieurs lois qui ont déclaré les
décisions de la Cour constitutionnelle non contraignantes sur le territoire
de la RS, refusé toute coopération avec les institutions judiciaires
et répressives de l’État, et établi des structures parallèles qui
remettent directement en cause le cadre constitutionnel du pays.
11. Le Haut Représentant a réagi en abrogeant ces lois et en déclarant
que de tels actes menaçaient la souveraineté, l’intégrité territoriale
et l’ordre constitutionnel de la Bosnie-Herzégovine. Dans ses décisions,
il a précisé qu’«aucune entité ni aucun niveau inférieur de gouvernement
n’avait la compétence juridique pour appliquer ou rejeter de manière
sélective les décisions de la Cour constitutionnelle ou du Bureau
du Haut Représentant». Ce faisant, il a réaffirmé la primauté du
droit international et de l’État. Afin de garantir le respect de
cette primauté, le Haut Représentant a modifié le Code pénal de
Bosnie-Herzégovine de manière à instaurer des sanctions pénales
pour la non-exécution ou l’obstruction aux décisions contraignantes
rendues par les institutions de l’État et par lui-même.
12. Cette réaction a marqué une étape décisive dans la crise,
caractérisée par le passage d’un désaccord politique à une forme
de répression juridique, avec des dispositions prévoyant des sanctions
allant de l’imposition d’amendes à l’emprisonnement pour toute personne –
élue ou non – reconnue coupable d’avoir contesté ces décisions.
Malgré des abrogations de lois et des avertissements répétés, les
dirigeants de la RS ont persisté dans le non-respect, allant même
jusqu’à promulguer de nouveau les lois abrogées. Cette résistance
continue a donné lieu à des enquêtes et à des poursuites officielles
contre les hauts responsables de la RS, y compris le président Milorad
Dodik, pour obstruction à l’ordre constitutionnel.
13. Le 26 février 2025, le Tribunal de première instance de Bosnie-Herzégovine
a déclaré M. Dodik coupable de non-respect des décisions du Haut
Représentant et l’a condamné à une peine d’un an d’emprisonnement
(peine ensuite commuée en amende) assortie d’une interdiction d’exercer
toute fonction publique pendant six ans. Après le verdict, Milorad
Dodik a pris la parole lors d’un rassemblement à Banja Luka et a
lancé de graves accusations contre le tribunal de Bosnie-Herzégovine
et contre la juge qui a pris cette décision
.
14. M. Dodik a fait appel de la décision en contestant la légitimité
du mandat du Haut Représentant et les modifications du Code pénal
sur lesquelles reposaient les accusations. Le 1er août
2025, la chambre d’appel de la Cour de Bosnie-Herzégovine a confirmé
le verdict. Cette décision a mis fin au mandat politique de M. Dodik
en vertu de la loi électorale, qui prévoit la cessation du mandat
en cas de condamnation pénale définitive. En conséquence, la Commission
électorale centrale (CEC) a révoqué le 6 août le mandat présidentiel
de M. Dodik. Une élection présidentielle anticipée a été convoquée
en RS pour le 23 novembre 2025.
15. Dans un premier temps, les dirigeants de la RS ont rejeté
la décision du tribunal et celle de la CEC. Le 22 août 2025, l’Assemblée
nationale de la RS (ANRS) a adopté des conclusions qui rejetaient
la condamnation de M. Dodik et la convocation d’une élection anticipée,
et a ordonné aux institutions et aux parties prenantes politiques
de la RS de s’abstenir de toute action liée à la conduite de l’élection.
L’ANRS a également décidé d’organiser un référendum le 25 octobre
2025 sur la question suivante: «Acceptez-vous les décisions de l’étranger
non élu Christian Schmidt et le verdict inconstitutionnel prononcé
par le tribunal de Bosnie-Herzégovine contre le président de la
Republika Srpska, ainsi que la décision de la CEC de révoquer le
mandat du président de la Republika Srpska, Milorad Dodik?»
16. Toutefois, le premier parti d’opposition, le Parti démocratique
serbe (SDS), a soutenu la participation à l’élection. D’autres personnalités
de l’opposition – Jelena Trivić du Front populaire et Nebojša Vukanović
du parti Justice et ordre – ont fait savoir qu’elles soutiendraient
le candidat du SDS à l’élection. Le 28 septembre 2025, le SDS a
annoncé la candidature de Branko Blanuša, professeur d’université,
à la présidence de la RS.
17. Le 29 septembre 2025, le parti de l’Alliance des sociaux-démocrates
indépendants (SNSD) dirigé par Milorad Dodik a annoncé qu’il participerait
finalement à l’élection et a reporté le référendum initialement
prévu le 25 octobre au 9 janvier 2026. Le 30 septembre, M. Dodik
a confirmé que la SNSD désignerait Siniša Karan, ancien ministre
de l’Intérieur de la RS, comme candidat à la présidence de la RS
lors de la prochaine élection présidentielle anticipée. Le 18 octobre,
l’ANRS a nommé Ana Trišić-Babić présidente par intérim de la Republika
Srpska, en remplacement de M. Dodik jusqu’à l’élection du 23 novembre,
et a annulé les lois adoptées au niveau de l’entité entre 2023 et
2025 qui avaient été déclarées inconstitutionnelles par la Cour constitutionnelle
de Bosnie-Herzégovine. Il s’agissait notamment de la loi électorale
distincte pour la RS; des lois sur les biens immobiliers utilisés
pour le fonctionnement de l’autorité publique; de la loi sur la
non-application des décisions de la Cour constitutionnelle de Bosnie-Herzégovine;
de la loi sur l’interdiction des activités des «institutions extraconstitutionnelles
de Bosnie-Herzégovine» en RS; des modifications du Code pénal de
la RS; et de la loi relative à un Conseil supérieur des juges et
des procureurs distinct pour l’entité. L’ANRS a également abrogé
un texte antérieur adopté le 25 décembre 2024 «sur la remise en
cause de l’ordre juridique en Bosnie-Herzégovine par la violation
des Accords de paix de Dayton».
18. Dans le même temps, le département du Trésor américain a annoncé
que Milorad Dodik, les membres de sa famille et tous ses associés
et leurs entreprises avaient été retirés de la liste des sanctions
américaines. Selon le communiqué de presse du département d’État
américain: «les États-Unis saluent la décision prise aujourd’hui
par l’Assemblée nationale de la Republika Srpska (ANRS) qui conforte
la stabilité en Bosnie-Herzégovine»
.
19. Comme nous avons pu le constater lors de notre séjour du 2
au 5 novembre 2025 à Sarajevo, la décision de l’ANRS de retirer
toutes les lois déclarées inconstitutionnelles et celle de la SNSD
de participer à l’élection présidentielle anticipée et d’accepter
la révocation du mandat de Milorad Dodik ont considérablement apaisé les
tensions. Il nous semble que ces décisions, tout comme la levée
des sanctions américaines à l’encontre de M. Dodik et de ses associés,
ont donné un élan favorable à des réformes attendues depuis longtemps.
Cette dynamique – même si elle est de courte durée, puisque les
prochaines élections nationales sont prévues en septembre 2026 –
pourrait être mise à profit pour s’attaquer à certains des principaux
problèmes que connaît aujourd’hui la Bosnie-Herzégovine, notamment
la nécessité de réformer les institutions et celle de régler la question
des biens de l’État.
20. La campagne électorale officielle pour l’élection de la présidence
de la RS n’a duré que deux semaines, et le ton a été violent à certaines
occasions. M. Dodik a qualifié les Bosniaques – l’un des trois peuples constituants
de la RS – d’«ennemis» et de «force destructrice». «On peut sentir
la puanteur qui émane de Sarajevo, qui empêche depuis des siècles
de mener une vie normale ici», a déclaré M. Dodik dans l’un de ses premiers
messages de campagne. La CEC a engagé une procédure contre la SNSD
pour cette déclaration, à l’issue de laquelle le parti a été condamné
à une amende de 30 000 marks convertibles, soit environ 15 000 euros
.
21. Selon les observateurs conjoints du Bureau des institutions
démocratiques et des droits de l’homme de l’Organisation pour la
sécurité et la coopération en Europe (BIDDH de l’OSCE), du Congrès
des pouvoirs locaux et régionaux du Conseil de l’Europe et du Parlement
européen, «les candidats ont fait campagne librement, mais les avantages
indus dont a bénéficié le parti au pouvoir ont créé une situation
d’inégalité entre les candidats»
. Le taux de participation au scrutin
a été très bas, avec 34,79 % des électeurs et électrices. Cette
faible mobilisation peut s’expliquer par le fait que le président
élu exercera ses fonctions pendant moins d’un an, jusqu’aux élections
générales de septembre 2026. Les résultats ont été serrés. Siniša
Karan, de la SNSD, a recueilli 50,41 % des voix, tandis que Branko
Blanuša, candidat de l’opposition, en a recueilli 48,20 %. Malheureusement,
les résultats ont été contestés. Le SDS a officiellement demandé
le recomptage des voix dans trois bureaux de vote (Doboj, Zvornik
et Laktaši), au motif que ces lieux ont enregistré les irrégularités
les plus graves.
22. Il importe de souligner que cette crise, aussi grave soit-elle,
est de nature politique et institutionnelle. Il ne s’agit pas d’un
problème de sécurité, et les points de clivage ne sont pas d’ordre
ethnique. L’opposition politique en RS n’a pas suivi les messages
de M. Dodik. Au plus fort de la confrontation, l’ANRS a adopté une loi
menaçant de poursuites judiciaires les fonctionnaires de la RS en
poste au niveau de l’État s'ils ne démissionnaient pas de leurs
fonctions; trois fonctionnaires seulement auraient quitté les institutions
étatiques.
3. Les institutions de Dayton et les engagements de la Bosnie-Herzégovine à l’égard du Conseil de l’Europe
23. La Bosnie-Herzégovine a proclamé
son indépendance à l’égard de la République fédérale de Yougoslavie
le 1er mars 1992. La guerre tragique
qui a suivi s’est achevée en 1995 par l’«Accord-cadre général pour
la paix en Bosnie-Herzégovine», également appelé «Accords de Dayton».
L’annexe 4 des accords de Dayton traite de la Constitution de la
Bosnie-Herzégovine. Conformément à sa Constitution, la Bosnie-Herzégovine
est formée de deux entités, la Fédération de Bosnie-Herzégovine
(également appelée «la Fédération») et la Républika Srpska, auxquelles
il faut ajouter le district de Brčko, un condominium qui appartient
aux deux entités.
24. La complexité du cadre institutionnel de l’État de Bosnie-Herzégovine
est largement connue. Dans un examen complet qui fait autorité
, la Commission européenne pour la
démocratie par le droit (Commission de Venise) a conclu en 2005
que «[e]n bref, les mécanismes décisionnels au niveau de la B-H
ne sont ni efficaces ni rationnels, mais pesants, et ils comportent
un trop grand nombre de possibilités de blocage de la prise d’une décision
quelle qu’elle soit»
. «On a l’impression que l’efficacité
et la rationalité de la prise de décisions est entièrement sacrifiée
au principe consistant à associer les représentants de chaque peuple
constituant à la prise de chaque décision.»
«La
révision constitutionnelle est indispensable, car les dispositions
actuelles ne sont ni efficaces ni rationnelles et sont dépourvues
de contenu démocratique.»
Nous recommandons la lecture
de cet avis à quiconque souhaite comprendre en profondeur le fonctionnement
des institutions au niveau de l’État de Bosnie-Herzégovine et au
niveau de chaque entité.
25. Dans le présent rapport, nous nous concentrerons sur les questions
qui concernent directement les obligations et les engagements de
la Bosnie-Herzégovine envers le Conseil de l’Europe. L’une des questions les
plus controversées est la compatibilité de la norme constitutionnelle
des «peuples constituants» avec l’interdiction de la discrimination
fondée sur l’origine ethnique. Le préambule à la Constitution qualifie
les Bosniaques, les Croates et les Serbes de «peuples constituants».
La Constitution établit une distinction entre les «peuples constituants»
et les «Autres» (les membres de minorités ethniques et les personnes
qui ne déclarent aucune appartenance à un groupe particulier, par
exemple parce qu’elles ont épousé une personne d’une origine ethnique
différente de la leur, parce que leurs parents ont chacun une origine
ethnique différente, ou pour d’autres raisons encore). Jusqu’en
2000, les peuples constituants étaient associés à certaines entités: les
Serbes étaient le seul peuple constituant de la République Srpska,
et les Bosniaques et les Croates étaient les seuls peuples constituants
de la Fédération de Bosnie-Herzégovine. Le 1er juillet
2000, la Cour constitutionnelle de Bosnie-Herzégovine a statué que
les membres des trois peuples constituants et les «Autres» devaient
avoir les mêmes droits dans toute la Bosnie-Herzégovine.
26. La protection des intérêts des peuples constituants est assurée
au niveau de l’État grâce à un certain nombre de dispositions constitutionnelles
relatives au partage du pouvoir. Ces dispositions, qui ont été conçues
pour mettre fin au conflit, rendent impossible l’adoption de décisions
contraires à la volonté des représentants de l’un quelconque des
peuples constituants
. Après la décision prise en 2000
par la Cour constitutionnelle de Bosnie-Herzégovine, des dispositions
relatives au partage du pouvoir ont été adoptées dans les deux entités,
et des règles de répartition équitable des postes les plus importants
entre les trois peuples constituants ont été incorporées dans les
Constitutions des entités. Désormais, les représentants des trois
peuples constituants disposent d’un véritable pouvoir de blocage
dans ces différentes unités, même lorsqu’ils ne représentent qu’un
très petit électorat.
27. Ces dispositions constitutionnelles ne figuraient pas dans
l’accord de principe qui constituait la trame des futurs Accords
de Dayton, mais ont été ajoutées avec réticence à un stade ultérieur
des négociations de paix. Conscients que ces principes pourraient
entrer en conflit avec les droits humains, les négociateurs des Accords
de Dayton les ont mis en balance avec l’article II de la Constitution,
qui énonce que «[l]es droits et les libertés énumérés par la Convention
européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales
et ses Protocoles s’appliquent directement en Bosnie-Herzégovine.
Ils priment toute autre norme juridique»
.
28. Le texte de la Constitution contenait donc une ambiguïté et
un possible conflit de normes entre la notion de peuple constituant
énoncée dans le préambule et son article II. Cette ambiguïté était
peut-être nécessaire pour obtenir la signature des parties belligérantes
en 1995, mais elle constitue un lourd héritage 30 ans plus tard.
Lorsque la Bosnie-Herzégovine a adhéré au Conseil de l’Europe le
24 avril 2002, elle s’est engagée, entre autres, à «revoir la loi
électorale, dans un délai d’un an, avec l’aide de la Commission
européenne pour la démocratie par le droit (Commission de Venise)
et à la lumière des principes du Conseil de l’Europe, aux fins d’amendement,
le cas échéant». Puis, en avril 2005, le Protocole no 12
à la Convention européenne des droits de l’homme (STE no 177),
qui établit une interdiction générale de la discrimination, est
entré en vigueur en Bosnie-Herzégovine.
29. Deux ans après l’adhésion de la Bosnie-Herzégovine au Conseil
de l’Europe, l’Assemblée parlementaire a adopté la Résolution 1384 (2004) «Renforcement des institutions démocratiques en Bosnie-Herzégovine», dans
laquelle elle demandait à la Commission de Venise «de procéder à
une évaluation approfondie de la conformité de la Constitution de
la Bosnie-Herzégovine avec la Convention de sauvegarde des Droits
de l’Homme et des Libertés fondamentales, et avec la Charte européenne
de l’autonomie locale (STE no 122), ainsi
que de l’efficacité et de la rationalité des dispositions constitutionnelles
et juridiques actuellement en vigueur en Bosnie-Herzégovine». La
Commission de Venise a ensuite rédigé l’«Avis sur la situation constitutionnelle
en Bosnie-Herzégovine et les pouvoirs du Haut Représentant»
, qui a été adopté en mars 2005.
30. Après la publication de cet avis, un processus de réforme
constitutionnelle a été rapidement engagé et trois solutions différentes
pour l’élection de la présidence ont été soumises à la Commission
de Venise un an plus tard. La Commission de Venise a publié un autre
avis
dans
lequel elle approuvait deux des trois propositions soumises, sous
réserve de quelques aménagements. En avril 2006, un ensemble de modifications
constitutionnelles
, le Aprilski
Paket, a été soumis au vote, mais la majorité des deux
tiers requise n’a pas été atteinte à deux voix près.
31. Aucune réforme n’ayant été adoptée, les dispositions constitutionnelles
et électorales qui régissent les élections à la Chambre des peuples
et à la présidence de Bosnie-Herzégovine ont été contestées devant
la Cour européenne des droits de l’homme. La Cour a rendu son arrêt
dans l’affaire Sejdić et Finci c. Bosnie-Herzégovine en
2009. Elle a conclu que l’impossibilité pour les candidates et candidats
n’appartenant pas à un peuple constituant de se présenter aux élections
à la Chambre des peuples et à la présidence ne reposait pas sur
une justification objective et raisonnable et constituait donc une
violation de l’interdiction de discrimination prévue par la Convention
européenne des droits de l’homme. Les conclusions de la Cour dans cet
arrêt ont été rappelées dans plusieurs autres affaires
.
Ces affaires sont toujours placées sous la surveillance du Comité
des ministres dans l’attente de l’exécution des arrêts en question.
32. Depuis cet arrêt, de multiples négociations ont eu lieu, sous
différents patronages et sous différentes formes, afin d’engager
une réforme constitutionnelle et électorale conforme à la Convention.
Toutes ces tentatives ont échoué, souvent en raison de l’impossibilité
pour les principales parties prenantes politiques de parvenir à
un compromis politiquement difficile.
33. La jurisprudence de la Cour européenne a été complétée par
l’arrêt rendu par la Grande Chambre dans l’affaire Kovačević c. Bosnie-Herzégovine,
en juin 2025. L’affaire Sejdić et Finci portait sur le droit de
se présenter aux élections et laissait entendre que le fait d’empêcher
des candidates et candidats de participer aux élections en raison
de leur appartenance ethnique constituait une discrimination. Dans
l’affaire Kovačević c. Bosnie-Herzégovine,
la Cour a établi une distinction claire entre le droit de se présenter
à des élections – l’aspect passif du droit de vote – et le droit
des électeurs et électrices à exercer leur droit de vote actif.
La Cour a noté que les restrictions imposées à l’exercice du droit
de vote sur la base de la structure constitutionnelle spécifique
d’un État n’étaient pas toutes de nature discriminatoire et pouvaient
être justifiées dans certaines situations. Selon la Cour, les aspects
actifs et passifs du droit de vote visent à protéger des intérêts
différents, ont des portées différentes, impliquent des exigences
différentes et peuvent faire l’objet de restrictions différentes.
Les États peuvent choisir d’établir des unités électorales sur la
base de délimitations administratives existantes ou d’autres critères
administratifs, géographiques ou constitutionnels qu’ils peuvent définir
en fonction de leurs besoins et circonstances propres. Dans le cas
particulier de la Bosnie-Herzégovine, le maillage électoral de la
Bosnie‑Herzégovine qui sert d’assise à la composition de la Chambre
des peuples correspond à la subdivision de l’État en entités et
tient au caractère hautement décentralisé et à la complexité sans
équivalent de sa structure constitutionnelle, qui est ancrée dans
un accord de paix international. Cet arrêt pourrait s’avérer extrêmement
utile dans la recherche d’une solution.
34. Lorsque nous étions à Sarajevo, le Conseil des ministres a
décidé de créer un groupe de travail chargé de préparer les modifications
à apporter à la Constitution de la Bosnie-Herzégovine ainsi que
le projet de loi sur les modifications de la loi électorale de la
Bosnie-Herzégovine.
4. Améliorer l’efficacité des structures institutionnelles au niveau de l’État
35. La réforme électorale n’est
pas la seule question institutionnelle qui doit être réglée en Bosnie-Herzégovine.
Comme l’a indiqué la Commission de Venise en 2005, «la Constitution
de la B-H assure la protection des intérêts des peuples constituants
par le biais non seulement de dispositions territoriales qui correspondent
à leurs intérêts, mais aussi de la composition des organes de l’État
et des règles régissant leur fonctionnement. Il faut bel et bien,
en pareil cas, réaliser un équilibre satisfaisant entre la nécessité,
d’une part, de protéger les intérêts de tous les peuples constituants
et celle, d’autre part, de disposer d’un gouvernement efficace.
Toutefois, la Constitution de la B-H contient de nombreuses dispositions
garantissant la protection des intérêts des peuples constituants:
le veto au nom d’intérêts vitaux à l’Assemblée parlementaire, le
système bicaméral et la Présidence collective sur la base de l’appartenance
ethnique. L’effet combiné de ces dispositions rend la tâche d’un
gouvernement qui se voudrait efficace extrêmement difficile, sinon
impossible. Jusqu’à présent, le système a plus ou moins fonctionné
en raison du rôle crucial assumé par le Haut Représentant. Or, ce
rôle n’est pas inscrit dans la durée.» 
36. Malheureusement, la situation ne s’est pas améliorée au cours
des vingt années qui se sont écoulées depuis que la Commission de
Venise a rendu son avis. Dans son rapport de 2025 sur la Bosnie-Herzégovine
, la
Commission européenne a conclu de manière similaire: «la Bosnie-Herzégovine
doit aligner son cadre constitutionnel sur les normes européennes
et garantir la fonctionnalité de ses institutions afin de pouvoir assumer
les obligations qui découlent de l’adhésion à l’UE. Si une structure
étatique décentralisée est compatible avec l’adhésion à l’UE, la
Bosnie-Herzégovine devra réformer ses institutions pour pouvoir participer
efficacement à la prise de décision européenne et mettre pleinement
en œuvre l’acquis communautaire.»
La
fonctionnalité et l’efficacité des institutions restent des questions
essentielles en 2025.
37. L’avis de la Commission de Venise a souligné l’interdépendance
de deux spécificités institutionnelles de la Bosnie-Herzégovine:
l’existence de nombreux droits de veto et l’institution du Haut
Représentant. Le système crée de nombreux points de veto au niveau
de l’État et des entités. Les décisions peuvent être bloquées par
une minorité dès lors que l’un des peuples constituants s’y oppose.
Ce système rend difficile l’obtention d’un consensus législatif
et paralyse fréquemment le pays. En contrepartie, et afin de préserver
un niveau minimum de fonctionnalité institutionnelle, le Bureau
du Haut Représentant peut intervenir comme une «soupape de sécurité»
pour débloquer la situation. Une nouvelle fois, l’accord de paix
négocié a créé une ambiguïté entre des institutions extrêmement
consociationelles, fondées sur l’idée qu’aucune décision ne peut être
imposée à un peuple constituant sans son accord, et une institution
internationale dotée d’un pouvoir extraordinaire pour imposer des
décisions – dans certains domaines restreints – en cas d’impasse.
Cette ambiguïté a également été à l’origine de conflits violents
et il convient aussi d’y mettre fin. Ces deux questions, les nombreux
mécanismes de blocage et l’instrument international de supervision,
sont liées et doivent être appréhendées de concert.
4.1. Les droits de veto dans les organes législatifs et exécutifs
38. Le premier mécanisme permettant
d’éviter qu’une décision n’aille à l’encontre des intérêts d’un
peuple constituant, quel qu’il soit, est le veto au nom des intérêts
nationaux vitaux. Grâce à ce mécanisme de protection, chacun des
trois peuples constituants peut bloquer les lois ou les décisions
qu’il juge menaçantes pour ses intérêts ethniques vitaux. Ce droit
de veto est principalement exercé au sein de la Chambre des peuples
de l’Assemblée parlementaire, mais il concerne aussi les décisions
de la présidence
. La Constitution prévoit
un autre type de veto, le veto des entités. Il s’agit d’un veto
des deux tiers de la délégation de l’une ou l’autre des entités
qui, dans la pratique, revêt essentiellement un intérêt pour la
RS.
39. Outre les systèmes de veto, la composition du parlement bicaméral
contribue aussi à la création de situations de blocage.
40. La Chambre des représentants est composée de 42 membres élus
à la proportionnelle sur deux niveaux. Le territoire est divisé
en circonscriptions plurinominales, où des élections sont organisées
selon le mode de représentation proportionnelle. Ce système garantit
une très forte proportionnalité entre les suffrages exprimés et
la répartition des mandats et assure la représentation de tous les
partis qui obtiennent plus de 3 % des suffrages.
41. La deuxième chambre est la Chambre des peuples. Elle est composée
de 15 membres, 5 de chaque peuple constituant. Les personnes qui
ne s’identifient pas comme Bosniaques, Croates ou Serbes sont complètement
empêchées de se présenter à la Chambre des peuples, ce qui constitue
une violation de la Convention européenne des droits de l’homme
. La
Chambre des peuples est une chambre dotée des pleins pouvoirs législatifs,
et les deux chambres ont exactement les mêmes compétences législatives.
Le quorum requis pour la prise de décision à la Chambre des peuples
est de neuf délégués présents, sous réserve de la présence d’au
moins trois délégués bosniaques, trois délégués croates et trois
délégués serbes. Ce type de quorum garantit la représentation ethnique
pour toute session ou tout vote valide. Il signifie aussi qu’il
suffit que trois membres soient absents pour bloquer le processus
législatif. Comme la SNSD et l’Union démocratique croate de Bosnie-Herzégovine
ont chacun trois délégués, cela signifie qu’ils disposent d’un droit
de veto de fait sur les travaux législatifs. Par exemple, le 3 novembre
2025, lors de notre visite à Sarajevo, trois délégués du caucus
croate étaient absents et la Chambre des peuples a dû reporter sa
session
.
42. Cette situation explique pourquoi de nombreuses propositions
de réforme constitutionnelle prévoient une redéfinition des rôles
des deux chambres. Comme l’a énoncé la Commission de Venise dans
son avis de 2005, «la Chambre des représentants devient la chambre
où le travail législatif est accompli et les compromis nécessaires
négociés afin de dégager une majorité. La Chambre des peuples n’a
que le rôle négatif d’une chambre dont les membres exercent leur
droit de veto, car ils considèrent que leur tâche consiste exclusivement
à défendre les intérêts de leur peuple sans qu’ils se sentent concernés
par l’aboutissement du processus législatif.»
L’amélioration de la fonctionnalité
et de l’efficacité des institutions de Bosnie-Herzégovine nécessiterait
donc probablement d’améliorer le processus législatif en réduisant
les risques d’abus des vetos au nom d’intérêts nationaux vitaux
et des règles de quorum qui permettent d’entraver la prise de décision
parlementaire.
43. L’amélioration de l’efficacité de la procédure législative
en Bosnie-Herzégovine est également une condition préalable à la
fin du mandat d’une autre particularité bosnienne, l’institution
du Haut Représentant.
4.2. Le Bureau du Haut Représentant
44. L’annexe X des Accords de Dayton
a établi un Haut Représentant de la communauté internationale, chargé
de faciliter la mise en œuvre des accords de paix. Cette personnalité
politique nommée au niveau international est investie du pouvoir
de prendre des décisions contraignantes relatives à la mise en œuvre
des aspects civils des Accords de Dayton. L’exercice de ces pouvoirs,
appelés «pouvoirs de Bonn», a soulevé des controverses au fil du
temps. Dans sa Résolution 1384
(2004) susmentionnée, l’Assemblée a demandé à la Commission
de Venise d’évaluer la compatibilité des pouvoirs du Haut Représentant
avec la Convention européenne des droits de l’homme.
45. En ce qui concerne le pouvoir de légiférer conféré au Haut
Représentant (les pouvoirs de Bonn), la Commission de Venise a rappelé
que «le processus législatif de la B-H est anormalement difficile
à gérer et offre beaucoup trop d’occasions de bloquer l’adoption
des lois. […] Aussi le pouvoir conféré au Haut Représentant en matière
d’adoption de lois constitue-t-il une soupape de sécurité permettant
d’adopter des textes législatifs urgents.» Toutefois, «[l]e principe
démocratique de la souveraineté du peuple requiert que la législation
soit adoptée par un organe élu par le peuple. L’article 3 du (premier)
Protocole à la CEDH dispose que l’assemblée législative doit être
élue par le peuple, droit qui est vidé de sa substance si la législation
est adoptée par un autre organe.» En conséquence, la Commission
de Venise a préconisé que ce pouvoir soit progressivement abandonné
et qu’une réforme constitutionnelle soit engagée pour rendre le
processus législatif plus efficace.
46. La persistance du Bureau du Haut Représentant et son recours
aux pouvoirs de Bonn peuvent alors être compris comme une conséquence
et une contrepartie nécessaire aux nombreux mécanismes de blocage
qui existent dans le processus législatif de la Bosnie-Herzégovine.
47. Ce sont précisément certaines décisions prises en vertu des
pouvoirs de Bonn qui ont déclenché la crise politique qui abouti
à la révocation du mandat de M. Dodik. L’hostilité de M. Dodik à
l’égard de l’institution du Haut Représentant n’est pas nouvelle
et coïncide avec le retrait progressif du soutien de la Russie aux
efforts déployés pour renforcer la souveraineté et l’intégrité territoriale
de la Bosnie-Herzégovine. Entre 2017 et 2022, la Russie s’est opposée
à la déclaration selon laquelle la RS n’avait pas le droit de faire
sécession, a remis en question la légitimité des arrêts rendus par
le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie et s’est opposée
aux déclarations de soutien à la Cour constitutionnelle de Bosnie-Herzégovine
et à ses juges. Plus récemment, la Russie a boycotté le Conseil
de mise en œuvre de la paix et contesté sa décision de soutenir la
nomination de Christian Schmidt
.
48. M. Dodik considère que la nomination de l’actuel Haut Représentant
n’a pas de fondement juridique, car elle n’a pas été approuvée par
le Conseil de sécurité des Nations Unies. Ce raisonnement juridique
n’est pas conforme à la pratique internationale ni aux conclusions
de la Cour européenne des droits de l’homme
. La fonction de Haut Représentant
a été mise en place avec l’autorisation du Conseil de sécurité des
Nations Unies en vertu du chapitre VII de la Charte des Nations
Unies, par un groupe informel d’États qui ont activement participé
au processus de paix. Cette personne est choisie par le Conseil
de mise en œuvre de la paix, et non par le Conseil de sécurité des
Nations Unies. Sur le plan juridique, il n’est pas nécessaire que
le Conseil de sécurité des Nations Unies exprime son soutien à la
décision du comité directeur du Conseil de mise en œuvre de la paix
de nommer un nouveau Haut Représentant pour que celle-ci prenne
effet
. En 2021, une résolution du Conseil
de sécurité a expressément proposé de mettre fin aux pouvoirs du
Haut Représentant pour la Bosnie-Herzégovine et de fermer son Bureau.
Cette proposition de résolution a été rejetée, ce qui prouve que le
Conseil de sécurité n’a pas considéré cette institution comme illégitime
.
49. Néanmoins, toutes les parties s’accordent à dire que le Bureau
du Haut Représentant est une solution temporaire et que la Bosnie-Herzégovine
devrait fonctionner sans contrôle international. Dès 2004, les corapporteurs
de la commission de suivi avaient estimé que «le moment [était]
venu de définir une stratégie claire permettant un transfert des
responsabilités du Haut-Représentant aux autorités internes»
. En
2006, lors de son entrée en fonction, le Haut Représentant de l’époque,
Christian Schwarz-Schilling, avait déclaré: «[l]a Bosnie-Herzégovine
doit être pleinement souveraine. Cela signifie que je dois me retirer.»
50. Aussi, en février 2008, le Conseil de mise en œuvre de la
paix a fixé cinq objectifs et deux conditions pour mettre fin au
mandat du Haut Représentant – le «Programme 5+2»
. Le comité directeur du Conseil de mise
en œuvre de la paix examine régulièrement les progrès réalisés dans
le cadre de ce programme. Si des améliorations ont été apportées
dans certains domaines, les désaccords chroniques entre les principaux
partis politiques ont néanmoins abouti à une impasse qui a empêché
la mise en œuvre intégrale du programme.
51. Au cours de nos discussions à Sarajevo, nous avons entendu
des avis très divergents sur l’institution du Haut Représentant.
La SNSD a fait de son opposition au Haut Représentant un argument
de campagne et un slogan électoral, tandis que plusieurs autres
parties prenantes soutiennent que le Bureau du Haut Représentant
est encore nécessaire au bon fonctionnement des institutions. En
réalité, ces deux points de vue ne sont pas incompatibles. La fermeture
du Bureau du Haut Représentant devrait s’accompagner de réformes constitutionnelles
destinées à améliorer l’efficacité de la procédure législative et
le fonctionnement de l’exécutif, et à encourager l’appropriation
locale et la recherche de compromis.
5. Les biens de l’État
52. L’un des objectifs du «Programme 5+2»
à atteindre avant la fermeture du Bureau du Haut Représentant est
le «règlement acceptable et durable de la question de la répartition
des biens entre l’État et les autres niveaux de gouvernement».
53. En Bosnie-Herzégovine, les biens publics sont estimés à plus
de 53 % du territoire national. Ils couvrent environ 2,7 millions
d’hectares de forêts, de pâturages, de cours d’eau, de ressources
minérales et de sites stratégiques. Conformément à la Constitution
de la Bosnie-Herzégovine et comme l’ont confirmé plusieurs décisions
de justice, ces biens appartiennent exclusivement à l’État de Bosnie-Herzégovine.
En 2006, l’Assemblée parlementaire de Bosnie-Herzégovine a adopté
une loi sur l’interdiction de cession des biens de l’État dont l’objet
était de prohiber temporairement la vente, le transfert ou toute
forme de cession des biens appartenant à l’État jusqu’à l’adoption
d’une législation complète au niveau national relative à la gestion
des biens de l’État. Cette mesure législative a été prise pour préserver
la souveraineté et l’intégrité territoriale de la Bosnie-Herzégovine
en empêchant toute cession ou tout transfert non autorisé de biens
immobiliers appartenant à l’État, en particulier dans un contexte
de conflits et de tensions persistants entre les entités et l’État
au sujet de la propriété et du contrôle des biens publics.
54. Cette question a fait l’objet d’une attention particulière
en 2010, lorsque l’Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN)
a invité la Bosnie-Herzégovine à titre conditionnel à participer
au Plan d’action pour l’adhésion à l’OTAN, dernière étape avant
l’ouverture des négociations pour une adhésion à part entière. Pour activer
ce plan d’action, 63 sites militaires potentiels devaient être enregistrés
comme biens de l’État, dont 23 sont situés en RS. Milorad Dodik,
qui était alors Premier ministre, n’a accepté cet enregistrement
qu’à la condition que le reste des biens publics du pays soit remis
aux entités. Cette condition a été rejetée.
55. La question des biens de l’État revêt plusieurs aspects géopolitiques.
D’aucuns craignent que, si les entités prennent le contrôle des
biens de l’État, des puissances étrangères puissent contrôler des
sites stratégiques très proches du territoire de l’Union européenne.
En outre, compte tenu du niveau élevé de corruption et des cas de
détournement des ressources publiques, l’octroi d’un contrôle unilatéral
sur des actifs d’une valeur de plusieurs centaines de milliards
d’euros nécessiterait des mécanismes de surveillance solides.
56. En février 2022, l’ANRS a adopté la loi sur les biens immobiliers
utilisés pour le fonctionnement de l’autorité publique. Cette loi
classait effectivement certains biens immobiliers comme des actifs
de la RS, soumis à la gestion et à la disposition des autorités
de la RS, y compris des biens immobiliers précédemment considérés
comme appartenant à l’État de Bosnie-Herzégovine. La Cour constitutionnelle
de Bosnie-Herzégovine a déclaré cette loi inconstitutionnelle, ce
qui a déclenché l’escalade des tensions à l’origine de la crise
politique actuelle (voir plus haut). Selon la Cour constitutionnelle
de Bosnie-Herzégovine, la RS n’a pas compétence pour réglementer
les biens publics au niveau de l’État, car cette compétence revient
au seul État de Bosnie-Herzégovine.
57. Ce différend constitue un obstacle majeur au développement
économique de la Bosnie-Herzégovine, car de nombreux projets d’investissement
et de développement impliquent des biens publics, principalement des
terres agricoles et forestières. Le 12 septembre 2025, le Premier
ministre de la Fédération de Bosnie-Herzégovine a soumis au Bureau
du Haut Représentant une Initiative officielle portant modification
de l’interdiction de cession des biens immobiliers de l’État, qui
prévoit des dérogations pour autoriser la mise en œuvre de projets
d’infrastructure d’intérêt général et d’importance stratégique pour
la Fédération de Bosnie-Herzégovine et la Bosnie-Herzégovine. Peu
après, le 18 octobre 2025, l’ANRS a abrogé la loi sur les biens immobiliers
adoptée en 2022, qui constituait un obstacle majeur.
58. Il apparaît donc impératif de régler la question de la répartition
des biens entre l’État, les entités et les autres échelons de gouvernance
locaux. Sur le plan institutionnel, c’est une condition nécessaire
à la fermeture du Bureau du Haut Représentant, tandis que d’un point
de vue économique et politique, cela permettra d’autoriser des projets
d’investissement indispensables au développement économique et durable
du pays.
6. Observations finales
59. Dans sa dernière résolution
adoptée en 2024, l’Assemblée avait félicité les autorités de Bosnie-Herzégovine
pour le rythme des réformes menées depuis 2022. Depuis, la coalition
gouvernementale formée après les élections de 2022 a été dissoute
et des blocages politiques et institutionnels ont empêché la formation
d’un autre gouvernement.
60. Au cours de l’année écoulée, une grave crise politique a marqué
le pays. Au moment où nous écrivons ces lignes, il semble que cette
crise ait trouvé une solution dans le respect de l’État de droit
avec la mise en œuvre des décisions de la Cour constitutionnelle
et du tribunal de Bosnie-Herzégovine ainsi que la tenue d’élections
régulières. Malgré leurs lacunes, les institutions de Bosnie-Herzégovine
ont fait preuve d’une grande résilience.
61. Au cours de notre visite à Sarajevo, il nous a été dit que
la solution à cette crise pourrait créer un nouvel élan. Selon nous,
le problème fondamental réside dans le manque de confiance entre
les parties prenantes politiques, enlisées depuis de nombreuses
années dans une rhétorique conflictuelle. Toutefois, l’objectif commun
de l’intégration à l’Union européenne pourrait être un facteur de
transformation et contribuer à faire bouger les lignes.
62. Les problèmes que nous avons décrits dans ce bref exposé des
motifs sont tous liés d’une manière ou d’une autre et requièrent
tous d’instaurer une plus grande confiance et un véritable dialogue
entre les parties prenantes locales. Au vu de ce manque de confiance,
nous pensons que la transformation radicale des institutions de
Bosnie-Herzégovine reste un objectif à long terme. Les conditions
préalables à une refonte complète de la Constitution ne sont pas
réunies dans la réalité actuelle de la Bosnie-Herzégovine. Néanmoins, le
cadre institutionnel ne peut plus rester inchangé, car le statu
quo ne favorise pas l’amélioration de la situation. Des réformes
immédiates sont nécessaires pour rétablir la confiance et permettre
le dialogue entre les parties prenantes locales sans l’intervention
d’acteurs extérieurs.
63. À cet égard, la question de la loi électorale, en particulier
en ce qui concerne la présidence de la République, est depuis trop
longtemps un sujet de discorde entre les communautés croate et bosniaque
de la Fédération. Une solution doit être trouvée pour dissiper la
méfiance. Les solutions juridiques sont connues, le Conseil de l’Europe
est prêt à fournir toute l’expertise nécessaire pour aider à élaborer
une solution conforme à la Convention européenne des droits de l’homme.
Il appartient désormais aux représentants politiques de saisir cette
occasion et de ne pas répéter les erreurs commises en 2006, il y
a vingt ans, lorsqu’une réforme à portée de main a échoué à deux
voix près.
64. Maintenant que la loi de 2022 de la RS a été abrogée, la question
des biens de l’État peut trouver une solution. Tous les niveaux
de gouvernement ont intérêt à trouver une solution rapide. Cela
pourrait créer une dynamique positive et favoriser le développement
d’investissements locaux en créant les emplois dont le pays a tant
besoin. Le règlement de cette question permettrait en outre de satisfaire
l’un des objectifs requis pour fermer le Bureau du Haut Représentant.
65. Le processus d’intégration européenne induira des changements
dans l’architecture des institutions étatiques. Le processus de
négociation exige une gouvernance forte et une prise de décision
rapide, dans la poursuite d’un objectif commun. Ce processus pourrait,
à son tour, créer les conditions propices à la discussion et à l’adoption
d’une Constitution par les Bosniens eux-mêmes, ce qui permettrait
de tourner la page des accords de partage du pouvoir de l’après-guerre
et d’ouvrir le chapitre d’une Bosnie-Herzégovine intégrée à l’Union
européenne, dans l’intérêt de tous ses habitants et habitantes.
