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A. Projet de
résolution
(open)
B. Projet de recommandation
(open)
C. Exposé des motifs
par Mme Valérie Piller Carrard, rapporteure
(open)
Rapport | Doc. 16371 | 26 mars 2026
Lignes directrices européennes pour combattre le dumping social et l'exploitation par le travail
Commission des questions sociales, de la santé et du développement durable
A. Projet de
résolution 
(open)1. Le dumping social et l'exploitation
par le travail fragilisent le modèle social européen, portent atteinte
aux droits fondamentaux et à la dignité humaine et faussent la concurrence
loyale, menaçant ainsi la cohésion sociale et la stabilité démocratique
dans les États membres du Conseil de l’Europe. Les chef·fes d'État
et de gouvernement réunis au Sommet de Reykjavík (2023) ont souligné
le rôle central de la justice sociale et de la Charte sociale européenne
(STE n° 35 et STE n° 163 (révisée), «la Charte»), dont les normes
constituent un «socle de droits» qui ne doit pas être mis à mal
par les pratiques ou les législations nationales.
2. L’Assemblée parlementaire note avec préoccupation que, à mesure
que l’intégration économique se poursuit, les disparités en matière
de normes du travail, de salaires et de mécanismes de mise en œuvre contribuent
à créer un marché du travail à deux vitesses, où les travailleuses
et travailleurs vulnérables, souvent migrants ou détachés, et celles
et ceux qui travaillent dans l’économie informelle, sont soumis
à des conditions de travail indignes et ne bénéficient pas d’une
protection sociale adéquate. En outre, l'exploitation par le travail,
qui va de la sous-rémunération systématique à la coercition psychologique
ou physique et, dans le pire des cas, au travail forcé et à la traite
des êtres humains, en passant par le refus des protections sociales, les
conditions de travail dangereuses et les horaires excessifs, représente
une grave violation de la dignité humaine et des droits fondamentaux.
3. Le dumping social et l'exploitation par le travail sont contraires
à l'Agenda pour le travail décent de l'Organisation internationale
du travail (OIT), qui repose sur quatre piliers: emploi, protection
sociale, dialogue social et droits au travail (dont le salaire minimum),
et qui s’applique à toutes les personnes qui travaillent, tant dans
le secteur formel que dans le secteur informel. Les États membres
du Conseil de l'Europe se sont également engagés à mettre en œuvre
le Programme de développement durable à l’horizon 2030 des Nations unies,
dont l'Objectif n° 8 vise à «promouvoir une croissance économique
soutenue, partagée et durable, le plein emploi productif et un travail
décent pour tous».
4. L'Assemblée souligne que tous les États membres sont liés
par la Convention européenne des droits de l'homme (STE n° 5) et
se sont engagés, à des degrés divers, en vertu de la Charte et de
sa version révisée, à défendre les droits socio-économiques, notamment
le droit à des conditions de travail équitables, à une rémunération
équitable, à la sécurité et à l’hygiène dans le travail, la protection
des travailleuses et travailleurs migrants et la non-discrimination.
Elle souligne en outre l'importance de la Convention du Conseil
de l'Europe sur la lutte contre la traite des êtres humains (STCE
n° 197) pour combattre les formes graves d'exploitation par le travail
et garantir une réponse centrée sur la victime et fondée sur les
droits humains.
5. Dans ce contexte, l'Assemblée souligne l'importance et la
complémentarité des différentes normes juridiques supranationales
établies par les directives de l'Union européenne, les conventions
de l'OIT et les Principes directeurs des Nations Unies relatifs
aux entreprises et aux droits de l’homme.
6. L'Assemblée se félicite de la déclaration politique adoptée
le 19 mars 2026 lors de la Conférence de haut niveau sur les droits
sociaux – La Charte sociale européenne et exhorte les États membres
à mieux utiliser les critères de référence de la Charte, ainsi que
d'autres instruments internationaux, pour lutter plus efficacement
contre le dumping social et l'exploitation par le travail. Pour
ce faire, elle recommande notamment:
6.1. de renforcer les bases juridiques et les institutions
nationales qui sous-tendent les droits liés au travail en utilisant
les normes de la Charte (en particulier les articles 2, 3, 4, 18,
19, 20 et E) et d’accepter des dispositions supplémentaires de la
Charte afin de lutter plus efficacement contre le dumping social;
6.2. d'encourager des modèles économiques socialement justes
qui offrent des emplois stables et sûrs et mettent sur un pied d'égalité
les intérêts économiques et les droits socio-économiques;
6.3. de protéger les lanceuses et lanceurs d'alerte qui signalent
l'exploitation par le travail aux autorités, de mettre en place
des canaux sécurisés pour ce type de signalement et de construire
des «pare-feux» entre les autorités chargées de l'application du
droit du travail et les autorités chargées de l'immigration, en
donnant aux travailleuses et travailleurs exploités les moyens de
réclamer des arriérés de salaire sans crainte de se voir expulsés
ou de perdre leur titre de séjour;
6.4. de renforcer le partenariat social, d'assurer la liberté
d'association et de garantir le droit syndical en étendant les conventions
collectives sectorielles à tous les travailleuses et travailleurs,
en particulier dans les secteurs à haut risque et à bas salaires,
et en impliquant les partenaires sociaux dans des inspections sur
le terrain menées par diverses parties prenantes;
6.5. d'augmenter sensiblement les ressources (financement et
personnel) des inspections du travail afin de respecter les critères
minimaux de l’OIT, de permettre des inspections fondées sur les
risques et de garantir des sanctions efficaces et dissuasives en
cas d’infraction à la législation du travail;
6.6. d'harmoniser les contrôles et de renforcer la collaboration
transfrontalière, y compris avec l'Autorité européenne du travail
et les autorités fiscales, en invoquant, le cas échéant, le Protocole d'amendement
à la Convention concernant l'assistance administrative mutuelle
en matière fiscale (STCE n° 208);
6.7. de garantir un salaire minimum vital et la parité salariale
pour tous les travailleuses et travailleurs dans les pays d'accueil,
en interdisant les contrats «zéro heure», et de réduire l'écart
salarial entre les femmes et les hommes;
6.8. de promouvoir une coopération intégrée et entre les diverses
parties prenantes en reproduisant, le cas échéant, les modèles nordiques
de centres interinstitutionnels (travail, migrations, police, fiscalité) pour
le partage de renseignements, l'échange de données, l'analyse des
risques et l'application de la législation, en mettant l'accent
sur les cas à haut risque et les cas transfrontaliers;
6.9. d'imposer l'octroi de licences obligatoires et la certification
des agences de travail temporaire, de mettre en place des systèmes
d'évaluation des risques, de prévoir des sanctions en cas de non-respect et
d'interdire les agences qui opèrent en tant que sociétés-écrans
ou qui n'exercent pas d'activité économique réelle dans le pays;
6.10. de renforcer la réglementation et la responsabilité en
matière de sous-traitance en imposant une responsabilité conjointe
tout au long de la chaîne de sous-traitance, en appliquant des limites
strictes aux divers niveaux de sous-traitance et en garantissant
l'égalité des conditions d'emploi, des salaires et de l'accès aux
voies de recours pour tous les travailleuses et travailleurs, en
s'inspirant des modèles appliqués en Suisse et en Belgique;
6.11. de veiller, le cas échéant, à l'application effective
des directives pertinentes de l'Union européenne, y compris pour
les ressortissant·es de pays tiers et les travailleuses et travailleurs
recrutés par des agences de travail temporaire;
6.12. de fournir aux travailleuses et travailleurs, en particulier
migrants et détachés, des informations accessibles en plusieurs
langues sur leurs droits et de leur indiquer des points de contact
pour l'aide juridictionnelle, notamment par l'intermédiaire des
syndicats;
6.13. de lutter contre le faux travail indépendant et le travail
informel en établissant des critères clairs pour classer les travailleurs
et travailleuses comme salariés, en étendant les protections aux travailleuses
et travailleurs des plateformes, en renforçant la surveillance des
secteurs connus pour employer de faux travailleuses et travailleurs
indépendants et en recourant à des amnisties ciblées et à un enregistrement
simplifié à des fins de régularisation;
6.14. de faire progresser et d'intégrer la responsabilité sociétale
des entreprises en faisant respecter le devoir de diligence dans
les chaînes d'approvisionnement, ce qui exige des entreprises qu'elles identifient,
contrôlent et traitent les risques de dumping social. Les pouvoirs
publics et les entreprises privées devraient refuser de travailler
avec des entrepreneurs ou des fournisseurs qui se livrent à des pratiques
d'exploitation;
6.15. d’envisager la mise en œuvre de mesures positives et d’incitation
qui récompensent les entreprises vertueuses appliquant des normes
sociales élevées pour leurs employé·es;
6.16. de soutenir les négociations en faveur d'un instrument
international juridiquement contraignant fondé sur les Principes
directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits
de l’homme et de mettre en œuvre les principes directeurs énoncés
dans la Recommandation CM/Rec(2016)3 du Comité des Ministres aux
États membres sur les droits de l’homme et les entreprises.
7. À la lumière des recommandations ci-dessus, l’Assemblée invite
les parlements nationaux à revoir et à renforcer, le cas échéant,
la législation nationale afin de la mettre en conformité avec les
engagements internationaux du pays visant à lutter contre le dumping
social et l’exploitation par le travail. Elle encourage les parlements
nationaux à suivre la mise en œuvre, par le gouvernement et les
organismes publics compétents, des mesures concrètes prises contre
le dumping social et l'exploitation par le travail.
B. Projet de recommandation 
(open)1. L’Assemblée parlementaire se
réfère à sa Résolution … (2026) «Lignes directrices européennes
pour combattre le dumping social et l'exploitation par le travail»
ainsi qu’à sa Résolution 1993 (2014) «Un travail décent pour tous»
et sa Recommandation 2304 (2026) «65e anniversaire
de la Charte sociale européenne: les droits sociaux, socle de démocraties
résilientes et de justice sociale».
2. Afin de renforcer l’action nationale contre le dumping social
et l’exploitation par le travail, l’Assemblée souligne l’importance
des critères de référence inscrits dans la Charte sociale européenne
(STE n° 35 et STE n° 163 (révisée)) pour guider les efforts des
États membres dans ce domaine et invite le Comité des Ministres:
2.1. à promouvoir l'acceptation de
dispositions supplémentaires de la Charte et la ratification de
la Charte révisée et du Protocole additionnel à la Charte sociale
européenne prévoyant un système de réclamations collectives (STE
n° 158);
2.2. à attirer l'attention des gouvernements nationaux sur
les recommandations pour action contenues dans sa Résolution...
(2026).
3. L'Assemblée souligne en outre que, pour remédier plus efficacement
aux effets indésirables des activités des entreprises sur les droits
humains, et notamment sur les droits socio-économiques, il est absolument
nécessaire d'accélérer les négociations et d'adopter un instrument
international juridiquement contraignant fondé sur les Principes
directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits
de l'homme. Elle prie donc instamment le Comité des Ministres de
demander aux États membres de soutenir activement ce processus.
C. Exposé des motifs
par Mme Valérie Piller Carrard, rapporteure 
(open)1. Introduction
1. «Le dumping social est une
pratique déloyale, contraire au modèle social européen et qui vient
dégrader des conditions de travail locales difficilement acquises.»,
souligne la proposition de résolution déposée par M. George Katrougalos
(Grèce, GUE) et plusieurs de ses collègues (Doc. 15823). La proposition souligne en outre que le dumping social
peut conduire à l'exploitation par le travail qui, à son tour, peut
s'accompagner de pratiques criminelles. Les pratiques les plus problématiques
comprennent les frais de recrutement excessifs et l'extorsion des
travailleuses et travailleurs pour qu'ils remboursent ces frais,
la falsification de documents et de signatures, les menaces et la
violence sur le lieu de travail, les atteintes à la sécurité du
travail, la fraude aux prestations sociales et aux impôts, une sous-rémunération
importante et les heures de travail excessives. La proposition exige
des actions coordonnées de la part des syndicats, des autorités
compétentes, des entreprises et des organisations internationales,
suggérant qu'un ensemble de «lignes directrices européennes sur
la conduite à tenir face au dumping social contribueraient […] à
une réponse européenne coordonnée et efficace».
2. Rappelons que lors du sommet de Reykjavik en mai 2023, les
chef·fes d'État et de gouvernement ont réaffirmé l'importance de
la justice sociale pour la stabilité et la sécurité démocratiques,
engageant les États membres à protéger et à mettre en œuvre les
droits sociaux tels qu'ils sont garantis par le système de la Charte sociale
européenne
. En effet, les responsables politiques
réalisent de plus en plus que le fait de négliger les droits sociaux,
les inégalités socio-économiques et l'aspiration de toutes et tous
à vivre dans la dignité entraîne une polarisation sans cesse croissante
dans la société, qui se répercute sur la stabilité démocratique.
Comme l'a montré un événement intitulé «Droits sociaux: Construire
la justice sociale et la stabilité démocratique» (Bruxelles, 5 juin
2025), l'intégration des droits sociaux dans les politiques nationales
et internationales est un investissement économique intelligent
permettant une vie décente pour toutes et tous et une société plus résiliente,
plus stable et plus prospère dans son ensemble.
3. En tant que rapporteure de la Commission des questions sociales,
de la santé et du développement durable, je soutiens pleinement
les travaux menés par l'Assemblée parlementaire pour faire progresser
les droits sociaux sur le terrain et je partage les préoccupations
relatives au dumping social et à l'exploitation par le travail,
qui appellent une réponse publique plus efficace aux niveaux national
et européen. En se concentrant sur ces phénomènes qui peuvent prendre
des formes tant légales qu'illégales, le présent rapport va examiner la
situation actuelle (y compris les cadres juridiques et les mécanismes
de mise en œuvre) et les problèmes qui se posent dans les États
membres en matière de dumping social et d'exploitation par le travail.
Le rapport s'appuie également sur les résolutions et recommandations
pertinentes de l'Assemblée
, cherchant à formuler des
recommandations de politiques et des orientations sur les mesures
pratiques que les États membres devraient prendre pour lutter plus
efficacement contre le dumping social et l'exploitation par le travail,
sur la base des bonnes pratiques existantes.
2. Comprendre le dumping social et l'exploitation par le travail
4. Le dumping social et l'exploitation
par le travail représentent des défis importants pour la cohésion sociale,
la concurrence loyale et les droits humains fondamentaux dans les
46 États membres du Conseil de l'Europe. À mesure que l’intégration
économique se poursuit, les disparités en matière de normes de travail, de
salaires et de mécanismes d'application contribuent à créer un marché
du travail à deux vitesses où les personnes en situation de vulnérabilité,
souvent des travailleuses et travailleurs migrants ou détachés,
sont soumis à des conditions de travail indignes et ne bénéficient
pas d'une protection adéquate.
5. Le dumping social désigne les pratiques par lesquelles les
entreprises utilisent une main-d'œuvre moins chère – souvent en
provenance de pays où les normes sociales sont moins strictes –
afin d'obtenir un avantage concurrentiel. Cette pratique implique
généralement une mobilité transfrontalière de la main-d'œuvre et
est particulièrement répandue dans des secteurs tels que la construction,
l'agriculture, les transports, la restauration et le travail domestique,
ainsi que dans le domaine moins bien régulé des travailleurs et travailleuses
du sexe.
6. L'exploitation par le travail englobe toute une série d'abus,
allant de la sous-rémunération, des heures excessives de travail,
des conditions de travail dangereuses et du refus de protection
sociale à des conditions de travail qui atteignent le seuil du travail
forcé ou de l'esclavage moderne. La sous-rémunération est de loin l'aspect
le plus répandu de l'exploitation par le travail mais, en tant que
telle, elle n'est pas criminalisée dans la plupart des pays. C’est
une combinaison d'infractions qui caractérise le plus précisément
l'exploitation par le travail. Les victimes sont généralement des
personnes migrantes sans-papiers, des travailleuses et travailleurs
détachés, des personnes demandeuses d'asile et des acteurs de l'économie
informelle. Certaines de ces personnes sont victimes de la traite
des êtres humains.
2.1. Les cadres juridiques
7. En termes d'instruments juridiques,
tous les États membres du Conseil de l'Europe sont liés par la Convention
européenne des droits de l'homme (STE no 5)
et nombre d'entre eux ont ratifié
la Charte sociale européenne (ci-après «la Charte») et sa version
révisée qui imposent des conditions de travail équitables et la protection
des droits des travailleuses et travailleurs. En effet, la moitié
des articles de la Charte énoncés dans la partie I concernent le
travail décent, la protection des travailleuses et travailleurs
et la dignité au travail, autant de questions qui revêtent une grande
importance dans l'examen du dumping social et de l'exploitation par
le travail, à condition que les États membres adoptent ces dispositions
et en fassent bon usage au niveau national. Les articles 2 (conditions
de travail équitables), 3 (sécurité et hygiène dans le travail),
4 (rémunération équitable), 18 et 19 (protection des travailleuses
et travailleurs migrants), 20 et E (égalité de chances et non-discrimination),
26 (dignité au travail) sont particulièrement pertinents pour lutter
contre le dumping social et l'exploitation par le travail.
8. La Convention du Conseil de l'Europe sur la lutte contre la
traite des êtres humains (STCE no 197)
et la Convention du Conseil de l’Europe sur la protection des enfants
contre l'exploitation et les abus sexuels (STCE no 201)
prévoient également des mécanismes solides pour lutter contre les
formes graves d'exploitation par le travail. La Recommandation
CM/Rec(2022)21 du Comité des Ministres sur la prévention et la lutte
contre la traite des êtres humains à des fins d'exploitation par
le travail indique que la traite à des fins d'exploitation par le
travail peut se produire «dans tous les secteurs de l'économie,
à différents stades de la chaîne d'approvisionnement des entreprises,
en conséquence des pratiques en vigueur dans les marchés publics,
et dans les domiciles privés». Elle demande aux gouvernements des
États membres d'adopter des lois, des politiques et des stratégies
nationales pour lutter contre ce problème, en mettant l'accent sur
une approche fondée sur les droits humains et centrée sur les victimes.
9. Pour les pays de l'Union européenne (UE), diverses normes
juridiques supranationales telles que la directive sur les travailleurs
détachés (96/71/CE, révisée en 2018 – 2018/957) et la directive
2019/1152 sur les conditions de travail transparentes et prévisibles
visent à limiter le dumping social, tandis que la directive
2009/52 sur les sanctions à l'encontre des employeurs établit
un cadre pour lutter contre l'emploi informel des personnes migrantes
en situation irrégulière et facilite l'accès à la justice pour les
travailleuses et travailleurs exploités. La directive
2011/36/UE sur la traite des êtres humains est également pertinente
en ce qui concerne l'exploitation grave et la protection des droits
des victimes, tant pour les personnes ressortissantes de l'UE que pour
les non-ressortissantes. La directive
94/33/CE sur les jeunes travailleuses et travailleurs impose
des obligations pour protéger les enfants de l'exploitation économique
et de tout travail susceptible de nuire à leur développement ou
à leur éducation. En outre, la directive
2024/1760 sur le devoir de vigilance des entreprises en matière
de durabilité vise à garantir, entre autres, une meilleure protection
des droits humains, y compris des droits du travail, et un cadre
juridique plus harmonisé dans les pays de l'UE – avec une plus grande sécurité
juridique et des conditions de concurrence équitables; cette directive
a également des implications importantes pour les pays dits «tiers»
.
En outre, la Charte des droits fondamentaux de l'UE consacre des droits
du travail qui recoupent les normes du Conseil de l'Europe.
10. La résolution P8_TA(2016)0346 du Parlement européen sur le dumping social dans l'UE
demande de renforcer les contrôles et la coordination entre les
États membres, ainsi que de combler les lacunes réglementaires afin
de faire respecter le droit du travail au niveau national et européen,
selon le principe d'égalité de traitement et de non-discrimination,
et de progresser vers une convergence sociale positive. Cette résolution
souligne entre autres les défis liés à l'apparition du numérique
dans l'économie et aux travailleuses et travailleurs mobiles dans
le domaine des transports.
11. Le dumping social et l'exploitation des travailleur·euse·s
sont contraires à l'Agenda pour le travail décent de l'Organisation
internationale du travail (OIT), qui repose sur quatre piliers:
emploi, protection sociale, dialogue social et droits au travail
(dont le salaire minimum), et qui s'applique à toutes les personnes
qui travaillent, tant dans le secteur formel que dans le secteur
informel. Les pays européens se sont également engagés à mettre
en œuvre le Programme de développement durable à l'horizon 2030
des Nations Unies, notamment son objectif 8 visant à «promouvoir
une croissance économique soutenue, partagée et durable, le plein
emploi productif et un travail décent pour tous». Les États membres
du Conseil de l’Europe sont également liés par une série de conventions
pertinentes de l'OIT, notamment la convention sur le travail forcé (no 29),
la convention sur l'abolition du travail forcé (no 105),
la convention sur les travailleurs domestiques (no 189),
les conventions nos 87
et 98 relatives à la liberté d'association, la convention no 111
couvrant le droit à la non-discrimination dans l'emploi, la convention
no 138 sur l'âge minimum d'admission
à l'emploi des enfants et la convention no 182
sur les pires formes de travail des enfants, ainsi que la convention
no 81 sur l’inspection du travail.
12. En outre, les Principes directeurs des Nations Unies relatifs
aux entreprises et aux droits humains (qui font partie du cadre
«Protéger, respecter et réparer» des Nations Unies), publiés en
2012, restent la principale norme mondiale pour prévenir et traiter
les effets négatifs des activités commerciales sur les droits humains, y
compris les droits sociaux et économiques
. En tant que cadre de référence internationalement
reconnu visant à améliorer les normes et les pratiques au carrefour
entre les entreprises et les droits humains, ces principes directeurs
sont également pertinents pour les efforts déployés par les États
membres afin d'améliorer les mesures et la cohérence des politiques
de lutte contre le dumping social et l'exploitation par le travail
au niveau national, ainsi que pour renforcer la responsabilité sociale
des grandes entreprises transnationales. Les principes directeurs
jettent également les bases d'un instrument international juridiquement
contraignant afin de mieux réglementer les relations entre les États
et les entreprises. La Recommandation
CM/Rec(2016)3 du Comité des Ministres sur les droits de l'homme et
les entreprises a demandé la mise en œuvre des Principes directeurs
des Nations Unies.
13. Au niveau national, les pays européens disposent de cadres
juridiques et de mécanismes d'application plus ou moins sophistiqués,
notamment d'inspections du travail spécialisées et d'approches interinstitutionnelles
coordonnées. Toutefois, de nombreux pays ne disposent pas d'inspections
du travail suffisamment formées ou dotées d'un personnel adéquat.
Selon la Confédération européenne des syndicats (CES), un grand
nombre d'États membres du Conseil de l'Europe n'atteignent pas le
seuil de référence de l'OIT, qui est d'un inspecteur ou une inspectrice
pour 10 000 travailleuses et travailleurs. Les secteurs de l'économie
informelle, en particulier l'agriculture, le travail domestique
et l'hôtellerie, restent difficiles à réglementer. Des pays comme
l'Italie, la Grèce et l'Espagne sont confrontés à un travail non
déclaré très répandu, impliquant souvent des personnes migrantes
au statut juridique précaire
.
2.2. Points de vue d'experts sur les bonnes pratiques et voies d’amélioration
14. Dans le cadre de la préparation
du présent rapport, la commission des questions sociales, de la
santé et du développement durable a organisé des auditions avec
des experts lors de ses réunions à Helsinki le 16 mai 2025
ainsi qu’à Paris le 4 septembre
2025
. J'ai également effectué une visite
d'information aux Pays-Bas les 13 et 14 novembre 2025. La première
audition a été une excellente occasion d'explorer l'approche finlandaise
du dumping social et de l'exploitation par le travail. Les experts
ont expliqué que le dumping social est distinct de l'exploitation
par le travail. Le dumping social est essentiellement un problème économique
qui cause des dommages à la société dans son ensemble par la distorsion
du marché et la concurrence déloyale qui pénalisent le fonctionnement
des entreprises respectueuses de la loi, tandis que l'exploitation
par le travail est un problème de violation des droits fondamentaux
des personnes concernées.
15. Ces deux phénomènes sont très difficiles à mettre en évidence
sans que les travailleuses et travailleurs exploités ne signalent
des abus; pour cela, ces personnes doivent connaître leurs droits
et avoir confiance dans les institutions auxquelles elles peuvent
s'adresser en cas de problème. Ces phénomènes échappent en grande
partie aux statistiques et peuvent conduire à l’escalade de la criminalité,
de l'exploitation et du dumping social si les autorités publiques
ferment les yeux. 289 cas d'exploitation par le travail ont été
signalés en Finlande en 2024, la majorité des victimes finissant
par déposer une plainte pénale. La plupart des travailleuses et
travailleurs exploités étaient d'origine étrangère et détenaient
un permis de travail.
16. L'approche finlandaise vise à identifier les victimes et à
comprendre leurs vulnérabilités en combinant des interventions spécialisées
et multidisciplinaires. Selon les experts, il est essentiel de comprendre
le mécanisme de contrôle psychologique pour détecter et engager
des poursuites efficaces en matière d'exploitation par le travail,
et assurer une protection adéquate des victimes. Toutefois, le fait
de se concentrer uniquement sur les cas les plus graves pourrait
conduire à la poursuite de l'exploitation et à sa normalisation.
17. Les schémas d'exploitation par le travail dévoilés en Finlande
montrent que la coopération des différentes parties prenantes (autorités,
ONG, syndicats et autres) est cruciale dans la lutte contre l'exploitation par
le travail. Sur la base de dispositions légales et de programmes
politiques, des plans d'action nationaux contre la traite des êtres
humains et l'exploitation par le travail ont été lancés, respectivement
sur la période 2004-2010 et en 2024. La recherche, les mesures pratiques
et la jurisprudence ont confirmé l'importance de l'approche fondée
sur les droits humains, centrée sur l'aide aux victimes, le renforcement
du rôle des inspections du travail et des lignes directrices par
secteur pour les entreprises. En ce qui concerne la lutte contre
le dumping social, les syndicats et les organisations de la société
civile sont de plus en plus impliqués. Ils jouent un rôle crucial
dans la sensibilisation des travailleuses et travailleurs vulnérables,
la dénonciation, l'aide et le conseil aux victimes, ainsi qu'en
menant des actions stratégiques de contentieux et de plaidoyer qui renforcent
les protections des travailleuses et travailleurs.
18. Comme l'a montré la deuxième audition, la mobilité intra-européenne
de la main-d'œuvre continue de poser des difficultés d’application.
À la suite de la révision de la directive européenne sur les travailleurs détachés
en 2018, le principe de non-discrimination entre les travailleuses
et travailleurs détachés et les travailleuses et travailleurs du
pays d'accueil en matière de salaires, de conditions de travail
et de droit aux prestations sociales a été introduit. Il s'agit
d'une amélioration significative par rapport à la version précédente de
la directive, selon laquelle les travailleuses et travailleurs détachés
étaient souvent employés selon les règles de leur pays d'origine,
ce qui créait des disparités en matière de salaires et de conditions
de travail par rapport au pays d'accueil. Il est important de noter
que la directive améliorée s'applique aux travailleuses et travailleurs
qui sont des ressortissants de pays tiers (c'est-à-dire non originaires
de l'UE), à condition qu'ils résident légalement dans l'un des pays
de l'UE, ainsi qu'aux travailleuses et travailleurs migrants qui
sont embauchés par l'intermédiaire d'agences de travail temporaire.
Des problèmes se posent toutefois en raison de la mauvaise application
des règles et de l'absence de contrôles efficaces.
19. Ces lacunes sur le terrain sont particulièrement perceptibles
dans des secteurs tels que le transport routier et l'agriculture.
Des exemples tirés du secteur des transports montrent qu'il y a
eu, de fait, depuis le début des années 2000, une course au moins-disant
social, les travailleuses et travailleurs détachés d'Europe centrale
et orientale ayant été progressivement remplacés par ceux et celles
de pays non-membres de l'UE, tels que la Géorgie, le Kazakhstan
et l'Ukraine, dans des conditions de travail extrêmement précaires.
Ces travailleuses et travailleurs détachés étaient souvent recrutés
par des sociétés-écrans dans des pays où la protection des travailleuses
et travailleurs est faible et où aucune activité économique réelle
n'existe en dehors du recrutement de travailleuses et travailleurs
.
20. Les efforts d'harmonisation des règles dans le cadre de la
législation européenne ont progressé, mais la coordination entre
les autorités chargées du travail reste incohérente au niveau paneuropéen.
Des cadres de coopération, tels que l'Autorité européenne du travail,
ont permis d'améliorer le partage d'informations et les inspections
conjointes transfrontalières. Il est nécessaire de renforcer davantage
les inspections du travail au niveau national, non pas pour surveiller
les travailleuses et travailleurs migrants, mais pour contrôler
les conditions de travail et garantir le plein respect des droits
socio-économiques de tous les travailleuses et travailleurs. Les
sanctions appliquées doivent être suffisamment dissuasives et engager
la responsabilité personnelle des dirigeant·es afin de mettre fin
à l'impunité en cas d'infractions. Un exemple de bonne pratique nous
vient de Suisse, où la législation prévoit un cadre qui lie tous
les acteurs sociaux et s'applique aux travailleuses et travailleurs
migrants et détachés; le contrôle des conditions de travail est
ainsi assuré par des inspections du travail impliquant les partenaires
sociaux dans des visites sur le terrain.
21. Les expert·e·s estiment qu'il convient de mettre en place
un système d'agrément professionnel obligatoire, notamment pour
les agences de travail temporaire, afin de prévenir la fraude, et
qu'un système d'évaluation des risques pourrait être établi afin
de donner la priorité aux inspections du travail dans les secteurs
à haut risque. Au niveau européen, la Commission européenne pourrait
agir avec plus de fermeté pour demander des comptes aux États membres.
En février 2025, la Commission européenne a dû adresser des lettres
officielles à 25 États membres pour leur demander d'améliorer la
protection sociale des travailleuses et travailleurs détachés. En
outre, les libertés économiques pourraient être réexaminées afin
de limiter les possibilités de création de sociétés-écrans et de
mieux réglementer les pratiques de sous-traitance, de manière à
renforcer la responsabilité des décideurs.
3. Bref aperçu des réponses politiques nationales au dumping social et à l'exploitation par le travail
22. Les pays européens ont élaboré
un large éventail d'approches juridiques et politiques en matière
de dumping social et d'exploitation par le travail, souvent liées
aux règles plus générales de l'UE sur les travailleuses et travailleurs
détachés et le travail non déclaré, aux conventions de l'OIT, et
au cadre normatif du Conseil de l'Europe contre la traite des êtres
humains, y compris à des fins d'exploitation par le travail et de travail
forcé, ainsi qu'aux normes établies dans la Charte sociale européenne.
Certains États membres ont conclu des accords bilatéraux pour réglementer
plus équitablement le travail saisonnier et détaché. Des pays comme
la Suède et la France ont adopté des paquets législatifs pour sanctionner
les employeurs qui abusent de la sous-traitance et pour accroître
la responsabilité dans les chaînes d'approvisionnement. Plusieurs
pays européens disposent de lois sur le devoir de diligence pour
garantir le respect par les entreprises des normes en matière de
droits humains dans les chaînes d'approvisionnement, par exemple
la loi allemande sur les obligations de diligence des entreprises
dans les chaînes d'approvisionnement
et
la loi néerlandaise sur le devoir de diligence en matière de travail
des enfants
.
3.1. L'approche des pays nordiques face au dumping social et à la criminalité liée au travail
23. Dans la région nordique, le
dumping social est un concept politique central, en particulier
en Norvège et au Danemark, qui a donné lieu à des mesures telles
que l'extension des conventions collectives et le renforcement des
inspections du travail. Les quatre pays (Danemark, Finlande, Norvège,
Suède) ont progressivement redéfini l'exploitation des travailleuses
et travailleurs migrants à travers des catégories qui se recoupent,
notamment la traite des êtres humains, le travail forcé, la «discrimination
abusive au travail» et la criminalité liée au travail, avec des
réponses juridiques distinctes
.
24. La Finlande a été la première à créer, dans les années 2000,
une infraction spécifique au droit du travail, à savoir la «discrimination
abusive au travail», afin de lutter contre la sous-rémunération
importante et les conditions abusives, en particulier pour les travailleuses
et travailleurs migrants, dans le cadre du droit du travail ordinaire
plutôt que par le seul biais de dispositions anti-traite. Par la
suite, des modifications législatives, un vaste plan d'action contre
«l'économie souterraine et la criminalité économique» et un plan national
de lutte contre la traite des êtres humains ont renforcé les mesures
visant à traiter explicitement l'exploitation par le travail comme
un domaine prioritaire pour les poursuites pénales et les contrôles administratifs
(inspections du travail, contrôles fiscaux et sociaux).
25. En Norvège, le débat politique sur le dumping social a conduit
à une extension progressive des conventions collectives sectorielles
à tous les travailleuses et travailleurs des secteurs à haut risque (construction,
chantiers navals, nettoyage, etc.), afin que les travailleuses et
travailleurs étrangers ou détachés soient rémunérés au moins au
salaire minimum convenu collectivement. Des réformes successives
ont également renforcé les pouvoirs et les ressources de l'autorité
nationale d'inspection du travail et amélioré la coopération inter-institutionnelle
afin de traiter l'exploitation des travailleuses et travailleurs
migrants comme un délit lié au travail en intégrant les efforts
des services d'inspection du travail, des autorités fiscales, des services
d'immigration et de la police. Le Centre national multi-agences
d'analyse et de renseignement est une initiative particulièrement
utile qui rassemble des expert·e·s des services de police, des autorités
fiscales, des services sociaux et des services d'inspection du travail
afin de produire des renseignements et des analyses stratégiques.
Le dernier plan d'action de 2022 a encore intensifié les mesures
visant à s’attaquer au lien entre le dumping social, la criminalité
liée au travail et d'autres formes de criminalité économique, telles
que le blanchiment d'argent, l'évasion fiscale et la fraude, la
criminalité liée à la faillite et la comptabilité frauduleuse
. La
Suède a également utilisé des éléments du modèle norvégien de coopération
multi-autorités contre la criminalité liée au travail, tout en tenant
compte des spécificités nationales.
3.2. Belgique: droit pénal contre l'exploitation grave par le travail
26. La Belgique utilise le droit
pénal pour lutter contre l'exploitation grave par le travail, souvent
liée à la traite des êtres humains, parallèlement au droit du travail
et aux outils d'inspection. Le Code pénal belge criminalise l'esclavage,
la servitude et le travail forcé ou obligatoire en tant que crimes
contre l'humanité, et la Belgique applique directement les instruments
de l'UE en matière de lutte contre la traite des êtres humains,
rendant les conditions de travail abusives passibles de poursuites
lorsqu'elles constituent des pratiques assimilables à la traite
ou à l'esclavage
. Parallèlement,
la Belgique s'appuie sur des procureurs et des services d'inspection spécialisés
dans le domaine du travail (inspection sociale, audit du travail)
qui peuvent enquêter sur les cas de sous-rémunération, de retenues
illégales, de conditions de travail dangereuses ou dégradantes et
de travail non déclaré. Les cas graves peuvent être poursuivis à
la fois comme des violations du droit du travail (avec des amendes
administratives) et comme des infractions pénales lorsque l'exploitation
est grave.
3.3. Europe centrale: accent mis sur les mesures visant la traite des êtres humains
27. Dans certains États membres
d'Europe centrale et orientale, les réformes ont davantage porté
sur la traite des êtres humains et les infractions pénales connexes
que sur une définition juridique distincte de l'exploitation par
le travail. Des études menées en Pologne, en Bulgarie et en Roumanie
montrent que l'exploitation est souvent traitée de manière indirecte,
par le biais de dispositions relatives à la traite des êtres humains,
au travail forcé ou à la criminalité organisée. Les codes du travail
et les systèmes d'inspection sont quant à eux confrontés à des ressources
limitées et à des sanctions faibles, ce qui peut rendre difficile
la preuve de l'exploitation devant les tribunaux, même lorsque des
conditions abusives (salaires très bas, horaires excessifs, lieu
de travail dangereux et logement temporaire) sont documentées
.
Bon nombre de ces pays ont participé à des projets financés par
l'UE visant à améliorer l'identification des travailleuses et travailleurs
exploités, à former les inspecteurs et les inspectrices et les policiers
et policières et à renforcer la coopération transfrontalière avec
les pays de destination où leurs ressortissant·es occupent souvent
des emplois précaires.
3.4. «Pas de citoyens de seconde zone» – visite d'information aux Pays-Bas
28. À la suite des discussions
en commission, j'ai effectué une visite d'information aux Pays-Bas
(13-14 novembre 2025)
afin
d'examiner la suite donnée aux recommandations du groupe de travail
national pour la protection des travailleuses et travailleurs migrants
sur la base du rapport «Pas de citoyens de seconde zone», dit rapport
Roemer (2020). Ce dernier met en lumière la situation des travailleuses
et travailleurs migrants, soulignant que ces derniers sont fortement
dépendants de leurs employeurs ou des agences de travail temporaire
pour leur logement, leur assurance maladie et leurs contrats de
travail.
29. Il existe en effet un nombre impressionnant d'agences de travail
temporaire (jusqu'à 24 000 à l'heure actuelle) aux Pays-Bas, et
seuls 52 % des travailleuses et travailleurs ont un contrat à durée
indéterminée. Environ 10 % de la main-d'œuvre du pays est constituée
de travailleuses et travailleurs migrants, principalement employés
par des agences de travail temporaire dans des emplois peu qualifiés
dans les secteurs de la logistique, de l'agroalimentaire et de l'agriculture,
et qui ont besoin d'un logement temporaire. Étant donné la pénurie
importante de logements dans le pays, y compris pour la population
locale, les contrats de travail temporaire contiennent souvent des
clauses relatives à la fourniture d'un logement. Cependant, cela signifie
que dès que les travailleuses et travailleurs temporaires perdent
leur emploi, ils risquent également de perdre leur logement et de
se retrouver à la rue ou dans des tentes dans les parcs locaux.
Les municipalités sont réticentes à les enregistrer, car si elles
le font pour les travailleuses et travailleurs migrants qui restent plus
de quatre mois sur le territoire de la municipalité, elles doivent
prendre en charge ces personnes sans disposer des moyens suffisants.
Il y a une réelle hypocrisie à maintenir ce système où l'essentiel
des gains économiques profite au secteur privé tandis que la majeure
partie des coûts sociaux repose sur les pouvoirs publics.
30. Le rapport Roemer a donc recommandé de dissocier les contrats
de travail et les contrats de location pour les travailleuses et
travailleurs temporaires. Cette dissociation est essentielle pour
prévenir le sans-abrisme et les abus dont sont victimes les travailleuses
et travailleurs dans le cadre du modèle économique actuel, qui exige
une flexibilité extrême de la main-d'œuvre avec un minimum de garanties
sociales. En outre, les travailleuses et travailleurs intérimaires
ont besoin d'une couverture santé plus complète afin de garantir
un accès équitable et la continuité des soins médicaux en cas d'interruption
de leur emploi.
31. Le groupe de travail a également recommandé d'étendre les
conventions collectives aux travailleuses et travailleurs migrants
afin de leur garantir un salaire minimum pendant les deux premiers
mois de leur séjour aux Pays-Bas et de renforcer ainsi leur autonomie.
Au cours de ma visite, j'ai reçu des signaux indiquant la nécessité
de renforcer la protection des structures de négociation collective
(syndicats) et de leurs membres. En outre, la législation régissant
les relations de travail et les conditions de travail devrait être
renforcée et mieux appliquée, avec des contrôles et des sanctions
en cas de non-respect. L'inspection nationale du travail manque
cruellement de ressources pour effectuer des contrôles sur le terrain
avec une couverture territoriale et une fréquence suffisantes. La
participation systématique des partenaires sociaux aux inspections
sur le terrain, comme c'est le cas en Suisse, pourrait contribuer
à améliorer considérablement la capacité à détecter les schémas
et les cas d'exploitation.
32. Le Parlement néerlandais a adopté deux nouvelles lois importantes
en 2025: (1) la loi sur la modernisation et l'extension de la criminalisation
de la traite des êtres humains, qui facilite les poursuites contre les
employeurs pour travail forcé et autres formes d'exploitation; et
(2) la loi sur l'agrément des agences de travail temporaire, qui
oblige toutes les agences de travail temporaire à obtenir une certification
obligatoire d'ici 2027 et confère à l'inspection du travail des
pouvoirs d'exécution plus étendus. Il s'agit là de mesures positives qui
vont dans le bon sens pour donner suite aux recommandations du groupe
de travail et du Groupe d'experts sur la lutte contre la traite
des êtres humains du Conseil de l’Europe (GRETA)
.
33. Une autre nouvelle positive est que les Pays-Bas sont en train
de mettre en œuvre une réforme progressive qui abolira les contrats
zéro heure et renforcera les règles relatives au travail très flexible,
dont l'entrée en vigueur complète est prévue en janvier 2027. Les
contrats zéro heure seront progressivement remplacés par un «contrat
de base» prévoyant un nombre minimum fixe d'heures de travail par
semaine pour lesquelles le salarié sera toujours rémunéré. En outre,
des règles plus strictes s'appliqueront aux contrats à durée déterminée
.
En Europe, en raison des préoccupations liées à l'exploitation des
travailleuses et travailleurs et à l'instabilité des revenus, les
contrats zéro heure sont interdits ou fortement restreints en Allemagne,
en Autriche, en Belgique, au Danemark, en Espagne, en France, en
Hongrie, en Italie, en Pologne et en Tchéquie, mais restent légaux
au Royaume-Uni et dans certains pays scandinaves
.
3.5. Exemple suisse de partage des responsabilités entre les partenaires sociaux
34. La Suisse lutte contre le dumping
social et l'exploitation par le travail grâce à une combinaison
de lois sur l'immigration, de règles spéciales pour les travailleuses
et travailleurs détachés, de conventions collectives et d'accords-types
de travail, et de mécanismes d'inspection et de sanction. Elle combine
un principe libéral de liberté salariale dans son Code des obligations
avec des «mesures d'accompagnement» ciblées liées à l'accord sur
la libre circulation des personnes (ALCP) avec l'UE. L'idée centrale
est que «les salaires suisses pour le travail en Suisse» doivent
s'appliquer à la fois aux travailleuses et travailleurs nationaux
et étrangers, y compris aux travailleuses et travailleurs détachés,
et que toute sous-cotation abusive des salaires et des conditions
de travail habituels déclenche une intervention publique
.
35. Pour les ressortissant·es de pays tiers (provenant de pays
non-membres de l'UE ou de l'AELE
), l'admission sur
le marché du travail suisse est soumise à un contrôle officiel préalable
du salaire et des conditions de travail. Les autorités n'accordent
un permis de travail que si l'employeur offre des conditions conformes
aux usages locaux, la profession et le secteur, ce qui est explicitement
présenté comme une mesure préventive contre le dumping salarial
et l'exploitation des travailleuses et travailleurs étrangers. En revanche,
les ressortissant·es de l'UE ou de l'AELE bénéficient de la libre
circulation et ne sont pas soumis·es à des contrôles salariaux systématiques ex ante, raison pour laquelle la
Suisse s'appuie davantage sur les contrôles ex
post, les sanctions et la réglementation sectorielle
pour ce groupe.
36. La loi sur les travailleuses et travailleurs détachés est
un instrument central visant directement à prévenir le dumping social
par les entreprises qui détachent des travailleuses et travailleurs
en Suisse depuis l'étranger. Elle exige que les travailleuses et
travailleurs détachés bénéficient du salaire minimum et des conditions
de travail de base en vigueur en Suisse (temps de travail et de
repos, congés payés, santé et sécurité, protection des groupes vulnérables,
égalité entre les sexes), tels que définis par la loi fédérale suisse,
les ordonnances du Conseil fédéral, les conventions collectives
étendues et les contrats de travail types. Les violations du salaire
minimum ou des conditions de travail obligatoires prévues par la
loi sur les travailleuses et travailleurs détachés peuvent entraîner
des amendes pouvant aller jusqu'à 30 000 CHF et/ou une interdiction
de détacher des travailleuses et travailleurs en Suisse pendant
une période d'un à cinq ans; ces sanctions peuvent être combinées
dans les cas graves et prolongées si les arriérés de salaire restent
impayés. Ce mécanisme vise à garantir que les sanctions soient efficaces,
proportionnées et dissuasives et à lutter ainsi contre le dumping social
pratiqué par les prestataires de services étrangers.
37. Bien que la Suisse ne dispose pas d'un salaire minimum légal
à l'échelle nationale, elle utilise les conventions collectives
de travail (Gesamtarbeitsverträge, GAV) et les contrats de travail
types (Normalarbeitsverträge, NAV) comme principaux outils de lutte
contre le dumping salarial. Lorsque des conditions de rémunération
ou de travail abusives sont constatées, les autorités peuvent étendre
les dispositions relatives au salaire minimum et au temps de travail
prévues dans les GAV existantes à tous les employeurs et travailleuses
et travailleurs d'un secteur ou d'une région, les rendant ainsi
obligatoires. Dans les secteurs ou les entreprises sans convention
collective, la Confédération et les cantons peuvent introduire des salaires
minimaux obligatoires par le biais de contrats de travail standard
temporaires lorsqu'un schéma de sous-cotation abusive est établi.
Ces instruments sont largement utilisés dans les secteurs des services
tels que l'hôtellerie, le nettoyage, la sécurité et certains domaines
des soins de santé, où de nombreux travailleuses et travailleurs
peu qualifiés et migrants sont employés et où les risques d'exploitation
sont élevés.
38. Le respect des règles en matière de salaires et de conditions
de travail est principalement contrôlé par deux types de commissions.
Les commissions paritaires, composées de partenaires sociaux, supervisent
les secteurs couverts par des conventions collectives, tandis que
les commissions tripartites (composées de représentants de l'État
et des partenaires sociaux) surveillent les secteurs sans GAV et
peuvent proposer l'extension des normes minimales lorsque des abus
sont constatés. Les employeurs fautifs s'exposent à des sanctions
financières, à des interdictions temporaires ou permanentes de fournir
des services ou de détacher des travailleuses et travailleurs en
Suisse, ainsi qu'à une dénonciation publique. Les autorités effectuent
des contrôles annuels, en se concentrant sur les secteurs à haut
risque tels que la construction, le nettoyage, l'hôtellerie et la
restauration, et les services de sécurité privés. Sur les quelque
40 000 entreprises inspectées en 2024 (représentant 40 % du total),
il est apparu que 24 % des entreprises employant des travailleuses
et travailleurs détachés n'avaient pas respecté les exigences suisses
.
39. Les autorités fédérales suisses publient également des informations
multilingues à l'intention des personnes migrantes sur leurs droits
au travail et les recours dont ils disposent s'ils sont victimes
d'exploitation, et les orientent vers des services de conseil en
droit du travail ou des syndicats
. Parallèlement, la Suisse fait l'objet
d'un suivi du GRETA dont les récentes évaluations ont recommandé
de renforcer les mesures de lutte contre la traite à des fins d'exploitation
par le travail, notamment en améliorant l'identification des victimes,
la collecte de données et la coopération entre les inspections du
travail, les autorités chargées des migrations et les acteurs de
la justice pénale
.
3.6. Lutter contre le travail transfrontalier non déclaré
40. L'étude de l'Autorité européenne
du travail sur le travail transfrontalier non déclaré
a analysé les schémas du travail non déclaré
dans l'UE et l'Espace économique européen, en établissant son lien
avec le dumping social et les risques accrus d'exploitation par
le travail. L'étude a montré que le travail transfrontalier non
déclaré touche principalement des secteurs tels que les services
à la personne (nettoyage, garde d'enfants, soins aux personnes âgées),
la construction, l'hôtellerie, l'agriculture et le tourisme, où
4 % des travailleuses et travailleurs de l'UE-27 ont déclaré avoir
exercé des activités non déclarées en 2019. Au-delà de l'UE, le
taux de travail informel serait très élevé en Arménie (32 %), en
Géorgie (37 %), en République de Moldova (52 %) et en Türkiye (environ
28 %) selon les estimations de l'OIT pour 2024
. D’autres formes tels que
le travail sous-déclaré, le faux travail indépendant et le détachement
frauduleux créent des conditions de concurrence inégales, dans lesquelles
les acteurs économiques qui ne respectent pas la législation bénéficient d'avantages
en termes de coûts, ce qui fausse les marchés et pousse les entreprises
légitimes à abaisser leurs normes.
41. Les études de cas menées en Bulgarie, en Espagne, en Grèce,
aux Pays-Bas, en Pologne et au Portugal montrent que les lacunes
en matière d'application de la loi (par exemple, le partage transfrontalier limité
des données) exacerbent les risques, tandis que des pratiques prometteuses
telles que les inspections conjointes visent à garantir que la déclaration
conduise à l'application des droits. La législation de certains pays,
comme la Bulgarie, ne définit pas explicitement le travail non déclaré,
même si ce phénomène représentait jusqu'à un tiers de l'économie
nationale en 2019-2020 selon les estimations des expert·es nationaux
. Il semble également nécessaire
d'assurer un meilleur contrôle des agences de travail temporaire dans
toute l'Europe, car les inspections nationales du travail ne disposent
pas des outils nécessaires pour surveiller le détachement de travailleuses
et travailleurs au-delà des frontières nationales. Le rapport de l'Autorité
européenne du travail a mis en évidence les faiblesses de l'échange
de données au niveau de l'UE, de la protection des victimes et du
ciblage des chaînes à haut risque. Certains pays, comme la Grèce,
doivent mettre en place une base de données numérique centralisée
et solide pour permettre les vérifications.
4. La voie à suivre: où l'action des États européens est-elle la plus nécessaire?
4.1. Utilisation des critères de référence de la Charte sociale européenne
42. La Charte n'utilise pas le
terme de dumping social, mais elle contient un ensemble de normes contraignantes
en matière de droits sociaux dont l'interprétation par le Comité
européen des droits sociaux (CEDS) est directement pertinente pour
lutter contre le nivellement par le bas des salaires et des conditions de
travail et pour lutter contre l'exploitation par le travail. Ces
normes, prises dans leur ensemble, constituent une sorte de «socle
de droits» que les États ne doivent pas enfreindre dans leur législation
ou dans la pratique.
43. Les dispositions fondamentales en matière de droits du travail
sont essentielles pour prévenir le dumping social et l'exploitation,
car elles fixent des normes minimales en matière de rémunération,
de temps de travail, de sécurité et d'organisation du travail. L'article
1 (droit au travail) exige que les États, entre autres, maintiennent
des niveaux d'emploi élevés et protègent les travailleuses et travailleurs
contre toute exclusion arbitraire du marché du travail, ce qui constitue
le fondement de la protection contre les formes d'exploitation au
travail. L'article 2 (conditions de travail équitables) couvre les
horaires de travail raisonnables, les jours fériés payés, le congé
annuel minimum payé et la protection supplémentaire pour le travail
de nuit et les travaux dangereux, autant d'éléments que le CEDS
a utilisés pour critiquer les horaires de travail excessifs ou l'absence
de périodes de repos qui peuvent constituer des conditions d'exploitation.
L'article 3 (sécurité et hygiène dans le travail) oblige les États
à adopter des réglementations, des politiques d'application et d'information
en matière de sécurité et de santé au travail; l'échec systématique
des inspections ou des réglementations dans les secteurs à haut
risque peut conduire à des conclusions de non-conformité avec la Charte.
44. Un aspect important du travail décent est une rémunération
adéquate: l'article 4 de la Charte (rémunération équitable) exige
un niveau de salaire qui assure un niveau de vie décent. Le CEDS
a considéré que les salaires inférieurs à un certain pourcentage
de la médiane ou de la moyenne nationale étaient incompatibles avec
la Charte, ce qui est directement pertinent lorsque la sous-rémunération
des travailleuses et travailleurs migrants ou détachés est utilisée
comme un outil concurrentiel.
45. En matière de négociation collective et de protection contre
les pratiques déloyales, la Charte établit également des normes
relatives à l'organisation collective et à la protection des travailleuses
et travailleurs vulnérables, ce qui est important pour lutter contre
les facteurs structurels du dumping social. Les articles 5 (droit
syndical) et 6 (droit de négociation collective) protègent l'activité
syndicale, la conclusion de conventions collectives et le droit
de grève, que le CEDS a liés à la capacité des travailleuses et
travailleurs à résister à la sous-cotation des salaires et aux pratiques
de sous-traitance abusives. Les articles 24 (protection en cas de licenciement)
et 25 (protection des créances des travailleuses et travailleurs
en cas d'insolvabilité de l'employeur) exigent des garanties contre
les licenciements arbitraires et assurent la protection des créances salariales
en cas d'insolvabilité, réduisant ainsi l'emprise des employeurs
sur les travailleuses et travailleurs précaires.
46. Plusieurs dispositions de la Charte concernent explicitement
les travailleuses et travailleurs migrants et la non-discrimination.
Elles sont essentielles dans un contexte transfrontalier où le dumping
social touche fréquemment les personnes migrantes. Les articles
18 (droit à l’exercice d’une activité lucrative sur le territoire des
autres Parties à la Charte) et 19 (droit des travailleurs migrants
et de leurs familles à la protection et à l'assistance) exigent
un traitement non discriminatoire en matière d'emploi, de rémunération
et de conditions de travail. Le CEDS a constaté des violations lorsque
les travailleuses et travailleurs migrants étaient soumis à des
conditions inférieures ou lorsque des obstacles juridiques et pratiques
les empêchaient de faire valoir leurs droits. Les clauses de non-discrimination
(articles 20 et E) de la Charte révisée exigent l'égalité des chances
et l'égalité de traitement en matière d'emploi, interdisant toute
discrimination fondée sur le sexe, la race, la couleur, la langue,
la religion, les opinions politiques ou autres, la nationalité,
l'origine sociale, la santé ou l'appartenance à une minorité dans
la jouissance des droits de la Charte, ce qui signifie que les marchés du
travail «à deux vitesses», qui offrent systématiquement des conditions
moins favorables à certains travailleuses et travailleurs, sont
incompatibles avec la Charte.
47. Si les principaux instruments européens contre le travail
forcé, la traite et l'exploitation grave sont la Convention européenne
des droits de l'homme et la Convention du Conseil de l'Europe sur
la lutte contre la traite des êtres humains, la Charte prévoit des
obligations complémentaires en matière d'exploitation par le travail.
Les articles 1 et 2 ont été lus conjointement avec d'autres traités
du Conseil de l'Europe demandant aux États de prévenir et de remédier
aux situations d'exploitation extrême, notamment par des inspections
du travail et des mécanismes de plainte et des sanctions efficaces.
L'article 7 (protection des enfants et des adolescents) interdit
le travail dangereux pour les enfants et fixe des limites au temps
de travail des jeunes travailleuses et travailleurs, ce qui est
particulièrement pertinent lorsque le dumping social prend la forme
d'une exploitation des jeunes ou des travailleuses et travailleurs
sans papiers dans des emplois dangereux ou non déclarés.
4.2. Lutter contre les écarts à la Charte dans la législation et la pratique nationales
48. Les normes de la Charte sont
mises en application grâce à aux mécanismes de rapports périodiques
et de réclamations collectives par lesquels le CEDS évalue si la
législation et les pratiques nationales sont conformes aux normes
de la Charte. Par sa jurisprudence, le CEDS a poussé les États à
relever les salaires minimums très bas, à renforcer les inspections
du travail, à étendre les conventions collectives et à supprimer les
règles discriminatoires affectant les travailleuses et travailleurs
migrants ou temporaires, exigeant ainsi dans les faits des mesures
qui limitent directement les activités de dumping social. De plus,
bien que la Charte ne crée pas de droits directement applicables
devant les tribunaux nationaux dans tous les pays, les conclusions
du CEDS sont utilisées par les juges, les législateurs et les partenaires
sociaux nationaux comme des orientations faisant autorité, et elles
interagissent avec le droit de l'UE et les normes de l'OIT pour
façonner des niveaux communs de protection plus élevés dans toute
l'Europe.
49. Dans plusieurs rapports nationaux, le CEDS a développé son
critère de référence bien connu selon lequel le salaire minimum
légal ou le salaire le plus bas convenu collectivement devrait atteindre
environ 60 % du salaire net moyen national pour être compatible
avec l'article 4; lorsque les salaires sont nettement inférieurs
à ce niveau, il constate une non-conformité. Ces conclusions mentionnent
souvent que les secteurs très faiblement rémunérés sont principalement
composés de personnes migrantes, de femmes et d'autres groupes vulnérables,
de sorte que le CEDS a explicitement lié l'insuffisance de la protection
du salaire minimum à des risques accrus d'exploitation des travailleuses
et travailleurs migrants et peu qualifiés.
50. Dans ses évaluations des rapports des États au titre des articles
18 et 19, le CEDS a critiqué les dispositions juridiques ou pratiques
qui permettent aux employeurs de payer les travailleuses et travailleurs migrants
moins que les ressortissants nationaux pour le même travail, ou
qui entravent l'accès des personnes migrantes à l'exécution des
créances salariales, estimant que cela est incompatible avec les
garanties d'égalité de traitement prévues par la Charte. Dans ses
décisions sur les réclamations collectives et ses conclusions, le CEDS
a souligné que les systèmes salariaux «à deux vitesses» ou la sous-rémunération
structurelle des travailleuses et travailleurs étrangers relèvent
à la fois de l'article 4 et de l'article E, car ils encouragent
le dumping social en faisant de la main-d'œuvre migrante un segment
systématiquement moins cher et moins protégé de la population active
.
51. Soulignant les aspects liés à la dépendance économique et
à l'insécurité salariale, dans son suivi au titre de l'article 1
(droit au travail), le CEDS a établi un lien entre la prolifération
d'emplois très précaires et sous-rémunérés avec une faible protection
en cas de le licenciement (article 24) et une protection insuffisante
des créances salariales en cas d'insolvabilité (article 25) et les
situations dans lesquelles les travailleuses et travailleurs tolèrent
des salaires abusifs par crainte de perdre leur emploi et de ne
pas récupérer leurs salaires. Le CEDS a donc recommandé de renforcer
les institutions de garantie salariale et la protection en cas de licenciement
afin que les travailleuses et travailleurs, y compris les personnes
migrantes, puissent contester en toute sécurité les sous-paiements
au lieu d'être piégés dans des arrangements abusifs.
52. Dans sa jurisprudence relative à l'article 2, le CEDS a estimé
à plusieurs reprises que les régimes nationaux n'étaient pas conformes
lorsque le nombre maximal d'heures hebdomadaires était trop élevé,
que les plafonds d'heures supplémentaires étaient faibles ou mal
contrôlés, ou que les périodes de repos quotidiennes/hebdomadaires
n'étaient pas garanties, soulignant que de telles conditions facilitaient l'exploitation,
en particulier dans les secteurs à bas salaires. Le CEDS a critiqué
les conditions de travail abusives dans des secteurs tels que l'agriculture,
l'hôtellerie et le travail domestique, où les travailleuses et travailleurs
migrants sont sur-représentés et où le dumping social constitue
un risque structurel.
53. En vertu de l'article 7, le CEDS a constaté des violations
lorsque les États autorisent les jeunes travailleuses et travailleurs
à effectuer de longues heures ou à travailler de nuit, ou lorsqu'ils
ne parviennent pas à interdire efficacement le travail dangereux
des mineurs, soulignant que ces situations constituent une exploitation
du travail des enfants et des jeunes. Dans ses conclusions, il indique
que les horaires de travail longs et mal réglementés des jeunes
travailleuses et travailleurs, parfois sans papiers, dans des secteurs
tels que l'agriculture ou les petits ateliers sont incompatibles
avec la Charte et peuvent constituer une forme de dumping social
en réduisant les coûts de main-d'œuvre grâce à l'exploitation des
jeunes.
54. Dans certaines évaluations, le CEDS a examiné les articles
2 et 3 conjointement et a constaté que lorsque les travailleuses
et travailleurs sont tenus d'effectuer de très longues heures dans
des conditions dangereuses (par exemple dans la construction, les
mines ou certains emplois industriels) sans réglementation ni contrôle
adéquats en matière de santé et de sécurité au travail, les États
ne garantissent pas des conditions de travail sûres et saines. La
faiblesse des conditions et des contrôles du temps de travail dans les
secteurs à haut risque crée un avantage concurrentiel pour les entreprises
qui s'appuient sur des modes de travail dangereux et épuisants,
incompatibles avec les obligations découlant de la Charte.
55. Les conclusions du CEDS sur l'article 3 ont porté sur l'adéquation
des systèmes d'inspection du travail: effectifs, fréquence et couverture
des inspections, et pouvoirs de sanction. Lorsque les services d'inspection étaient
gravement en sous-effectif, visitaient rarement certains secteurs
(en particulier ceux qui emploient de nombreux travailleuses et
travailleurs migrants ou non déclarés) ou disposaient d'une faible
capacité de sanction, les experts du CEDS ont constaté des non-conformités
et souligné qu'une inspection efficace était essentielle pour prévenir
l'exploitation des travailleuses et travailleurs et le non-respect
des normes légales.
56. Le CEDS a également souligné qu'une rémunération équitable
n'est pas seulement une question de normes juridiques, mais aussi
d'application: si les services d'inspection du travail n'enquêtent
pas sur les salaires impayés, les retenues illégales ou les violations
systématiques des règles relatives au salaire minimum, on ne peut
considérer que les États garantissent une rémunération équitable
dans la pratique. Au titre de l'article 1, le CEDS a critiqué les
systèmes dans lesquels l'application de la loi dépend presque entièrement
des réclamations individuelles, que les personnes migrantes et autres
travailleuses et travailleurs vulnérables sont peu susceptibles
de déposer, plutôt que d'une surveillance proactive. Cela a été
présenté comme contribuant à un climat dans lequel l'exploitation
et le dumping social peuvent persister sans contrôle.
57. Dans le cadre du suivi des articles 18 et 19, le CEDS a constaté
des violations lorsque les travailleuses et travailleurs migrants
se heurtent à des obstacles juridiques ou pratiques pour déposer
plainte (crainte d'expulsion, dépendance vis-à-vis de l'employeur
pour le statut de résident, absence d'interprétation ou règles administratives
rendant difficile l'accès aux tribunaux), concluant que ces obstacles
rendent les droits illusoires. Il a recommandé de créer des pare-feux
entre l'inspection du travail et le contrôle de l'immigration, et
de veiller à ce que les personnes migrantes puissent récupérer leurs
salaires impayés et contester des conditions de travail dangereuses
sans risquer l'expulsion – des réformes qui visent explicitement
l'exploitation par le travail et la sous-rémunération des personnes
migrantes.
58. En ce qui concerne la négociation collective, la sous-traitance
et les facteurs structurels (articles 5, 6 et E), le CEDS a constaté
des cas de non-conformité lorsque la couverture de la négociation
collective est très faible, que le droit de grève est indûment restreint
ou que les activités syndicales sont entravées, soulignant que ces
lacunes affaiblissent la capacité des travailleuses et travailleurs
à résister aux réductions de salaire, aux horaires de travail abusifs
et aux pratiques de sous-traitance abusives. Dans certaines conclusions,
le CEDS a établi un lien entre la couverture limitée des négociations
collectives dans les secteurs employant de nombreux travailleuses
et travailleurs migrants ou intérimaires et le dumping social, car
les employeurs peuvent monter les différents groupes de travailleuses
et travailleurs les uns contre les autres et contourner les normes
minimales communes.
59. Le CEDS a utilisé l'article E pour critiquer les régimes juridiques
qui autorisent des salaires structurellement plus bas, une protection
moindre ou un accès plus limité à la négociation collective pour certaines
catégories de travailleuses et travailleurs (par exemple, les travailleuses
et travailleurs détachés, les personnes migrantes saisonnières,
les travailleuses et travailleurs domestiques), estimant qu'une
telle segmentation est incompatible avec l'exigence de non-discrimination
de la Charte. Il a souligné que ce type de discrimination structurelle
porte non seulement préjudice aux travailleuses et travailleurs
concernés, mais exerce également une pression à la baisse sur les
normes nationales du travail, ce que le CEDS considère explicitement
comme contraire à l'esprit et à l'objectif de la Charte.
60. Pris ensemble, ces éléments de la jurisprudence du CEDS montrent
une tendance constante: lorsque la sous-rémunération (en particulier
des travailleuses et travailleurs migrants), le temps de travail
excessif et la faiblesse des contrôles/de l'application de la loi
permettent aux employeurs de se faire concurrence en abaissant les
normes du travail, le CEDS constate souvent des violations des articles
2, 3, 4, 18, 19 et E, souvent renforcées par la prise en compte
des articles 1, 5, 6, 7, 24 et 25.
4.3. Promouvoir la responsabilité sociale des entreprises
61. La responsabilité sociale des
entreprises (RSE) peut renforcer les mesures juridiques et politiques contre
le dumping social et l'exploitation par le travail en intégrant
le respect des normes du travail dans la manière dont les entreprises
définissent et gèrent leurs propres risques et performances, et
non pas seulement dans le cadre des inspections. Les stratégies
de RSE peuvent intégrer les droits fondamentaux du travail (salaires,
temps de travail, santé et sécurité, non-discrimination, liberté
d'association) en tant que normes non négociables dans toutes les
opérations et filiales. Les entreprises peuvent, par exemple, s'engager
à payer au moins les minima sectoriels ou convenus collectivement,
à appliquer les mêmes normes aux travailleuses et travailleurs temporaires,
intérimaires et migrants qu'au personnel permanent, et à refuser
de faire appel à des sous-traitants qui enfreignent les conditions
de travail de base. Les codes de conduite et les politiques internes adoptés
publiquement créent alors une référence que les syndicats, les ONG
et les travailleuses et travailleurs peuvent utiliser pour contester
les pratiques qui s'apparentent à du dumping social.
62. La RSE moderne est de plus en plus axée sur le devoir de diligence
en matière de droits humains: identifier, prévenir, atténuer et
rendre compte des impacts négatifs des activités propres de l'entreprise
et de ses chaînes d'approvisionnement. Appliquée au dumping social
et à l'exploitation par le travail, cela signifie cartographier
systématiquement les maillons de la chaîne de valeur où il existe
une pression pour réduire les coûts de main-d'œuvre (par exemple,
la logistique sous-traitée, le nettoyage, la construction, les fournisseurs agricoles
ou de vêtements), auditer les conditions de travail et intégrer
des clauses relatives aux normes du travail dans les contrats avec
les fournisseurs et les sous-traitants. Lorsque les entreprises
recourent au devoir de diligence fondé sur la RSE pour exclure les
fournisseurs qui ont recours à une main-d'œuvre migrante sous-payée,
à des horaires excessifs ou à des lieux de travail dangereux, elles
contribuent à mettre fin au modèle économique qui repose sur le
dumping social
.
63. Les cadres de RSE exigent généralement la publication régulière
de rapports sur les performances sociales, qui peuvent être utilisés
pour dénoncer et dissuader les pratiques d'exploitation. Les entreprises peuvent
publier des indicateurs tels que la proportion de travailleuses
et travailleurs couverts par des conventions collectives, le rapport
entre les salaires les plus bas et les salaires médians, les heures
travaillées dans les segments à haut risque ou les résultats des
audits sociaux dans les chaînes d'approvisionnement. Cette transparence
permet aux investisseurs, aux consommateurs, aux syndicats et aux
ONG d'examiner et de comparer les entreprises, de récompenser celles
qui évitent le dumping social et d'exercer une pression commerciale
et sur la réputation de celles qui ne le font pas.
64. Une approche RSE crédible considère les travailleuses et travailleurs
et leurs représentant·es comme des parties prenantes clés plutôt
que comme des risques à gérer. Les entreprises peuvent s'engager
dans leurs politiques RSE à reconnaître les syndicats, à mettre
en place des comités d'entreprise ou d'autres organes de participation,
et à veiller à ce que les mécanismes de réclamation soient accessibles
dans la pratique aux travailleuses et travailleurs migrants et temporaires,
notamment grâce à une aide linguistique et à une protection contre
les représailles. Lorsque les travailleuses et travailleurs peuvent
soulever en toute sécurité des questions relatives à la sous-rémunération,
aux heures supplémentaires non rémunérées ou aux conditions de travail
dangereuses, les problèmes liés au dumping social sont plus susceptibles
d'être détectés rapidement et résolus sans attendre des inspections
externes ou des litiges.
65. Les nouvelles lois européennes et nationales en matière de
devoir de devoir de diligence redéfinissent la RSE en un cadre partiellement
contraignant pour les grandes entreprises plutôt qu’un concept basé
sur le volontariat
. Tout affaiblissement des règles
en matière de RSE risque d'alimenter la concurrence déloyale et de
transférer les avantages concurrentiels vers des pays rivaux
.
Les entreprises qui ont déjà intégré une obligation de diligence
solide en matière de droits humains et de droits du travail fondée
sur la RSE sont mieux préparées à respecter ces obligations légales
et peuvent aller au-delà des exigences légales minimales dans les
secteurs ou les pays à haut risque. Cette convergence entre la RSE
et le droit contraignant peut renforcer la lutte contre le dumping
social en combinant des sanctions réglementaires et des conséquences
liées au marché: les entreprises qui ignorent l'exploitation par
le travail s'exposent non seulement à des amendes et à des poursuites,
mais aussi à la perte de contrats et à une atteinte à leur réputation
pour ne pas avoir respecté les normes RSE largement acceptées.
4.4. Transformer les Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l'homme en droit contraignant aux niveaux régional et national
66. La responsabilité sociale des
entreprises, le cadre «Protéger, respecter, réparer» des Nations
Unies et les Principes directeurs relatifs aux entreprises et aux
droits humains sont étroitement liés: aujourd'hui, la RSE vise à
mettre en œuvre la responsabilité des entreprises de respecter les
droits humains, tandis que les États doivent créer un environnement
réglementaire qui rende cela réel et non purement volontaire. Le
cadre des Nations unies sur les entreprises et les droits humains
et ses principes directeurs reposent sur trois piliers: (1) le devoir
de l'État de protéger les droits humains, (2) la responsabilité
des entreprises de respecter les droits humains et (3) l'accès à
des voies de recours pour les victimes. Les États sont donc tenus
d'exiger, de faciliter et de superviser le respect des droits humains
par les entreprises (par exemple par le biais du droit du travail, des
obligations de diligence, des règles relatives aux marchés publics,
des conditions de crédit à l'exportation); les entreprises sont
invitées à adopter une gestion systématique des risques liés à l’impact
sur les droits humains, y compris les risques de dumping social
et d'exploitation par le travail; et les États et les entreprises doivent
mettre en place des mécanismes de recours efficaces pour les victimes
d'abus tels que l'exploitation par le travail.
67. Parallèlement au droit souple existant du cadre des Nations
Unies et ses Principes directeurs, des négociations sont en cours
sur un instrument international contraignant relatif aux entreprises
et aux droits humains. Depuis 2014, un groupe de travail intergouvernemental
à composition non limitée (OEIGWG) du Conseil des droits de l'homme
des Nations Unies négocie un instrument juridiquement contraignant,
souvent appelé «traité sur les entreprises et les droits de l'homme»
(droit contraignant). Toutefois, les progrès ont été lents jusqu'à
présent et ont donné lieu à des contestations politiques, les principaux
États ayant des niveaux de soutien différents et des divergences
sur des questions telles que le champ d'application des entreprises concernées,
la compétence juridictionnelle ou encore la relation avec les lois
nationales et régionales existantes.
68. Parallèlement, un «durcissement partiel» de fait des Principes
directeurs des Nations Unies s'est produit aux niveaux régional
et national: la directive européenne sur le devoir de diligence
des entreprises en matière de durabilité et les législations nationales
de pays tels que la France, l'Allemagne et d'autres exigent désormais que
certaines entreprises exercent une diligence raisonnable en matière
de droits humains et d'environnement dans leurs propres activités
et chaînes d'approvisionnement. Ces lois s'inspirent explicitement
du cadre des Nations Unies et transforment les éléments clés de
la RSE (devoir de diligence dans les faits, responsabilité de la
chaîne d'approvisionnement, reporting) en obligations contraignantes
pour les entreprises concernées.
69. Les obligations de diligence prévues par des cadres tels que
les Principes directeurs des Nations Unies et la directive européenne
sur le devoir de diligence des entreprises en matière de durabilité,
ainsi que les projets de traité contraignant proposé par les Nations
Unies, visent directement les mécanismes structurels du dumping
social – tels que les bas salaires, les horaires de travail abusifs
et la faiblesse des inspections du travail – en exigeant des entreprises
qu'elles agissent contre ces abus tout au long de leurs chaînes d'approvisionnement.
Le devoir de diligence exige des entreprises qu'elles évaluent et
traitent les risques liés au paiement de salaires inférieurs aux
minima légaux, aux seuils de salaire minimum vital ou aux normes convenues
collectivement, qui sont les caractéristiques du dumping social
dans les chaînes de sous-traitance et les secteurs qui emploient
massivement des travailleuses et travailleurs migrants (tels que
la construction, l'agriculture et la logistique). Le devoir de diligence
obligatoire s'étend également aux violations du temps de travail,
obligeant les entreprises à surveiller et à atténuer les risques
tels que les heures supplémentaires non rémunérées, le non-respect
des périodes de repos ou le dépassement des maximums légaux, qui
favorisent le dumping social en réduisant les coûts de main-d'œuvre.
70. Lorsque l'inspection du travail publique est faible ou inexistante
(ce qui est courant dans les pays d'origine des travailleuses et
travailleurs migrants ou des fournisseurs à bas coûts), le devoir
de diligence transfère la responsabilité aux entreprises, qui doivent
effectuer des contrôles proactifs, signaler leurs conclusions et
collaborer avec les autorités locales, comblant ainsi les lacunes
en matière d'application de la loi qui perpétuent l'exploitation
et imposant la transparence de la chaîne d'approvisionnement. En
exigeant que les travailleuses et travailleurs aient leur mot à
dire (syndicats, comités d'entreprise), les processus de devoir de
diligence permettent de détecter rapidement les risques de dumping
social tels que le faux travail indépendant ou le travail non déclaré.
Ainsi, même si les négociations sur les traités internationaux sont
lentes, elles continuent de pousser à l'harmonisation mondiale et
régionale, ce qui est une occasion pour les pays européens de montrer
la voie en matière de lutte contre le dumping social et l'exploitation
par le travail.
4.5. Lutter contre l'économie informelle et le travail non déclaré
71. Le dumping social et l'exploitation
par le travail convergent souvent avec l'économie informelle et
le travail non déclaré, car ces pratiques créent des espaces cachés
et non réglementés où les employeurs peuvent contourner les impôts,
les cotisations sociales, les salaires minimums et les protections
du travail afin de devancer leurs concurrents. Le travail non déclaré
soustrait les travailleuses et travailleurs au droit du travail,
à la sécurité sociale et aux systèmes fiscaux officiels, de sorte
que les règles relatives au salaire minimum, aux limites du temps
de travail et aux conventions collectives ne sont pas appliquées
efficacement. Les travailleuses et travailleurs occupant des emplois
non déclarés (souvent des personnes migrantes dans des secteurs
tels que la construction, l'agriculture, les travaux domestiques,
l'hôtellerie et les transports) sont fortement dépendants de leurs
employeurs pour leurs revenus, leur statut de résident ou leur logement,
ce qui augmente le risque de coercition, de menaces et d'autres
pratiques d'exploitation
. Des études de l'OCDE montrent que
les travailleuses et travailleurs informels représentent près de
60 % de la main-d'œuvre mondiale et jusqu'à 90 % dans les pays à
faible revenu. De plus, les enfants des travailleuses et travailleurs
faiblement rémunérés dans l'économie informelle héritent souvent
de la vulnérabilité de leurs parents, perpétuant ainsi les inégalités
sociales et le piège du travail informel
.
72. Lorsque le travail n'est pas déclaré, les travailleuses et
travailleurs n'ont souvent ni fiche de paie, ni contrat, ni assurance,
ce qui rend difficile de réclamer les salaires impayés, de porter
plainte auprès des autorités ou de prouver les abus devant les tribunaux.
La crainte de perdre leur emploi, leur permis de travail ou leur
statut de résident décourage beaucoup de personnes de signaler les
abus aux autorités, en particulier lorsque le droit de séjour est
lié à un employeur spécifique ou lorsque les travailleuses et travailleurs
sont sans papiers ou en situation irrégulière. Les réseaux de recrutement
informels (intermédiaires, réseaux ethniques, liens familiaux) peuvent
isoler les travailleuses et travailleurs des syndicats ou des services
publics et normaliser les salaires très bas, les conditions de travail
dangereuses et les horaires de travail excessifs. C'est pourquoi
le travail non déclaré va de violations relativement légères du
droit du travail à une exploitation grave et, dans certains cas,
à la traite à des fins d'exploitation par le travail.
73. Dans toute l'Europe, un ensemble de mesures de prévention,
de détection et de sanction est utilisé pour lutter à la fois contre
l'économie informelle et les pires formes d'abus. Les inspections
du travail effectuent des contrôles ciblés dans les secteurs et
les lieux de travail à haut risque (chantiers de construction, exploitations agricoles,
hôtels, services de sécurité privée et de nettoyage), souvent en
collaboration avec les autorités fiscales, sociales, migratoires
et policières. Des équipes mixtes spécialisées, des recoupements
entre différentes bases de données et des procédures de coopération
claires permettent de relier les preuves de travail non déclaré
(absence de contrat, absence d'enregistrement) à une exploitation
potentielle (salaires très bas, logements dangereux, menaces).
74. La «responsabilité en chaîne» dans la sous-traitance (par
exemple dans la construction ou l'agriculture) rend les entrepreneurs
principaux financièrement responsables si les sous-traitants ont
recours à des travailleuses et travailleurs non déclarés ou à des
pratiques d'exploitation, ce qui réduit les incitations à externaliser
les risques au bas de la chaîne. Les infractions peuvent entraîner
le paiement rétroactif des salaires et des cotisations de sécurité
sociale, des amendes administratives et, dans les cas graves, des poursuites
pénales contre les employeurs.
75. Les outils de signalement confidentiels ou anonymes, les lignes
d'assistance téléphonique et les mécanismes de plainte encouragent
les travailleuses et travailleurs à dénoncer le travail non déclaré
et l'exploitation sans risque immédiat de licenciement ou d'expulsion.
Certains systèmes permettent aux ressortissant·es de pays tiers
victimes d'exploitation de conserver ou d'obtenir un permis de séjour
lorsqu'ils coopèrent avec les autorités, ce qui réduit l’emprise
des employeurs et facilite les enquêtes. Les ONG, les syndicats
et les organisations communautaires locales peuvent informer les
travailleuses et travailleurs de leurs droits, leur offrir un soutien
juridique et servir d'intermédiaires, instaurant ainsi un climat
de confiance avec des personnes qui n'oseraient pas s'adresser seules
aux autorités.
76. La simplification des procédures d'enregistrement et de paiement
pour les petits employeurs et les services domestiques, ainsi que
la réduction des coûts administratifs, devraient faciliter la déclaration
légale des travailleuses et travailleurs et le paiement des cotisations
sociales plutôt que le paiement d’amendes ou des poursuites judiciaires.
Des programmes de régularisation ou d’«amnistie» ont été mis en
place par certains pays européens et pourraient être utilisés plus
largement pour faire passer les travailleuses et travailleurs non déclarés
de longue date dans le secteur formel, en particulier dans le domaine
des travaux domestiques et de l'agriculture. L'extension du droit
du travail et de la protection sociale de base aux groupes qui occupent souvent
des emplois informels ou semi-formels (travailleuses et travailleurs
domestiques, travailleuses et travailleurs des plateformes, certains
travailleuses et travailleurs indépendants) contribue également
à réduire les zones d'ombre où l'exploitation peut prospérer
.
5. Conclusions et recommandations à l'attention des décideurs politiques
77. Le dumping social et l'exploitation
par le travail demeurent des menaces importantes pour la concurrence
loyale, la cohésion sociale et les droits fondamentaux dans toute
l'Europe. Malgré un cadre solide d'instruments juridiques au niveau
européen et international (Convention européenne des droits de l’homme, Charte
européenne sociale, directives de l'UE et conventions de l'OIT),
mes recherches, mes visites d’information, les contributions d'experts
et les discussions en commission montrent que les efforts pour lutter contre
le dumping social et l'exploitation des travailleuses et travailleurs
dans les États membres du Conseil de l'Europe sont continus mais
inégaux. Bien que des références juridiques soient en place, les
écarts entre la loi et la pratique, les ressources limitées et les
défis transnationaux affaiblissent leur efficacité. Le renforcement
de la coopération multilatérale et interinstitutionnelle, l'amélioration
des capacités des inspections du travail, la simplification et l'amélioration
de l'accès aux protections juridiques, l'autonomisation des travailleuses
et travailleurs grâce à la sensibilisation et à la syndicalisation
afin d'instaurer un climat de confiance sont essentiels pour garantir
des progrès durables.
78. Parmi les principaux défis et obstacles structurels auxquels
sont confrontés de nombreux États membres, nous pouvons constater
que la priorité politique accordée aux droits des travailleuses
et travailleurs n'est pas cohérente et qu'elle est souvent subordonnée
à la compétitivité économique. Les complexités juridiques et les
lacunes des chaînes de sous-traitance et du travail intérimaire
permettent aux employeurs peu scrupuleux de contourner les réglementations.
Les personnes migrantes, en particulier les travailleuses et travailleurs
sans papiers et les travailleuses et travailleurs saisonniers, sont
confrontés à une discrimination systémique et à un accès limité
à la justice. Le manque de données complètes et ventilées sur les
violations du droit du travail et l'étendue de l'économie informelle
entrave la formulation de politiques.
79. Les États membres du Conseil de l'Europe devraient mieux utiliser
les critères de référence de la Charte sociale européenne. L'ensemble
des articles de la Charte jettent les bases des droits du travail,
d'un salaire et d'un niveau de vie décents, formant ainsi un «socle
de droits» que les États ne doivent pas enfreindre dans leur législation
ou dans la pratique. Des salaires minimums inadéquats, en particulier
dans les secteurs qui emploient un grand nombre de travailleuses
et travailleurs migrants ou détachés, favorisent l'exploitation
et la création de marchés du travail à deux vitesses. Les pays européens
doivent assumer pleinement leur responsabilité dans la mise en œuvre
de l'Agenda pour le travail décent, notamment à travers les objectifs
de développement durable des Nations Unies.
80. Sur la base du présent rapport, je propose de formuler les
recommandations politiques suivantes afin de renforcer l'action
des États membres contre le dumping social et l'exploitation des
travailleurs et travailleuses:
- Renforcer les fondements juridiques et les institutions nationales en utilisant les normes de la Charte sociale européenne (en particulier les articles 2, 3, 4, 18, 19, 20, E);
- Encourager les modèles économiques qui offrent des emplois stables et sûrs, en mettant sur un pied d'égalité les intérêts économiques et les droits socio-économiques;
- Protéger les lanceurs d'alerte qui signalent les cas d'exploitation par le travail aux autorités, mettre en place des canaux sûrs pour ce type de signalement et ériger des «pare-feux» entre les autorités chargées de l'application du droit du travail et les autorités chargées de l'immigration, afin de permettre aux travailleurs et travailleuses exploités de réclamer le paiement de leurs salaires sans craindre l'expulsion ou la perte de leur permis de séjour;
- Renforcer le partenariat social, garantir la liberté d'association et garantir le droit d'organisation en étendant les conventions collectives sectorielles à tous les travailleurs et travailleuses, en particulier dans les secteurs à haut risque et à bas salaires, et en associant les partenaires sociaux aux commissions tripartites et aux inspections sur le terrain afin de contrôler le respect des règles;
- Augmenter considérablement les ressources (financières et humaines) des inspections du travail afin de respecter les critères minimaux de l'OIT, de permettre des inspections basées sur les risques et de garantir des sanctions régulières et dissuasives, ainsi que renforcer la collaboration transfrontalière et interinstitutionnelle, notamment avec l'Autorité européenne du travail et les autorités fiscales (en invoquant, le cas échéant, le protocole modifiant la convention relative à l'assistance administrative mutuelle en matière fiscale, CETS n° 208)
;
- Promouvoir une coopération intégrée et multi-agences en reproduisant, le cas échéant, les modèles nordiques de centres interagences (travail, migration, police, fiscalité) pour le partage de renseignements, l'échange de données, l'analyse des risques et l'application de la loi, en mettant particulièrement l'accent sur les cas à haut risque et transfrontaliers;
- Rendre obligatoires l'octroi de licences et la certification des agences de travail temporaire, mettre en place des systèmes d'évaluation des risques, garantir des sanctions en cas de non-respect et interdire les agences qui opèrent comme des sociétés-écrans ou sans activité économique réelle dans le pays;
- Renforcer la réglementation et la responsabilité en matière de sous-traitance en imposant une responsabilité conjointe tout au long de la chaîne de sous-traitance, en imposant des limites strictes aux niveaux de sous-traitance, en interdisant les sociétés-écrans et en garantissant des conditions, des salaires et un accès aux recours égaux pour tous les travailleurs et travailleuses, en s'inspirant des modèles d'application suisses et belges;
- Garantir l'application effective de la directive européenne révisée sur les travailleurs détachés, y compris pour les ressortissants de pays tiers et les travailleurs et travailleuses intérimaires;
- Mettre en place des équipes d'inspection conjointes, des bases de données centralisées et harmoniser les contrôles afin de réduire les contournements et de garantir la parité salariale dans les pays d'accueil;
- Fournir aux travailleurs et travailleuses, en particulier aux travailleurs et travailleuses migrants et détachés, des informations accessibles et multilingues sur leurs droits et les points de contact pour obtenir une aide juridique, notamment par l'intermédiaire des syndicats;
- Lutter contre le faux travail indépendant et le travail informel en établissant des critères clairs pour classer les travailleurs et travailleuses comme salariés, en étendant les protections aux travailleurs et travailleuses des plateformes, en renforçant la surveillance des secteurs connus pour le faux travail indépendant et en recourant à des amnisties ciblées et à une inscription simplifiée pour la régularisation;
- Promouvoir et généraliser la responsabilité sociale des entreprises en appliquant la diligence raisonnable dans les chaînes d'approvisionnement, ce qui oblige les entreprises à identifier, contrôler et traiter les risques de dumping social. Les pouvoirs publics et les entreprises privées devraient refuser de travailler avec des sous-traitants ou des fournisseurs qui se livrent à des pratiques d'exploitation;
- Soutenir les négociations en vue d'un instrument international juridiquement contraignant fondé sur les Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme et mettre en œuvre les Principes directeurs comme demandés par la recommandation CM/Rec(2016)3 du Comité des ministres sur les droits de l'homme et les entreprises.
